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« Etes-vous prête à faire des concessions ? »

Chroniques d’une voilée désabusée (16)

par La Voilée
13 août 2009

Au cours de l’année 2008, un blog aussi éphémère que mémorable a présenté pendant quelques mois les « chroniques d’une voilée désabusée », mêlant avec bonheur, intelligence, drôlerie et colère des anecdotes, analyses et coups de gueule autour d’un même sujet : le quotidien éprouvant pour les nerfs d’une étudiante de vingt ans qui a eu la mauvaise idée, « au pays de Voltaire », d’être musulmane et de couvrir ses cheveux d’un foulard… Interrompu en septembre 2008 et rapidement fermé, ce blog intitulé « Va te faire voiler ! » méritait une nouvelle vie. C’est chose faite, avec l’amical accord de l’auteure qui, retournant le stigmate, a choisi de se nommer, tout simplement, « la voilée ». Nous publierons donc, quotidiennement jusqu’à la fin de l’été, une large sélection de ce que nous estimons être, dans la France de 2009, des mots importants.

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Ce semestre, j’ai une matière qui s’intitule "atelier d’étude". C’est un cours qui a pour but d’initier les étudiants à la recherche, et donc les aider à trouver leur sujet de mémoire de Master 1 et 2, voire de doctorat. Il est animé par deux profs que j’ai eu le semestre dernier, dont ma prof de sociologie des organisations, qui était l’an dernier ma prof de sociologie du travail (l’autre est le descendant du cousin par alliance de Mauss, lui même neveu de Durkheim... quelle classe !).

C’est une prof pour qui j’ai beaucoup d’estime, malgré son élitisme exacerbé. C’est un excellent chercheur, une excellente pédagogue, et surtout, elle ne m’a jamais considérée comme un voile sur deux pattes (en tout cas, elle ne m’a jamais fait de réflexions bizarroïdes). L’an dernier, elle m’a poussée à m’inscrire en magistère alors que j’étais très réticente (c’était un peu trop sélectif à mon goût... finalement, mon côté bolchévik est parti en vrille !) et m’a demandé si je comptais faire de la recherche. Je lui avais répondu oui sur le coup, parce que j’étais dans ma phase "optimiste". Oui, oui, optimiste ! Parce qu’être voilée et croire qu’après ses études on trouvera un job dans ce pays, et notamment d’enseignant-chercheur (et donc fonctionnaire), c’est même pire que de l’optimisme : c’est de l’ingénuité !

Entre temps, je suis redescendue sur terre. Je me suis investie dans un projet, et j’ai mis, sans m’en apercevoir, la fac de côté.

J’étais de ceux qui considèrent que faire des études, surtout à la fac, c’est avant tout pour soi, pour sa culture personnelle et son épanouissement intellectuel. Pour moi, tous ceux qui pensaient que la seule finalité des études étaient le marché du travail n’avaient rien compris ! Finalement, mon envie de revanche sur cette société m’a poussée à penser comme eux. Et puis, il faut être réaliste et pragmatique. Vivre de livres et d’eau fraîche n’est reservé qu’à certains privilégiés !

Bref. Lors de la première séance du cours, les profs ont fait un tour de table pour savoir si nous avions un sujet de mémoire, une idée de Master pour l’an prochain et un projet professionnel. Mon tour arrivé, j’ai exliqué que j’avais effectivement une idée du master pro que je comptais choisir, et une vague idée du sujet de mémoire (dans la sociologie de l’entreprise), mais que j’étais aussi sur un projet, et que s’il s’avérait prometteur, je ferai l’an prochain un break. Je leur ai bien expliqué que quoiqu’il arrive, j’irai au moins jusqu’au Master 2, et que je pourrais éventuellement, dans quelques années, préparer un doctorat, mais pour moi.

Ma prof n’arrivait pas à me comprendre. La semaine dernière, elle m’a encore signifiée son incompréhension. Je lui ai expliqué, sans détours, qu’étant voilée, je savais pertinemment que je ne pourrais jamais faire de la recherche. S’en est suivie une petite discussion sur la laïcité et puis une question : "Etes-vous prête à faire des concessions ?"

Moi : C’est à dire ? (mais sachant très bien où elle voulait en venir).

Elle : Est-ce que vous seriez prête à retirer votre voile pour enseigner ? Admettons que je vous prenne dans mon équipe de chercheurs, est-ce que vous retireriez votre voile ?

Moi, très naturellement, limite sans réfléchir : Non.

Ma prof est restée muette et ne comprenait pas (ou ne voulait pas comprendre... je ne sais pas).

Moi : vous avez l’air surprise ?

Elle me répond que ça l’a dépasse un peu, mais qu’on en reparlera. Elle m’a aussi dit que je pourrais faire un très bon chercheur et une très bonne pédagogue. Sur le coup, ça m’a flattée... mais pas tant que ça en fait. Tant pis

Moi : ça peut vous paraître absurde mais je préfère, aujourd’hui, à 20 ans, ne pas me faire d’illusions, et me dire dès maintenant que l’enseignement n’est pas fait pour des gens comme moi.

C’est la dernière de mes soeurs qui m’a fait réaliser ça. Elle aussi pensait faire de la recherche, mais finalement... elle a été désillusionée à l’âge de 24 ans. Comme je n’ai pas envie de perdre 4 ans de mon existence avec des chimères, je préfère dès maintenant, prendre mon destin en main, et explorer d’autres horizons. Avant, ça aurait pu me miner, me dégoûter. Mais là, bizarrement, ça ne me fait rien ! Je suis tellement blasée que ça a fini par me faire rire !

Certains me diront que j’y suis pour quelque chose en refusant de le retirer. Peut être, à la limite je m’en fiche. Tout ce que je sais, c’est que mon hijab, pour rien au monde, je ne le retirerai. Et parfois, cette volonté dépasse largement la "raison" religieuse. Cela devient une question de fierté et de dignité !

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P.-S.

Ce texte est paru pour la première fois sur le blog « Va te faire voiler ! » le 3 avril 2008