Accueil du site > De l’importance des mots > Distribution et redistribution de la parole > Femmes, féminismes et immigration (Deuxième partie)

Femmes, féminismes et immigration (Deuxième partie)

Féminisme et colonialisme

par S, fille de Smaïl et Dahbia
6 août 2004

Présentation, par Abdellali Ajjat, pour le site " Ici et là-bas " : Du 7 au 15 mai 2004, la "Caravane des femmes" est passée par la région Rhône-Alpes pour dénoncer le statut des femmes au Maghreb. Cette initiative a permis de soulever des clivages et des relations de domination insoupçonnés, dont la confrontation entre des féministes colonialistes et des femmes issues de l’immigration postcoloniale qui refusent le "maternalisme" ou le misérabilisme. Pour fournir un avis clair sur ces questions, nous publions l’interview instructive de l’une des militantes issues de l’immigration postcoloniale ayant participé à la Caravane. L’auteure a préféré gardé l’anonymat.


Quelles sont les relations entre les associations de femmes issues de l’immigration et les associations féministes françaises ?

Personnellement je ne connais pas d’association de femmes qui milite avec des objectifs généraux, par exemple, l’égalité hommes-femmes en intégrant la dimension immigration. On a de plus en plus des associations qui travaillent sur une thématique spécifique en excluant les autres, ce qui débouche sur une " balkanisation " des luttes. Si on veut défendre les droits des immigrés contre les discriminations, on se retrouve à militer dans une association. Si on veut se battre pour les droits des femmes, on doit aller dans une autre .

Si on est femme et issue de l’immigration on doit se battre sur les deux fronts car on subit une double discrimination (" ethnique " et sexuelle) mais il n’existe pas d’espace qui intègre les deux dimensions politiques. Alors que dans les deux cas il s’agit de relations de domination ; pourtant on dirait que les militants notamment issus de l’immigration ne font pas le lien. Par conséquent ils ne se préoccupent pas des droits des femmes.

D’autre part, je comprends bien ce que veulent dire les militantes des NPNS qui disent qu’elles " se sentent concernées par le débat sur la parité autant que par les soldes de chez Hermès ". Je considère, comme elles , que le mouvement féministe français a échoué sur les préoccupations des femmes immigrées parce qu’elles ont voulu tout réduire à la question de l’oppression des femmes en général. Elles n’ont jamais pris en compte la dimension historique et politique de l’histoire coloniale. Pour elles, toutes les violences sont identiques : la violence domestique comme les violences institutionnelles ce qui constitue une forme de relativisme.

Lorsque par exemple nous faisons une analyse critique des mouvements des femmes, on nous accuse de division. Lorsque l’on s’inquiète de savoir pourquoi des féministes " gauloises " s’arrogent le droit de parler systématiquement à la place des femmes immigrées ou leurs filles, on nous accuse de communautarisme. Nous l’avons toutes vécues. Alors que dans les débats sur la parité ces mêmes femmes sont les premières à dénoncer -à juste titre- le fait que les hommes continuent de vouloir parler à notre place. Tout ceci participe du même mécanisme.

Si l’on prend l’hystérie collective autour des questions du " fichu " islamique (qui est une pratique anté-islamique liée à des sociétés patriarcales), les médias ont beaucoup donné la parole à des hommes notamment ceux représentant des institutions religieuses (ou à des figures qu’ils considèrent comme des intellectuels). On a oublié qu’ils représentaient leur institution.

Par ailleurs, ils avaient un point de vue d’homme et aucun homme quelle que soit la sympathie qu’il éprouve avec le mouvement des femmes ne peut dire la souffrance d’une femme mariée à un homme qu’elle hait ou l’humiliation d’une femme qui doit cacher son corps ou le découvrir parce que les hommes en ont décidé ainsi. Il n’est pas question de leur ôter le droit de s’exprimer. Simplement mon expérience en tant que femme n’est pas interchangeable avec celle d’un homme. Est-il normal aujourd’hui que des adolescentes françaises se demandent si c’est conforme à " notre culture " de se faire couper les cheveux ou si elles doivent couvrir ou découvrir leurs oreilles ? Qu’elles aient intégré à ce point qu’un homme s’arroge le droit de venir débattre sur ma tenue vestimentaire est préoccupant et je m’inquiète beaucoup du rôle des éducateurs au sens large et de l’école en particulier.

Pour autant il ne s’agit pas d’ériger en exemple les diktats de la mode qui ne sont pas plus émancipateurs. Moi si j’ai envie de connaître comment vivaient nos mères au Maghreb, ce sont elles qu’il m’intéresse d’entendre et non pas ces nouveaux prophètes en mal de pouvoir et de notabilité qui entretiennent la confusion en nous assimilant à la culture moyen-orientale. Personnellement je refuse cette double assignation à résidence identitaire qui vise à nous couper de nos parents et de nos racines : qu’elle nous vienne des " intégrationnistes " ou des intellectuels musulmans auto-proclamés. En fait je revendique simultanément le droit à la diversité et l’égalité des droits. La notion d’égalité ne prend son plein sens qu’à cette condition, la belle affaire que de prôner l’égalité quand on exige l’identique !

Pourtant l’instrumentalisation du corps des femmes ne date pas d’aujourd’hui. En Algérie pendant la période coloniale le " Haïk " (sorte de grand voile blanc traditionnel porté par les femmes en milieu urbain) était devenu un signe de résistance à l’oppresseur. En 1959, le FLN appela toutes les Algériennes à se voiler suite à une humiliation collective pratiquée par l’armée française à Alger sur un groupe de femmes qui avaient été forcées à se dévoiler publiquement. C’était pour eux une autre manière d’atteindre les hommes. On comprend mieux la symbolique du voile dans sa " résistance à l’oppresseur " et en tant que retournement du stigmate par rapport au contexte français actuel. Aujourd’hui le racisme anti-maghrébin est devenu un racisme anti-musulman.

Un autre type de posture en France consiste à dire " si vous n’êtes pas avec nous alors vous êtes contre nous ". De là à nous accuser de cautionner les violences faites aux femmes, le pas est vite franchi. Ce type de propos constitue une autre forme de violence. Cela prouve qu’à leur tour des femmes peuvent reproduire sur d’autres ce qu’elles dénoncent chez les hommes. Cette situation est insupportable car jusqu’à preuve du contraire ce sont les femmes immigrées qui sont les premières victimes et donc les plus concernées par les discriminations engendrées par le code de statut personnel du Maghreb.

A l’évidence peu de féministes voient le lien entre les droits politiques, comme le droit de vote des " étrangères ", et la violence symbolique. Par exemple si nos mères avaient le droit de vote, elles pourraient agir politiquement contre les discriminations en instaurant un rapport de force. Et pourtant combien de députées se sont mobilisées sur cette question ?

Et comment comprendre que dans une assemblée politique les chasseurs soient représentés alors que nous qui représentons des millions d’individus ne le soyons pas ? Peut-être est-ce dû au fait qu’elles considèrent les femmes immigrées ou leurs filles comme immatures politiquement, ce qui légitimerait l’idée qu’elles ont besoin d’être sans cesse aidées.

J’ai personnellement participé à un débat où une femme qui se présentait comme féministe m’interpella en disant " si les immigrées avaient le droit de vote comment avons nous la certitude qu’elles ne se laisseront pas influencer par leur mari ? ...ce qui constituerait une menace pour les acquis des femmes françaises.... et puis beaucoup sont pratiquantes ". J’ai trouvé cela édifiant car c’est exactement le même argument qu’ont invoqué les hommes qui se sont opposés au droit de vote des femmes en France malgré le mouvement des Suffragettes et l’engagement d’illustres personnages comme Hubertine Auclair. Son slogan " je ne vote pas donc je ne paie pas d’impôt " lui avait d’ailleurs coûté cher...

De plus, tout en étant féministes, elles n’ont pas conscience qu’elles établissent une hiérarchie entre les cultures, certaines étant plus " émancipatrices " ou " égalitaires " que d’autres. Ainsi ont-elles pu développer à leur insu et bien qu’elles s’en défendent, une attitude " maternaliste "et pour certaines des comportements anti-musulmans qui globalement, il faut bien le dire, jouent un rôle de lien social dans la société française aujourd’hui. Elles ont développé une vision racisante de l’immigration qui à son tour est devenue un enjeu politique.

Et les relations entre les féministes françaises et les femmes issues de l’immigration ?

Avec les femmes immigrées de la première génération, elles sont plutôt dans des rapports de domination. C’est-à-dire que quand elles voient les anciennes, elles les voient comme des " miskina ", avec des relations de condescendance. J’ai l’impression que pour que ce rapport de domination puisse perdurer dans le temps, il faut le doubler d’une justification symbolique qui est celle de la violence faite aux femmes. Elles ont construit une vision misérabiliste des femmes immigrées et de leurs filles. Globalement nous n’intéressons la société française que comme victimes.

Avec les françaises issues de l’immigration postcoloniale, nombre de militantes féministes ont des rapports plus conflictuels, voire concurrentiels. Car nous ne sommes plus leur objet, celui sur lequel elles projettent elles aussi leurs fantasmes. Plus conflictuels parce que nous ne sommes pas dans l’exotisme , et parce que, comme le disait Sédar Senghor, " le bon nègre est mort ". Appliquée aux femmes issues de l’immigration, on pourrait dire : " la bonne Fatma est morte ! "...

En effet, la seconde génération a produit un grand nombre de militantes associatives qui n’acceptent pas d’être sous tutelle. Ensuite plus concurrentiels parce que toute militante issue de l’immigration qui se positionne sur un terrain qu’elle connaît bien, celui de la lutte des femmes issues de l’immigration, est vue par les féministes " colonialistes " comme une traître, puisqu’elle s’émancipe de leur discours maternaliste. Toutes celles qui n’acceptent pas d’être instrumentalisées sont cataloguées de traître à la cause des femmes, voire de suppôt du machisme ou de l’intégrisme.

Etant ainsi maltraitées, elles peuvent à leur tour être soutenues -mais c’est un soutien sur la forme- par des hommes issus de l’immigration qui s’identifient à leur situation et qui ont souffert de cette violence. Ceci conforte les féministes " gauloises " que les femmes issues de l’immigration ne sont pas fiables, elles sont " ambigües " donc peu dignes de confiance, voilà la réalité dans toute sa complexité. Voilà comment des militantes " insoumises " se retrouvent traitées d’intégristes.

Pourquoi pas un mouvement de femmes issues de l’immigration ?

Je pense qu’en effet, pour toutes les raisons que je viens d’indiquer, les féministes françaises vont obtenir l’inverse de ce qu’elles souhaitent promouvoir, à savoir le rassemblement de toutes les femmes. En l’absence de volonté politique du côté féministe pour prendre en compte nos préoccupations, nous verrons l’émergence de mouvements, radicaux et autonomes, d’associations de femmes issues de l’immigration qui voudront prendre en main leur destin.

Il existe déjà des associations de femmes " françaises et musulmanes " qui se concentrent sur des questions identitaires mais elles ne prennent pas en compte les dimensions politiques, économiques et sociales. Cette nouvelle génération s’appuie sur le constat partiellement fondé que les mouvements pour l’Egalité des Droits des années 80 ont échoué dans leur lutte parce qu’ils n’avaient pas mis en avant, selon elles, leur identité arabo-musulmane. Mais ces jeunes militantes font une analyse erronée, de plus elles font une erreur stratégique qui va nous faire régresser collectivement.

D’abord parce nos problèmes en tant que Françaises issues de l’immigration sont liés aux doubles discriminations que nous vivons dans tous les domaines de la vie sociale (accès à l’emploi, au logement, à l’éducation, etc...) mais aussi politique (représentation politique, droit de vote des immigré-es, laïcité donc égalité des droits y compris dans le domaine religieux, etc...).

Ensuite parce qu’en se focalisant sur des problématiques liés à une certaine pratique de l’ Islam, elles accréditent l’idée dans l’opinion publique que nos problèmes sont d’ordre culturel ; en tous cas c’est comme cela qu’ils sont interprétés.

Ce que je trouve également dangereux c’est qu’elles développent des théories qui disqualifient un peu plus nos parents. Elles (mais les hommes aussi) confortent l’idée que l’Islam que nos parents nous ont enseigné n’est pas le bon Islam au prétexte qu’ils ne savaient pas lire et qu’ils n’ont pas eu accès aux textes. Leur positionnement serait moderniste puisqu’il vise à combattre les traditions que voudraient nous imposer nos parents notamment les mariages forcés. On comprend mieux pourquoi un certain nombre de Français sont séduits par cette théorie. En d’autres termes, même là-dessus, ils ont échoué, et je ne pense pas qu’elles aient pris conscience de cet enjeu. Surtout elles oublient l’histoire coloniale qui est un aspect majeur si nous voulons comprendre le regard que la société française porte sur nous.

Sur ce point l’histoire des Afro-Américains nous enseigne beaucoup de choses. On a bien vu comment les mouvements pour les droits civiques et l’égalité ont évolué, mais aussi pourquoi les questions identitaires ont pris de l’importance. Dans cette perspective la naissance de The Nation of Islam (et les conversions massives à cette religion) comme forme de contestation politique de l’Amérique blanche, puritaine, raciste et discriminatoire est intéressante à étudier.

Là est peut-être la ligne de fracture avec leurs aînées. Nous n’avons pas besoin de construire un mouvement basé sur une identité qui nous coupe de la culture de nos parents car cela signifie la rupture avec l’histoire de nos pères et de nos mères. Au contraire nous avons besoin de construire cette mémoire et de nous approprier notre histoire. C’est de cela dont nous souffrons en France : cette amnésie collective.

Il nous faut écrire cette page d’histoire, non pas pour la déchirer mais pour la lire jusqu’au bout. Mon père, nos pères ne sont pas ce que les vendeurs de mirages identitaires décrivent. Mon père comme d’autres jeunes à l’époque où il a traversé la méditerranée était français, " français musulman " comme le précisait sa carte d’identité. Aujourd’hui on voudrait nous faire croire qu’ils ont toujours baissé la tête. Il n’avait que ce mot à la bouche " el hak "(la justice) mon père et, lui comme ma mère , nous ont appris à rester debout. Il n’a pas baissé la tête comme l’expliquent les " militants identitaires " et je n’accepterai pas que sa mémoire soit salie comme celle de millions d’Algérien-nes, pour qu’eux mêmes puissent se mettre en avant.

La colonisation en Algérie a été d’une grande violence, elle a détruit les institutions et a anéanti les relations sociales et l’identité de tout un peuple. Tant que nous n’aurons pas fait ce travail là, il y aura toujours des jeunes prêts à adopter n’importe quelle offre identitaire. C’est encore plus vrai chez les femmes prises en étau entre cette France qui les méprise et les discrimine et ces hommes qui voudraient les assujettir. Elles sont dans des sentiments contradictoires d’injonction et d’allégeance. Et lorsque j’écoute ou que j’observe les jeunes générations de femmes, qu’elles se réfugient derrière les tenues sportives ou religieuses pour mériter le respect des hommes, cela participe du même processus de masculinisation des comportements.

Pour ma part j’estime que le respect ça s’arrache. On peut négocier beaucoup de choses dans la vie mais la dignité de la femme, ça ne se négocie pas.

P.-S.

Propos recueillis par Abdellali Hajjat.
Ce texte nous a été communiqué par les animateurs du site icietlabas.lautre.net , qui l’a également mis en ligne.