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"Et toi, pourquoi tu ne le portes pas, le foulard ? "

par Djamila Bechoua
12 mars 2004

Djamila Bechoua revient sur la manifestation du samedi 6 mars pour les droits des femmes, et sur les injures qu’ont adressées de nombreu-se-s manifestant-e-s au cortège "Une école pour tou-te-s", coupable à leurs yeux de s’opposer à l’interdiction du voile à l’école, et pire encore, d’accepter en son sein des femmes voilées.

" - Et toi, pourquoi tu ne le portes pas, le foulard ?

- Si ça continue, je vais pas tarder à le faire ! "

Voilà ce que j’ai répondu à cette femme d’une quarantaine d’années qui m’interpellait alors que
le cortège " Une école pour tou-t-es " arrivait place de la Nation.
Depuis République, les insultes fusaient sur notre passage : " Salopes ! ", " Rentrez chez-vous si
vous n’êtes pas contentes ! ", " Retournes en Arabie ", " Intégristes ! "... La copine qui
portait la pancarte " très putes, très voilées ", pied-de-nez aux " Ni putes, ni
soumises ", et témoignage de solidarité avec les prostituées contre les lois Sarkozy
et avec les filles voilées contre la " loi Stasi ", fut félicitée en ces termes par une jeune
femme : " j’adore votre pancarte ! Vous avez raison : en réalité, les filles voilées sont toutes
des putes ! " La subtilité du message n’avait pas été comprise, et
l’interprétation laissait entendre la vulgarité, l’insulte et la haine.

C’est un fait : dans les
regards et les mots qui nous ont atteints, c’est bien la haine, le mépris et la
xénophobie qui se sont exprimés sans , suscités par la vue de femmes
voilées venues battre le pavé parisien en cette journée internationale du droit des femmes.

Mais essayons de comprendre pourquoi cette femme m’a -t-elle demandé de me justifier ? Comment moi, descendante d’immigrants algériens, non voilée, qui dans les
apparences possède les attributs de ce qu’il est convenu d’appeler la " beurette
émancipée ", puis-je défiler aux côtés des femmes qui portent le foulard ? Une telle question est le résultat
du semblant de débat qui a occupé l’espace médiatique depuis près
de deux ans : l’enfermement de toutes les femmes issues de l’immigration
post-coloniale dans une vision manichéenne entre la figure des " Ni putes ni soumises ", incarnation de "
l’émancipation féminine branchée ", et la figure de la femme voilée, symbole de la
soumission et de l’oppression.

Ma place était donc dans le cortège des " Ni putes, ni soumises " ? Sans hésiter,
je réponds non.
L’explication de ce " Non " pourrait en soi faire l’objet d’un long texte. Disons simplement que la " mise sous
tutelle " des " Ni putes ni soumises " me pose problème. Ces personnalités du monde
politique et du show-biz s’affichant en parrains et marraines bienveillants volant
au secours des femmes des quartiers ne donnent à voir que paternalisme et " maternalisme ". Comme si les femmes des " quartiers " n’étaient pas capables de se
frayer leur propre chemin vers l’émancipation. Nombreuses sont celles qui n’ont
attendu ni les " Ni putes ni soumises " ni leurs parrains pour le faire.

Les " Ni putes ni soumises " ont ainsi servi de caution à ce
discours largement médiatisé qui promeut un modèle dominant d’émancipation, dit "
occidental ", qui fait appel à des notions aussi abstraites et mythifiées que la
" laïcité " ou " la République ", et qui, dans le contexte actuel, ne signifie qu’une seule chose : la négation de toute
expression sociale, politique, culturelle ou identitaire ne relevant pas des valeurs dites " occidentales " et ne faisant pas allégeance à l’État.

Les " Ni putes ni soumises " ont très largement contribué à l’acharnement médiatique et aux attaques
systématiques que subissent les populations des " quartiers ", en particulier les hommes, mais aussi
les femmes qui portent le foulard, si bien qu’aux formules comme " zones de non droit " et
" territoires perdus de la République ", usuelles pour désigner ces quartiers, il convient
désormais d’ajouter la qualification de " sexiste ", " machiste " et " fasciste vert ".

Celles et ceux qui nous ont craché leur venin à la figure ne sont pas,
détrompez-vous, des militants d’extrême droite, mais bel et bien des femmes et des
hommes participant à la Marche pour le droit des femmes, et se réclamant de la gauche et du féminisme. À ces " progressistes " et ces " féministes ", je dis :

S’il faut
porter le foulard, pour réveiller le raciste qui sommeille en vous, je le ferai
bien volontiers ! Vos injures ne traduisent que le racisme qui travaille en
profondeur la société française, et nous donnent à voir les contradictions dans
lesquelles vous êtes piégés : alors que nous étions venu(e)s pour soutenir l’égalité
des sexes, vous nous traitez de " salopes ", insulte des plus sexistes et machistes.

Vous qui clamez votre attachement aux valeurs républicaines, qui font théoriquement
de celles et ceux que la France a vu naître des égaux, vous nous demandez de
retourner " chez-nous ", oubliant que chez-nous c’est le 20ème arrondissement de Paris,
Saint-Denis, Nanterre non l’Algérie, l’Iran, l’Afghanistan ou l’Arabie saoudite dont vous nous parlez sans arrêt...

C’est précisément parce que la République manque une fois de plus à ses principes,
avec cette loi visant à l’exclusion des filles qui portent le foulard, que j’étais à
leurs côtés en cette journée des femmes, de toutes les femmes de par le monde qui
s’arrogent le droit de crier au haut et fort leurs revendications et leurs
aspirations à l’égalité.