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Extension du vocabulaire, extension de notre empathie

Extrait de Les animaux ne sont pas comestibles

par Martin Page
18 mars 2017

Dans ce chapitre extrait de son dernier ouvrage, Martin Page nous propose un lexique des mots du veganisme, « une philosophie consistant à ne consommer aucun produit issu des animaux ou de leur exploitation, et à se battre pour leur libération ». En revenant sur le changement de regard qu’ils lui ont permis d’opérer, il montre que ces mots sont des outils dans la lutte contre l’exploitation animale. Ce chapitre est précieux, mais nous recommandons l’ensemble de l’ouvrage, plaidoyer joyeux pour un veganisme politique, connecté aux luttes anti-capitalistes et féministes. Plutôt qu’indiquer la route à suivre, et condamner ceux et celles qui en auraient emprunté une autre, il appelle à échanger, partager nos expériences, et à se retrouver ensemble pour des luttes communes, et en premier lieu la fermeture des abattoirs.

Devenir végane, c’est aussi découvrir des mots. J’aime les mots nouveaux. Souvent, l’ignorance d’un mot sert à entretenir l’ignorance d’une injustice. Il faut nous battre à la fois pour défendre les mots existants, observer leur évolution, leur récupération (le modèle étant Victor Klemperer et son ouvrage LTI [1]), et parfois, nous les réapproprier, et il faut nous battre pour faire connaître (et aimer) des mots peu utilisés et qui ont une importance politique considérable.

Avant de connaître le mot « véganisme », je ne me posais pas la question de l’exploitation animale, je ne savais pas qu’une philosophie consistait à ne consommer aucun produit animal. Découvrir ce mot a enclenché le processus intellectuel qui m’a permis de cesser de considérer les animaux comme des choses.

Les mots enrichissent le réel et ils nous donnent prise sur lui, ce sont des outils pour changer ce qu’on nous présente comme inaltérable et pour briser la chape de plomb de la norme.

Ainsi quand j’ai découvert le mot « capacitisme », tout est devenu plus clair et plus juste. Le capacitisme est la discrimination à l’égard des personnes souffrant de handicap(s). Ce mot m’a permis d’intellectualiser un ressenti, des impressions, des pensées floues. Je peux désormais nommer l’oppresseur : le capacitiste. Ça bouleverse beaucoup de choses.

Un autre mot important pour moi est le mot « agnotologie », forgé par Robert N. Proctor, qui désigne la manière dont la société fabrique l’ignorance. L’ignorance n’est plus un manque, mais au contraire la construction consciente d’un groupe qui cherche à dissimuler des pratiques : « Pourquoi ne savons‑nous pas ce que nous ne savons pas ? Qui bénéficie d’un type particulier de connaissance (ou d’ignorance !), et qui en souffre [2] ? »

Dernièrement, j’ai découvert le mot « glottophobie », qui décrit le mépris exprimé à l’égard de ceux qui ont une utilisation du langage qui ne correspond pas exactement à la norme (accents régionaux, manière de parler populaire, etc.).

Je vous propose une petite liste des mots associés au véganisme [3] :

Animalisme : engagement politique dont le but est de défendre les animaux comme individus.

Zoopolis : mot inventé par la géographe Jennifer R. Wolch – « Pour permettre l’apparition d’une éthique, une pratique et une politique qui se soucient des animaux et de la nature, nous devons renaturaliser les villes et y réin‑ viter les animaux, et ce faisant réenchanter la ville. J’appelle cette ville renaturalisée et réenchantée : Zoöpolis [4]. » Le mot a été rendu populaire (et a perdu son tréma) par le livre éponyme de Sue Donaldson et Will Kymlicka [5].

Mentaphobie : mot que l’on doit au zoologiste Donald Griffin pour parler des réticences à reconnaître la conscience animale.

Carnisme : concept imaginé par Melanie Joy pour désigner l’idéologie justifiant la consommation de chair animale par les humains. La majorité des êtres humains est donc carniste. Les gens pensent souvent que c’est un synonyme de « carnivore » ou que c’est une insulte (alors que c’est simplement un mot descriptif). Je préfère dire « omnivore ». Les êtres humains, véganes y compris, sont omnivores : nous avons tous la capacité de manger et digérer viandes et végétaux. Nous ne sommes pas des herbivores. Mais les véganes renoncent à leur omnivorisme. Parce que c’est plus simple et plus clair, parce que les carnistes sont souvent vexés d’être appelés « carnistes », je parle donc souvent d’omnivores quand je devrais dire carnistes. Ma position évoluera peut‑être.

Spécisme : mot inventé par Richard D. Ryder en 1970 pour désigner l’idéologie qui justifie la discrimination basée sur l’espèce. Un spéciste se considérera supérieur aux autres animaux et estimera que certains animaux doivent finir dans son estomac ou sous forme de sac à main tandis que d’autres seront ses compagnons.

Être antispéciste consiste à refuser la suprématie humaine sur les animaux et à lutter pour que les intérêts de ceux‑ci soient pris en compte. Il ne s’agit pas de donner le droit de passer le permis de conduire aux lapins, mais de considérer que leur appartenance à la catégorie « lapin » ne doit pas justifier notre droit à les tuer et à les manger.

Je donne une définition de l’antispécisme dans laquelle je me reconnais. Je ferai la même remarque que pour « véganisme » : nous avons le droit de nous réapproprier les mots : nous pouvons nous réapproprier « spécisme » et « antispécisme », affiner la définition et la reconstruire. Les mots sont un des terrains de la lutte.

J’utilise plus souvent le concept de véganisme que celui d’antispécisme, il est plus populaire, plus beau, plus positif. Surtout, le véganisme est un mouvement antérieur à l’antispécisme, il l’a inspiré. Il est la création d’hommes et de femmes animés par leur passion. Pas d’un individu. J’aime cette histoire et cette origine collective, à la fois féminine et masculine.

Je suis un antispéciste opposé à l’équation souvent invoquée « spécisme = racisme = sexisme », comme si ces oppressions avaient la même histoire. Je ne mets pas sur le même plan un militant du Ku Klux Klan et quelqu’un qui mange du poulet. Ça ne m’empêche pas de penser que toutes les oppressions sont liées.

En pratique, il est bien difficile de faire la différence entre « véganisme » et « antispécisme ». C’est comme la différence entre « féminisme » et « antipatriarcat ». Ce sont deux concepts qui se recouvrent et se complètent.

Sentience : désigne la capacité à éprouver des choses subjectivement, à avoir des expériences vécues, à ressentir.

La plupart des véganes ne se préoccupent pas de savoir si les animaux sont sentients ou pas : par principe, ils refusent de les consommer, de les tuer et de les exploiter.

Une partie des véganes estime qu’il faut s’abstenir de tuer et d’exploiter seulement les êtres sentients. Pour eux, les bivalves (moules, huîtres, coques) ne sont pas sentients (mais les insectes le sont).

D’autres véganes, quant à eux, utilisent le mot « sentience » dans une acception très large qui inclut les bivalves (c’est le cas du biologiste Marc Bekoff).

J’aime que le mot « végane » offre des variations et soit l’objet de débats. Mais on devrait s’abstenir de déconsidérer la manière d’être végane de tout un chacun.

Les racines du végétarisme et du véganisme sont intuitives, naturalistes et religieuses (Pythagore, par exemple, croyait en la métempsychose). Le véganisme, lui, a été fondé par des femmes et des hommes qui se basaient sur une conviction d’égalité et de justice et qui ont posé un principe, un dogme : on n’exploite pas les animaux et on ne les tue pas.

Le concept de « sentience » est une invention récente, une manière de rationaliser le mouvement animaliste, de lui donner des bases scientifiques. C’est une bonne chose, mais ça ne doit pas nous faire oublier l’importance de ceux qui veulent libérer les animaux de l’oppression humaine en se fondant sur d’autres présupposés. On ne devrait pas les mépriser. Une éthique basée sur l’émotion n’est pas moins sérieuse ou estimable qu’une éthique basée sur une raison héritée de la tradition philosophique.

La condescendance ne devrait pas avoir de place dans le mouvement de libération animale. Selon le philosophe Patrick Llored, Empédocle, le premier philosophe végétarien, développe une philosophie qui n’est pas fondée sur la conscience et la souffrance animales (ce qu’on appellerait la sentience aujourd’hui), mais sur le lien qui unit les humains et les animaux, sur leur parenté, et sur le triomphe de l’amour sur la haine.

Il ne faudrait pas non plus oublier l’influence des philosophies indiennes (le jaïnisme et le bouddhisme). Enfin, même si les religions monothéistes n’ont pas toujours été douces avec les animaux (le christianisme en particulier, qui a longtemps oublié Genèse 1, 29), des voix juives, musulmanes et chrétiennes s’élèvent aujourd’hui, au nom de la religion, pour épargner les animaux et les considérer comme des individus.

On peut arriver au véganisme par des chemins multiples : empathie, athéisme, textes religieux, études scientifiques, intuition. Tant mieux.

Abolitionnisme : mouvement dont le but est l’abolition totale et sans concession de toutes les formes d’exploitation des animaux. Une partie (américaine) du mouvement végane refuse d’utiliser ce mot, considérant que c’est une appropriation culturelle de la lutte des Noirs américains pour l’abolition de l’esclavage. Je trouve cette critique justifiée. Une oreille française entend aussi une référence à l’abolition des privilèges de la nuit du 4 août 1789 et une référence à l’abolition de la peine de mort en 1981.

Welfarisme : cherche à réduire la souffrance des animaux exploités, mais ne remet pas en question leur exploitation.

Néowelfarisme : mène des campagnes pour le bien‑être animal, tout en visant l’abolitionnisme.

Je ne me sers pas des mots « welfarisme » et « abolitionnisme ». Je vois bien que le mouvement est traversé par des débats sur ces concepts, mais je les trouve trop propices aux affrontements stériles. Mes adversaires, ce ne sont pas d’autres animalistes (sauf ceux qui ignorent les oppressions non animales). Comme l’écrit la penseuse animaliste Estiva Reus : « L’adhésion à un courant de philosophie morale plutôt qu’un autre n’a pas d’importance décisive. On est en effet dans un domaine où il suffit d’examiner le problème sans a priori pour parvenir à la conclusion qu’il n’est pas justifiable d’infliger la souffrance et la mort de façon “gratuite”, par simple convenance ou habitude [6] . »

Les termes que j’utilise le plus sont « véganisme » et « animalisme ». Je les trouve accueillants et forts. J’utilise aussi « sentience » (mais parfois je dis simple‑ ment « conscience »), « cause animale », « libération animale », « spécisme », « antispécisme ».

Plus il y a de mots, plus il y a de concepts, parfois opposés, parfois discutés, plus le combat prend de l’ampleur. L’important est que nous manifestions ensemble pour la fermeture des abattoirs.

P.-S.

Cet texte est extrait de Les animaux ne sont pas comestibles de Martin Page, paru chez Robert Laffont. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

Notes

[1] Victor Klemperer, LTI [Lingua Tertii Imperii] : carnets d’un philologue (1947), trad. et annoté par Élisabeth Guillot, pré‑ senté par Sonia Combe et Alain Brossat, Albin Michel, 1996, journal‑essai qui décrypte la novlangue nazie utilisée comme moyen de propagande.

[2] Robert N. Proctor, Value-free Science ? Purity and Power in Modern Knowledge, Harvard University Press, 1991 (« Why don’t we know what we don’t know ? Who benefits of knowledge (or igno- rance !) of a particular sort, and who suffers ? » ma traduction).

[3] Voir en fin d’ouvrage pour un lexique complémentaire.

[4] Jennifer R. Wolch et Jody Emel, dir., Animal Geographies : Place, Politics and Identity in the Nature-Culture Borderlands, Verso, 1998 (« To allow for the emergence of an ethic, practice, and politics of caring for animals and nature, we need to rena- turalize cities and invite the animals back in, and in the process re-enchant the city. I call this renaturalized, re-enchanted city Zoöpolis  », ma traduction.)

[5] Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis, Éditions Alma, 2016.

[6] Estiva Reus, « Utilitarisme et antiutilitarisme dans l’éthique animale contemporaine de l’égalité animale », Les Cahiers anti‑ spécistes, no 32, mars 2010.