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Entre soi et les autres

Présentation du dernier numéro d’Actes de la recherche en sciences sociales « Les espaces de l’entre-soi »

par Sylvie Tissot
19 septembre 2014

« Et j’y ai dit : Toi tu m’fous les glandes, pis t’as rien à foutre dans mon monde, arrache toi d’là t’es pas d’ma bande, casse toi tu pues et marche à l’ombre. » Renaud, Marche à l’ombre, 1980.

La notion d’entre soi désigne le regroupement de personnes aux caractéristiques communes, que ce soit dans un quartier, une assemblée politique, ou encore un lieu culturel. Elle sous-entend l’exclusion, plus ou moins active et consciente, des autres. Cette mise à distance d’autrui peut-être revendiquée au nom de la supériorité d’un groupe : les Blancs d’une société ségrégée, les nobles ou grands bourgeois d’un club fermé.

A l’inverse elle est parfois le mot d’ordre des groupes opprimés : les femmes ou les personnes racisées revendiquant la non mixité des luttes, les gays et les lesbiennes se créant des espaces protégés dans la ville. Parfois, l’entre soi se constitue contre l’espace public ou professionnel, au sein de la sphère familiale et domestique, là où se définissent aussi les identités de classe [1].

Si les phénomènes que recouvre cette notion sont nombreux, les entre soi ne sont pas perçus de la même façon et ne font pas tous l’objet du même traitement. Considéré comme contraire aux valeurs d’une société démocratique et égalitaire, l’entre soi des plus riches ou encore des hommes est souvent entretenu dans le secret, et son existence euphémisée ou tout simplement niée. Les réseaux de pouvoir qui se tissent dans les old boys’ clubs et les cercles réunissant personnalités politiques, patrons ou encore journalistes apprécient peu que l’on entrouvre leurs portes [2].

Quand elle n’est pas le fait des élites, l’intégration dans des groupes intermédiaires, à travers les sociabilités amicales, la famille, les églises ou encore des lieux associatifs, syndicaux ou de loisirs, est souvent valorisée voire jugée nécessaires à la vie sociale. Mais lorsqu’elles rassemblent des groupes stigmatisés, ces activités tombent souvent sous l’accusation de « repli communautaire ».

Enquêter sur les entre soi suppose de pénétrer des lieux souvent tenus cachés. Le secret, en effet, n’autorise pas seulement l’aménagement des règles ou leur contournement. Il permet de préserver le groupe en le protégeant contre les intrus en entretenant un sentiment d’appartenance à travers des rituels spécifiques. Les microcosmes reposent aussi sur des relations tissées de longue date, et un sentiment de confiance et de connivence qui se traduit justement dans le fait de se sentir « entre soi ».

Consacré à des espaces et à des groupes sociaux variés, ce numéro a pour objectif de pénétrer les coulisses où se fabriquent les entre soi. Les enquêtes consacrées aux quartiers résidentiels montrent d’abord à quel point l’exclusivité contrôlée des espaces est une dimension de la domination sociale. L’entre soi est en effet activement recherché : jouir des grandes avenues, des espaces verts et des paysages implique d’être en petit nombre ; en partager l’accès est source de promiscuités, parfois de confrontations non désirées.

Mais l’entre soi est aussi un moyen permettant d’accumuler d’autres ressources : la reproduction des positions par le contrôle de la conjugalité des jeunes, le secret dans lequel se tissent les alliances politiques, le maintien du capital symbolique consacré par des adresses prestigieuses [3].

Si les lois du marché immobilier sont puissantes, le capital économique ne semble pourtant pas suffire à contrer l’accès des populations indésirables aux habitations, aux quartiers, voire aux villes [4]. Même dans les quartiers résidentiels supérieurs de l’ouest parisien analysés par Bruno Cousin, les cadres d’entreprise se plaignent de croiser ceux qu’ils voient comme des « jeunes des banlieues ».

Enjeu de luttes, l’espace suscite ainsi des mobilisations collectives [5], et le contrôle du peuplement des villes est devenu un enjeu politique majeure. Portée par les édiles municipaux au moment des élections comme le montre Jean Rivière dans son article sur le « Neuilly caennais », la question du peuplement est au cœur des politiques menées dans des espaces périurbains moins prisés. Dans la commune étudiée par Violaine Girard, les élus municipaux s’efforcent d’en réserver l’accès aux classes populaires blanches et respectables.

Comme nous l’avons souligné, la notion d’entre soi a pour singularité de décrire à la fois des situations d’exclusivité servant d’instrument à la domination ou, à l’inverse, des foyers de résistance. La sociologie des classes populaires a montré que les solidarités et l’entre-aide qui se développent dans les quartiers ou les familles sont autant d’outils pour faire face à la dépossession [6]. Certes, la révolte ne naît pas nécessairement de ces espaces, qui sont, eux aussi, divisés et hiérarchisés [7]. Mais il reste a contrario que la dépossession passe aussi par un contrôle extérieur de l’entre soi des plus démunis, comme le montre Camille François à propos des démolitions menées dans les quartiers d’habitat social.

Au-delà de l’enjeu de l’exclusivité, l’ensemble du numéro montre une autre facette de l’entre soi. Les espaces publics comme les espaces privés sont en réalité toujours plus ou moins hétérogènes. En dépit des tentatives de privatisation des espaces publics, ou malgré les clôtures matérielles des copropriétés fermées [8], des « autres » y circulent, ne serait-ce que les différentes catégories de domestiques assurant leur entretien. L’emprise sur l’espace implique donc aussi le contrôle des places et des déplacements, parfois au nom d’un « entre soi » qui est aussi une catégorie de l’action.

Eleonora Elguezabal montre comment, dans les copropriétés fermées de Buenos Aires, la distinction entre les employés soumis aux rites de sécurité et ceux qui y échappent, ceux qui peuvent utiliser la porte principale ou qui doivent passer par l’entrée de service, est toujours objet de négociation. Ces négociations provoquent parfois des tensions, dans des espaces souvent eux-mêmes divisés, mais que des agents spécifiques sont constamment chargés d’unifier.

Dans ces mobilisations, l’entre soi, ou, de façon paradoxale, ce qui apparaît comme son envers, la mixité sociale, constituent des mots d’ordre qui sont aussi des ressources. À travers ces mots se disent les catégories de populations désirables et indésirables, et les proportions dans lesquelles elles doivent s’établir. Parallèlement au groupe à cimenter et à reconstruire sans cesse, la construction de l’entre soi apparaît donc aussi comme une entreprise de définition de la place des autres, et de qui sont les autres. Les catégorisations qui organisent le contrôle des espaces sont variables.

Comme le montre Pierre Renno, les autres exclus des villages résidentiels de Galilée ne se limitent pas aux pauvres ou aux arabes. Sont également écartés, de façon subtile, les nouveaux riches, appréhendés dans le contexte israélien par leur capital culturel et leur ethnicité, alors que s’assouplissent quelque peu les normes religieuses, sexuelles et conjugales.

Ce que dénotent l’omniprésence du mot d’ordre de la mixité sociale et le consensus qu’il recueille, c’est enfin que l’entre soi contemporain se construit souvent à partir du discours officiel de la mixité ou de la diversité. D’abord parce que les tensions sont fortes entre les contraintes légales, la difficile objectivation de l’entre soi (pour qui et sans qui ?) et la focalisation sur la présence « trop » importante de pauvres ou d’immigrés, même dans certaines villes de gauche. Ces tensions expliquent que la fermeture sociale et les politiques de peuplement des communes sont toujours censées, de manière floue et ambivalente, favoriser la mixité [9].

Même si la cooptation apparaît comme la forme la plus puissante et protégée de l’entre soi, celui-ci peut en réalité bénéficier du flou des règles et des procédures plutôt que de leur codification extrême. De sorte que l’emprise masculine ou blanche peut s’accommoder de l’interdiction formelle des exclusions raciales (dans les quartiers résidentiels par exemple) ou de sexe (dans certaines institutions politiques ou culturelles).

Enfin, la fabrication complexe de l’entre soi montre que son maintien ou sa conquête peuvent s’accommoder d’une proximité spatiale, à condition que celle-ci soit contrôlée. Contrairement aux classes supérieures habitant dans des banlieues résidentielles considérées comme des « entre soi » à fuir, les habitants des quartiers gentrifiés étasuniens disent apprécier pauvres, Noirs, Hispaniques et gays. Cette « tolérance » implique toutefois de maintenir de micro-espaces exclusifs, dans l’espace public ou encore dans le secteur associatif [10]. De manière analogue, dans le champ politique français, la parité n’empêche pas que les femmes restent assignées à des places particulières, ouvertes à condition que les candidates se soumettent à une définition genrée de leurs compétences [11].

Le pouvoir est donc bel et bien un pouvoir sur l’espace. Vivre dans les « beaux quartiers », bénéficier, à proximité, des meilleurs équipements, loger dans de spacieuses habitations sont autant de privilèges accessibles aux plus riches. Ce pouvoir sur l’espace est aussi le pouvoir de restreindre l’usage qu’en font les autres et, par conséquent, de les mettre à distance. Mais l’entre soi est toujours l’objet de mobilisations, et jamais un état de fait. Et le pouvoir sur l’espace ne doit pas être considéré simplement comme la constitution d’espaces exclusifs dans des villes toujours plus polarisées. Il se traduit plutôt par le contrôle de la circulation et de l’occupation différenciée dans ces espaces, et, in fine, le maintien des hiérarchies en leur sein.

P.-S.

Ce texte est l’introduction du numéro 204 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, dont vous trouverez le sommaire ici.

Crédits photos : © Estelle Fenech et La Barbe. Un grand merci au groupe La Barbe.

Notes

[1] Voir par exemple, sur la bourgeoisie anglaise du XIXème siècle, Leonore Davidoff et Katherine Hall, Family fortunes : men and women of the English middle class, 1780-1850, Chicago, University of Chicago Press, 1987, et plus précisément, le chapitre 8 « “My own fireside” : the creation of the middle class home », p. 357-396 (Paris, Le Dispute, 2014).

[2] Stéphanie Grousset-Charrière, La face cachée de Harvard. La socialisation de l’élite dans les sociétés secrètes étudiantes, Paris, La Documentation Française, 2012.

[3] Voir les livres de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot et, parmi eux, Les ghettos du Gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Seuil, 2007.

[4] Luc Boltanski, « L’encombrement et la maîtrise des “biens sans maître” », Actes de la recherche en sciences sociales, février 1976, p. 102-109.

[5] Pierre Bourdieu, « Effets de lieu », in La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p. 159-167.

[6] Ces entre-soi formeraient en quelque sorte le pendant collectif du « quant-à-soi psychologique » que l’on retrouve par exemple à travers le « je-m’en-foutisme ». Voir Richard Hoggart, La Culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970, et Jean-Claude Passeron, « Portrait de Richard Hoggart en sociologue », Enquête, 8 | 1993, mis en ligne le 16 novembre 2005. URL : http://enquete.revues.org/175.

[7] Pour une remise en cause de la vision homogénisante des espaces gays, Colin Giraud « La vi(ll)e en rose ? Quartiers gays et trajectoires homosexuelles à Paris et Montréal », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 195, 2012, p. 38-57. La notion de capital d’autochtonie de Jean-Noël Retière permet de mettre au jour la captation des ressources opérée par une élite locale dans une ville ouvrière (Identités ouvrières. Histoire d’un fief ouvrier en Bretagne, 1909-1990, Paris, L’Harmattan, 1994).

[8] Setha Low and Neil Smith (ed.), The Politics of Public Space, New York and London, Routledge, 2005 ; Margaret Kohn, Brave new neighborhoods. The Privatization of Public Space, New York, NY, Routledge ; 2004.

[9] Anne Lambert, « La gauche et le périurbain. Les ambiguïtés de la politique de « mixité sociale » dans une petite commune pavillonnaire et ses effets sur le peuplement », Politix, n°101, 2013, pp. 105-131.

[10] Sylvie Tissot, De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste, Paris, Raisons d’agir, 2011.

[11] Catherine Achin, Lucie Bargel (et alii.), Sexes, genre et politique, Paris, Economica, 2007.