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Exils : prix de la mise en scène... du préjugé colonial

À propos d’un film de Tony Gatlif

par Djamila Bechoua
11 janvier 2005

La production cinématographique porte la marque de l’air du temps ! Exil, de Tony Gatlif, en est une belle illustration.

Zano, fils de pied noir orphelin pousse Naïma, « beurette » désoeuvrée dans toute sa splendeur, à entreprendre un voyage à la rencontre de l’Algérie, le pays que leurs parents ont du quitté un jour. Le film reprend a rebours la route de l’exil.

Lors de la projection à Cannes, le cinéaste a précisé,

« je n’ai pas eu la prétention de faire un film sur l’Algérie, car je ne connais pas ce pays. J’ai fait un film sur les enfants d’exilés à la recherche de leurs origines (...) Le film n’est pas né d’une idée, mais du désir de me pencher sur mes propres cicatrices. Il m’a fallu 43 ans pour retourner sur la terre de mon enfance - l’Algérie - 7 000 kilomètres sur la route, en train, en voiture, en bateau, à pied et 55 000 mètres de pellicule ». (www.festival-cannes.fr)

Tony Gatlif désirait se pencher sur les cicatrices laissées en lui par l’histoire qui lie la France et l’Algérie, il n’a pas évité l’écueil habituel qui puise dans l’héritage colonial.

Tout d’abord dans le regard porté par « la beurette » sur les femmes algériennes réduites à leur foulard comme dans ce train bondé qui mène Naïma et Zano à Alger. Ces femmes voilées aux visages fermés, la goutte de sueur qui dégouline du front de l’une d’entre elles pour échouer sur l’épaule dénudée de Naïma.

La symbolique du voilement - dénuement - dévoilement évocation de l’oppression et de l’émancipation se poursuit dans une séquence où l’on voit Naïma agressée en pleine rue par une femme la maudissant, lui reprochant d’être responsable de la malédiction qui plane sur l’Algérie et la sommant de se couvrir. Puis Naïma voilée et cet échange de répliques détonnant traduisant la diabolisation et la gadgétisation du foulard : « j’ai l’air d’une sorcière », « on en a parlé une heure dans le magasin, prends çà comme un déguisement ! ». Naïma finit par enlever son foulard et « respire » une grande bouffée d’air de liberté à disposer de son corps ! Ce passage concentre ainsi tous les préjugés occidentaux sur le foulard symbole d’oppression et de soumission des femmes. L’évocation de l’émancipation féminine à travers le dénuement et le dévoilement laisse entrevoir que le degré d’émancipation des femmes se mesure à la surface de peau dénudée et n’est pas sans rappeler les scènes de dévoilement organisées pendant la guerre d’Algérie en signe d’émancipation des femmes algériennes alors sous le joug colonial.

Ensuite, il y a l’Algérie d’hier, celle de la famille Boulanger qui dû quitter précipitamment son appartement au lendemain de l’indépendance et l’Algérie d’aujourd’hui. Le contraste est saisissant. L’Algérie des Boulangers est celle représentée dans les cadres toujours accrochés aux murs. Des portraits de belles femmes respirant la joie de vivre... L’Algérie d’aujourd’hui est à l’image de cet immeuble de Boumerdes à demi écroulé, une file d’attente sans fin, la passivité perceptible dans la rue et tous ces visages minés.

Plus globalement, la séquence qui se déroule dans l’appartement interpénétration du passé et du présent est assez emblématique de tous ces non-dits de l’histoire coloniale : ce qu’a été l’Algérie française et ce qu’elle demeure dans les esprits.

Aïcha habite dans cet appartement qui fut jadis la propriété des Boulangers. Elle apparaît comme une étrangère dans cet intérieur qui garde la marque des Boulangers jusqu’aux photos de famille laissées telles quelles sur les murs. A la question comment avez-vous eu cet appartement ? Elle répond que son mari a fracturé la porte et sa famille s’est installée. Il ne manquait plus que la réplique, « comme un voleur ». Et puis, il y a cette boîte de photos gardée précieusement. Zano passe en revue une série de photos d’identités de celles qui inondaient la métropole pour apprendre à distinguer le berbère, de l’arabe... Ces hommes et ces femmes dévoilées de force avec des regards chargés d’humiliation, d’atteinte à leur dignité. Si l’on considère l’appartement comme symbolique du chez-soi, une question s’impose : est-ce chez les Boulangers ou est-ce chez Aïcha ?

La réponse est contenu dans la mise en scène : Aïcha jouit aujourd’hui d’un bien qui appartenu aux Boulangers. En d’autres termes, elle a la jouissance de ce que les français avaient construit, valorisé et ont laissé aux algériens en partant. On retrouve là une idée fort répandue chez les nostalgiques de la période coloniale : les apports et la valeur ajoutée de la France en Algérie. Une idée qui fait son chemin puisque l’année dernière un projet de loi visant à reconnaître les bienfaits de la colonisation en Algérie a été déposé à l’Assemblée Nationale par une soixantaine de députés de droite. Enfin, il apparaît clairement que Zano plus que Naïma est en quête de ses origines. Lui seul retrouve la trace de ses aïeux, ses racines sont là comme en témoigne la tombe de son grand-père Ferdinand, instituteur, qui fut « un homme bien ».

Comme si Zano, fils de pied-noir, avait plus ses origines en Algérie que Naïma descendante d’immigrant algérien. Elle, se « sent étrangère ». Elle a suivi Zano et trouve l’occasion d’exorciser le mal et les marques laissées dans sa chaire par des rituels traditionnels. Très peu d’évocation du passé de son père et de son exil. Il y a juste cette scène que l’on voit à deux reprises : un flot composé majoritairement d’hommes qui marchent sans but sur une route aride, symbolique de l’immigration de masse, de ces immigrés subissant éternellement le cours de leur vie, jamais acteur ou sujet de leur existence. Et pourquoi pas la figure du grand-père de Naïma, résistant contre l’occupation coloniale, lui aussi un homme bien ? Probablement parce qu’il aurait fallu évoquer l’Algérie colonisée non plus à travers l’appartement des Boulangers mais à travers la misère des campagnes, la barbarie, la discrimination, la déstructuration, l’exploitation, l’asservissement ... la liste et longue. Ce film a été primé au festival de Cannes pour la mise en scène, mention spéciale par la critique pour la musique qui occupe une place centrale. Les rythmes techno, andalous, soufi... ne constituent qu’une enveloppe sonore à tous ces préjugés sur les descendantes d’immigrants algériens dans leur rapport à l’Algérie.

T. Gatlif ignore vraisemblablement qu’elles sont nombreuses à ne pas avoir attendu qu’un fils de pieds noir leur tende la main pour s’intéresser à leurs origines et retourner sur les traces de leurs aînés, auxquels elles vouent reconnaissance et respect pour les combats historiques qu’ils ont mené pour faire d’elles des sujets à part entière.

Dans un livre intitulé, « La France conquise par son Empire, 1871-1931 », Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, explique comment entre 1871 et 1931 la France s’est constitué une culture coloniale. On y apprend comment le domaine artistique, les spectacles mais aussi l’école, la politique ... ont contribué à des représentations et des mythes visant à légitimer la colonisation et son lot d’horreurs.

Exils, de même que ce projet de loi visant à reconnaître l’œuvre positive de la France en Algérie, s’inscrivent dans la continuité de cette entreprise d’imprégnation de l’imaginaire français par la culture coloniale. Ce passé a décidément trop de mal à passer au point que les tentatives pour le faire tomber dans l’oubli ou l’édulcorer, se multiplient. Tony Gatlif a dit : « je n’ai pas eu la prétention de faire un film sur l’Algérie, car je ne connais pas ce pays ». Pourtant, c’est bien de l’Algérie dont il s’agit dans le regard porté par Naïma et Zano sur le pays de leurs origines.

Comment dès lors traiter « des enfants d’exilés à la recherche de leur origines » sans connaître un tant soit peu le pays que leurs parents ont quitté ?