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Fats & Fast

L’art du billard, entre Apollon et Dionysos (L’Arnaqueur, Neuvième partie)

par Faysal Riad, Pierre Tevanian
5 octobre 2011

Si l’on considère L’Arnaqueur comme la mise en scène d’une déchéance, on peut s’interroger sur les modalités proprement esthétiques du parcours des forces structurant l’histoire : entre la jubilation sans faille de la scène d’exposition, durant laquelle Eddie et Charlie réussissent ensemble une délicieuse arnaque, et la suite du film, rythmée par une série de défaites cinglantes et d’amères victoires, quels sont exactement les ressorts de la déchéance ?

Partie précédente : « You’re not a loser, you’re a winner »

L’arnaque initiale possède certaines caractéristiques essentielles qu’on ne retrouvera dans aucune autre scène du film : la puissance d’Eddie se déploie totalement (il réussit, deux fois d’affilée, un coup fabuleux) dans le cadre d’une mise en scène enchâssée (en plus de jouer au billard, les deux amis réalisent une performance théâtrale). Dans cette perspective, le partenaire n’est ni metteur en scène, ni subordonné, ni supérieur : il s’agit plutôt d’un complice, d’un camarade de jeu, bienveillant et solidaire.

L’équilibre que la mise en scène réalise permet de déployer pleinement une puissance tout en la protégeant des excès qui pourraient lui nuire – comme les excès d’orgueil qui provoqueront la chute d’Eddie dans le bar miteux. Tout comme dans la tragédie parfaite telle que l’analyse Nietzsche, Dionysos et Apollon vont « côte à côte », en se renforçant mutuellement.

L’équilibre permettant de jouir pleinement de sa propre puissance, sans hybris ni effondrement, réside donc bien dans la théâtralité, c’est-à-dire dans une approche éminemment artistique du jeu. Il ne s’agit pas de brider les forces dionysiaques (l’ivresse et la puissance), mais de les appoliniser, en les habillant, en les esthétisant, en leur donnant un cadre.

Et c’est réciproquement dans l’impossibilité pour Eddie de jouer la comédie que s’enracine son incapacité à jouir de ses victoires lors des parties suivantes – dans les bars du coin, à Louisville sur le billard français, et plus encore lors de la seconde rencontre avec Minnesota Fats, qui s’avère la dernière au sens le plus fort du terme, puisqu’Eddie la ponctue par un adieu au monde du billard. Et même lors de sa première rencontre avec Fats, Eddie ne commence à perdre que lorsqu’il s’engage totalement, follement, au-delà du raisonnable, et s’épuise après avoir tout donné. Dionysos a avancé seul, sans Apollon, et malgré sa puissance, après l’ivresse de ses premières victoires, il a fini à terre, débraillé, épuisé, dévasté.

À cette déchéance de Dionysos sans Apollon répond, symétriquement, l’élégance moribonde d’Apollon séparé de Dionysos. C’est ce second écueil qu’incarne la figure de Minnesota Fats : passées les premières parties jouissives où Fats-Apollon renoue avec Eddie-Dionysos, le jeu de Fats perd en grâce ce qu’il gagne en efficacité. Le personnage de Fats, ses choix, son style, son apparence, représentent à tous égards l’opposé de ce qui caractérise Eddie : entièrement mis en scène, le joueur prend le temps de se laver, de se coiffer, de s’apprêter, comme un comédien avant une représentation – et Bert Gordon, peu avant d’embaucher Eddie, explique d’ailleurs que la force de Fats réside en grande partie dans tout ce petit jeu qu’Eddie prend à la légère (en comparant son adversaire à un bébé pouponné).

Fats n’est pas seulement inquiet, tendu, austère, il est aussi et surtout soumis – à son coach Bert Gordon. Le refoulement de l’ivresse dionysiaque produit un jeu certes efficace, mais absolument incapable de procurer la moindre jouissance – et le seul bénéfice qu’en retire Fats est un certain confort matériel, lui-même très relatif puisque Gordon se réserve les trois quarts des sommes gagnées...

Finalement, de même que l’apollinisation a débouché dans l’histoire de la tragédie sur un art embourgeoisé, elle a fait de Fats un gros monsieur posé, bien habillé, bien peigné, arborant d’ostensibles bagues – un bon bourgeois en somme, qui remporte de nombreuses victoires mais demeure engoncé dans la routine d’une existence singulièrement appauvrie [1].

Même abandonné par Apollon, le style de Fats est loin d’être inefficace : comme dit la bonne vieille morale bourgeoise [2], « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». Face au lion Eddie, Fats s’est contenté de tenir bon, il s’est économisé, il a bien obéi et forcément, dans un tel cadre, il lui a suffi d’attendre l’épuisement des forces de celui qui se livrait entièrement.

Car l’efficacité n’est pas ce que recherche Eddie, qui se situe dans une perspective nietzschéenne consistant à ne plus investir que ce dont on veut l’éternel retour – le beau jeu en ce qui le concerne. Si Eddie délaisse l’équilibre pourtant parfait qui caractérise son arnaque inaugurale, c’est précisément pour cette raison : l’amour du beau jeu, plus fort que tout. Et c’est aussi cet amour du beau jeu (et l’indignation que cet amour fait naître en lui quand des joueurs médiocres « se la racontent ») qui le fait sortir de ses gonds dans le bar miteux où il se fait casser les doigts.

Les rituels de Minnesota Fats n’apparaissent pas au début de la partie : Fats commence en prenant du plaisir, en remportant quelques victoires, et en suscitant même l’admiration de son adversaire. En d’autres termes, le combat opposant Dionysos seul (Eddie) à Apollon seul (Fats) ne commence pas tout de suite. L’équilibre entre les deux forces existe un temps, pendant lequel tout va bien pour les deux personnages : ils sortent du beau jeu, et qu’ils gagnent ou qu’ils perdent, c’est ce beau jeu qui leur importe. Ils jouent et jouissent ensemble, entre pairs : nous sommes dans l’agon qui a tant fasciné Nietzsche [3].

Ce n’est qu’après l’arrivée de Bert Gordon que l’équilibre se défait : Fats commence à se pomponner et apparaît comme dominé, inquiet, incapable de jouir, quant à Eddie, il est totalement décontenancé, perturbé, médusé par la présence du coach, par son regard, sa tenue et sa sa terrifiante hexis corporelle [4].

Partie suivante : « She lived, and she died »

Notes

[1] Pour que les choses soient encore plus claires, le lendemain de la première partie entre Fats et Eddie, celui-ci croise dans les toilettes d’une gare un personnage en apparence secondaire, mais dont l’apparition nous dit quelque chose d’essentiel. Il s’agit d’un homme qui dort, affalé sur une chaise de cireur, complètement débraillé, sale et sûrement complètement ivre. Eddie l’aperçoit d’abord son image sur un miroir, avant de se retourner pour le regarder attentivement.

La particularité de ce personnage est qu’il ressemble physiquement à Fats – qui a battu Eddie la veille – mais sans le pouponnage. Le personnage rassemble en somme en une même figure l’apparence physique de Minnesota Fats et l’ethos débraillé de Fast Eddie. Il s’agit donc d’un double en négatif : ce que serait Minnesota Fats sans apollinisation.

L’analogie est manifeste : l’espace scénique rassemble dans cette pièce, en négatif, tout ce qui composait l’espace de la veille : un flipper (une sorte de billard du pauvre), un gros monsieur ressemblant à Fats mais habillé comme Eddie... et surtout, des écriteaux. Le premier, juste derrière l’ivrogne endormi :

« Shoe shine 1,5 $ »

Et le second :

« Est-ce votre jour de chance ? »

L’idée de « briller » associée aux chaussures (alors qu’Eddie aurait tendance à la relier à tout autre chose) et à une somme si dérisoire (un dollar et demi, ce qui nous éloigne fort des sommes faramineuses mises en jeu par Eddie et Fats), ainsi que la référence à la chance liée à un jeu de toilettes de gare, constituent des références évidentes aux illusions qui structuraient la partie de billard. Nous voyons Paul Newman en sourire : saisit-il l’ironie de la situation ? Toujours est-il que s’il avait l’intention de s’en aller, il n’en fera rien, et qu’il décide, après ces visions, de faire précisément ce qu’il n’a pas fait la veille et qu’au contraire Fats n’a cessé de faire : se laver, se raser, se pouponner – bref, s’apolliniser.

Ce qu’indirectement cette scène permet de comprendre, c’est que le jeu de Fats n’est en fait pas dominé par Apollon : comme pour la tragédie, sans Dionysos, Apollon (dont la fonction est d’atteindre le sublime) n’a rien à rendre sublime.

[2] En conclusion d’une fable qui raconte comment un rat peut être plus « efficace » qu’un lion.

[3] Cf. Friedrich Nietzsche, La joute chez Homère, dans La philosophie à l’époque tragique des Grecs, Folio essais, 1990.

[4] Bert Gordon, lui aussi, ne cesse de se mettre en scène, mais ce que montre le film, c’est justement que toutes les mises en scène ne se valent pas : certaines sont mauvaises – cf. le jeu pervers de Bert Gordon – dans la mesure où elles neutralisent une de ces forces (Dionysos) au service d’une sordide logique de profit, de captation, voire de vampirisation, mais d’autres sont bonnes, car elles organisent l’équilibre des forces apolliniennes et dionysiaques – c’est le cas, par exemple, de l’arnaque inaugurale.

Ladite arnaque inaugurale a même quelque chose de juste : la personne flouée ne fait que payer pour sa propre bassesse – puisqu’elle a délibérément parié sur un joueur qui se présentait comme affaibli sous l’effet de l’alcool, animée par une vulgaire soif de soutirer de l’argent à des personnages qui s’étaient pourtant présentés comme de braves et modestes travailleurs. Eddie prend même la peine, avant de le plumer, de le souligner :

« Tu te dis que je suis un peu rond, un peu défoncé, et tu veux faire une partie amicale pendant qu’il y a encore de l’argent ? Très bien... »

Eddie refuse même d’autres paris qui se proposent : preuve que son but n’est pas seulement de gagner le plus d’argent possible, mais d’en gagner proprement, et même de punir un être insensible et avide.