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Finkielkraut se dévoile ! (Deuxième partie)

Où l’on voit notre philosophe médiatique se livrer à un très méchant procès d’intention

par Dominique Liebman
26 novembre 2003

Première partie

" Je voudrais pour finir évoquer une pétition initiée par un certain nombre d’intellectuels (24) dont Étienne Balibar, Saïd Bouamana, Françoise Gaspard, Catherine Lévy intitulée "Oui, à la laïcité, non aux lois d’exception". "

24. " Intellocentrisme "

Si Alain Finkielkraut avait fait davantage que lire Libération, s’il était allé à la source (l’adresse internet indiquée dans le quotidien), ou s’il avait croisé ses sources et pris en compte l’article du Monde consacré à la pétition qu’il attaque, il saurait qu’il ne s’agit pas d’un appel d’intellectuels mais d’un appel initié par des militants laïques, des féministes et des acteurs de l’éducation (enseignants, surveillants, personnels de direction, conseillers d’éducation, mais aussi parents d’élève, élèves, étudiants, éducateurs spécialisés, etc.).

" Ce texte est fascinant et très typique du progressisme contemporain. Autrefois, le progressisme avait la tâche relativement facile. Il soutenait les dominés contre les dominants, la révolte des damnés de la terre contre l’impérialisme et le capitalisme. Malheureusement, les choses sont aujourd’hui plus compliquées. Voici des damnés de la terre qui ont abandonné ce langage et parlent en termes religieux. Leur solidarité s’exprime envers les musulmans du monde entier plutôt qu’envers les prolétaires de tous les pays (25). Alors, pour sortir de l’impasse, on pratique la dénégation par sur-interprétation. L’offensive de l’islamisme est dissoute dans une problématique socio-économique qui permet au progressisme de retomber sur ses pieds. "

25. Faux .Affirmation gratuite en forme de procès d’intention

Si Alain Finkielkraut s’était fié à autre chose qu’aux besoins de sa cause et à l’inspiration de sa plume, s’il avait pris la peine de lire les auteurs qu’il attaque, il n’aurait pas pu décréter qu’il s’agit de gens qui expriment désormais leur solidarité " envers tous les musulmans du monde plutôt qu’envers les prolétaires de tous les pays ". Car parmi les quatre auteurs mis en cause, trois se réfèrent encore aux analyses de Marx et mobilisent toujours la catégorie de " prolétaire " : Etienne Balibar, Catherine Lévy, Saïd Bouamama. Au moment où Alain Finkielkraut écrit ces lignes, Catherine Lévy vient de publier un livre sur les formes contemporaines de la précarité sociale : Vivre au minimum ; quant à Françoise Gaspard, depuis des années, elle se bat farouchement dans des Institutions internationales, notamment contre des États islamistes, pour promouvoir les droits fondamentaux des femmes. Bref : il suffit de se pencher sur l’œuvre de chacun-e de ces quatre auteur-e-s pour vite s’apercevoir qu’ils/elles n’ont jamais manifesté une quelconque fascination à l’égard de l’islamisme, qu’ils n’ont jamais cédé sur la question du droit des femmes, qu’ils sont même des observateurs extrêmement lucides et critiques des phénomènes d’ethnicisation ou de " confessionalisation " des enjeux politiques, et que s’ils sont effectivement capables de se solidariser aussi avec des musulmans, lorsque ces musulmans subissent un tort, en aucun cas ils ne réservent leur solidarité aux seuls musulmans, comme le leur reproche notre philosophe. Bref : Alain Finkielkraut s’adonne à un pur procès d’intention.

" En fait, le foulard islamique est perçu par nos progressistes comme un équivalent du keffieh (26). "

26. Faux .Affirmation gratuite en forme de procès d’intention

Une fois de plus, Alain Finkielkraut se comporte en ventriloque. Parce qu’il est sans doute moins aisé de répondre aux arguments effectivement avancés que de se fabriquer des ennemis commodes, porteurs du discours bête et méchant qu’on a envie qu’ils tiennent, Alain Finkielkraut laisse de côté tout ce qu’ont écrit ses adversaires (la pétition qu’il évoque, ou Le foulard et la république de Françoise Gaspard, ou encore Algérie. Les racines d l’intégrisme et Vers une nouvelle citoyenneté. Crise de la pensée laïque, de Saïd Bouamama), et il préfère les attaquer sur la seule chose qu’ils n’ont jamais dite.

Personne, en effet, parmi les opposants déclarés à l’exclusion des élèves "voilées", n’a jamais établi le parallèle qu’Alain Finkielkraut invente, pour immédiatement le contester, entre les foulard islamique des lycéennes françaises et le keffieh palestinien ! S’il était freudien, ou plutôt s’il instrumentalisait les concepts freudiens pour disqualifier ses adversaires, il pourrait rétorquer que si personne n’a établi ce parallèle osé, si personne n’a même seulement prononcé le mot keffieh, c’est justement parce que tout le monde y pense, et que le keffieh est la vérité, forcément refoulée, de leur positionnement contre l’exclusion.

Lorsque l’évidence est niée de la sorte, lorsque la parole de l’autre est à ce point anéantie, lorsque ce qui est dit par cet autre n’est pas entendu, et que ce qui n’est pas dit lui est malgré tout attribué et reproché, toute discussion devient bien évidemment impossible. Ce qui signifie, concrètement, que M. Finkielkraut est un homme avec qui il est vain de discuter.

Si l’on fait abstraction du caractère odieux de ce procédé qui consiste à ne pas entendre ce que dit l’adversaire et à entendre ce qu’il ne dit pas, il reste, en tout et pour tout, un énoncé strictement insensé, fondé sur du vent, et dont on se demande d’où il sort : " le Oui au foulard à l’école est un oui au keffieh des femmes à l’école " ! Qu’on relise attentivement la pétition incriminée : elle propose un argumentaire précis, qui porte exclusivement sur la question singulière du foulard, de l’école, et de la rencontre des deux - et elle n’aborde à aucun moment la question israëlo-palestinienne. Au-delà de cette pétition, aucun des argumentaires produits par les adversaires de l’exclusion pour port d’insignes religieux (que ce soient ceux de la Ligue des droits de l’homme, des parents d’élèves FCPE, de la Ligue de l’enseignement ou tous les autres argumentaires développés contre l’exclusion des élèves voilées, on ne trouve nulle part mention d’Israël, de la Palestine ou du keffieh.

Du coup, on est fondé à se demander d’où vient cette idée saugrenue d’Alain Finkielkraut, et la seule réponse envisageable est que le keffieh provient des tréfonds de l’imagination finkielkrautienne. C’est manifestement d’un lapsus qu’il s’agit : quand Alain Finkielkraut dit qu’Etienne Balibar, Saïd Bouamama, Françoise Gaspard et Catherine Lévy voient le keffieh derrière le foulard islamique des jeunes écolières françaises, il avoue, sans le vouloir, que c’est lui, Alain Finkielkraut, qui voit le keffieh derrière le foulard - et que c’est, manifestement, cette hallucination qui le rend aussi furieux contre de malheureuses écolières qui ne lui ont pourtant rien fait !

La véritable question que pose son texte est donc : où va-t-il chercher tout cela ? Pourquoi ne peut-il pas voir un foulard sans voir un keffieh ? Pourquoi, si c’est un foulard dont il est question, ne voit-il pas, tout simplement, un foulard ? Pourquoi est-il incapable d’attendre qu’on parle d’Israël et de la Palestine pour évoquer le keffieh palestinien ? Pourquoi, enfin, ce keffieh l’obsède-t-il ainsi, et le rend-il aussi agressif ?

" Le oui au foulard (27) est un oui au keffieh des femmes à l’école. "

27. Faux. Négation de la parole de l’autre.

Non seulement la pétition incriminée par notre philosophe ne prononce pas un mot concernant le keffieh, la Palestine ou Israël, mais en plus elle prévient dès les premières lignes : " Nous ne sommes pas des "partisans du voile" ".

" Il est clair (28) que s’il était question aujourd’hui d’interdire la kippa à l’école, si le débat opposait une communauté juive radicalisée à l’État, les mêmes signeraient pour une application stricte de la laïcité (29) car ils ne peuvent pas percevoir les Juifs, solidaires d’Israël, comme des dominés (30). "

28. Faux. Procès d’intention.

Une fois de plus, Alain Finkielkraut préfère oublier ce que disent vraiment ses adversaires, et les attaquer sur des choses qu’ils sont supposés penser ou qu’ils sont supposés pouvoir être amenés à dire si l’éventualité se présentait ! En l’occurrence, contrairement à ce qu’affirme notre philosophe, il n’est pas " clair " du tout qu’Etienne Balibar, Françoise Gaspard, Saïd Bouamama ou Catherine Lévy seraient partisans d’exclure un élève porteur de kippa si l’occasion leur en était donnée. Il est même clair qu’ils ne sont pas partisans d’une telle exclusion, puisque l’occasion s’est présentée, et qu’ils ne l’ont pas saisie : il existe en France des élèves qui vont à l’école publique en portant une kippa, et ni Etienne Balibar, ni Catherine Lévy, ni Françoise Gaspard, ni Saïd Bouamama n’ont jamais demandé leur exclusion.

Nous sommes donc, à nouveau, dans un pur procès d’intention. À tel point que là encore, on a envie de renvoyer M. Finkielkraut à La sagesse de l’amour, le livre qu’il a écrit il y a presque vingt ans sur la pensée d’Emmanuel Lévinas. Ce livre contient en effet des lignes assez justes contre le culture du soupçon, qui consiste à disqualifier la parole de l’autre sans prendre seulement la peine de l’entendre, au nom des " intérêts " ou des " arrières-pensées " qu’on prête à cet autre. Depuis, notre philosophe a manifestement bien appris la culture du soupçon, et désappris la sagesse de l’amour ! La vieillesse est un naufrage...

29. Terminologie mensongère.

En parlant d ’" application stricte de la laïcité " pour qualifier sa propre position face au foulard et celle qu’il prête à ses adversaires face à la seule kippa (à savoir : l’interdiction et l’exclusion des élèves réfractaires), Alain Finkielkraut laisse entendre que le principe de laïcité et les textes de lois qui en fixent le contenu préconisent l’interdiction des insignes religieux à l’école et l’exclusion des élèves qui ne se plient pas à cet interdit. Il suffirait donc d’ " appliquer " de manière " stricte " ces principes et ces textes de loi pour exclure les élèves portant des insignes religieux. Or, il n’en est rien : il faut également, si l’on veut exclure, se livrer à un travail intense d’interprétation, et même de détournement de sens, ou bien faire voter de nouveaux textes de loi ! Car, encore une fois, les lois canoniques des années 1880, toujours en vigueur actuellement, n’imposent aucune obligation de laïcité aux élèves. Le conseil d’État l’a d’ailleurs rappelé dans ses arrêts de 1989 et 1992.

30. Délire d’interprétation. Autisme intellectuel.

Là encore, la pensée d’Alain Finkielkraut tourne en roue libre. C’est une machine qui fonctionne tout seul. L’autre n’existe pas : ce qu’il dit n’est pas pris en compte, mais en revanche ce qu’il ne dit pas peut lui être reproché ; et à partir de ce " non-dit ", que seul Alain Finkielkraut sait déceler, peut s’élaborer tout un raisonnement articulant les différentes obsessions de notre philosophe. En l’occurrence, non content de décréter que c’est le keffieh, dont personne n’a parlé, qui est dans toutes les têtes (première fiction), puis d’accuser ses adversaires de faire bénéficier les musulmans d’un traitement préférentiel par rapport à des porteurs de kippa qu’ils seraient prêts à exclure (seconde fiction), il trouve aisément la solution qui permet de rendre raison de l’ensemble : tout cela, conclut notre philosophe polyvalent et auto-suffisant, capable de faire tout seul les questions et les réponses, c’est parce que ces progressistes de mauvais aloi ont un préjugé hostile à l’égard d’Israël, qui les empêche de voir ce pays comme pouvant faire partie du camp des dominés !

Si cela fait plaisir à Alain Finkielkraut de penser tout cela, qu’il le pense ; mais il faut souligner que pas un mot de tout l’édifice ne figure dans les écrits des personnes dont il prétend reconstituer la pensée. C’est tout de même problématique.

" En revanche, les femmes voilées appartenant au bon camp, on retraduit leur ferveur religieuse dans un langage acceptable et on réclame la présence du foulard (31). "

31. Faux.

Un premier mensonge, qu’on pourrait appeler mensonge canonique tant il revient fréquemment dans presque tous les plaidoyers en faveur de l’exclusion des élèves " voilées ", consiste à qualifier les signataires de l’appel contre l’exclusion comme des gens qui " réclament la présence du foulard ", ce qui laisse entendre qu’ils sont des partisans du " voile ", alors que le texte qu’ils ont signé précise : " nous ne sommes pas des "partisans du voile" ".

Mais il y a également un second mensonge : en disant que la présence du foulard est " réclamée ", Alain Finkielkraut sous-entend que le foulard n’est pas encore là, alors qu’en réalité le foulard est déjà là : les jeunes filles qui le portent sont là, présentes, sur le territoire français, à l’école, et cela depuis des années. Personne n’a à réclamer leur présence, ni Etienne Balibar ni françoise Gaspard, ni Catherine Lévy ni Saïd Bouamama ni personne d’autre - car elles n’ont pas besoin qu’on les réclame pour être là.

Eh oui, redisons-le : elles sont là  ! C’est comme ça, que cela plaise ou non à M. Finkielkraut.

" Mais les pétitionnaires vont encore plus loin. Ils affirment que "cette focalisation sur le foulard s’inscrit dans un mouvement d’ensemble qu’il est urgent d’enrayer : la colonisation de tous les espaces de la vie sociale par des logiques punitives. Après la fraude dans le métro, le stationnement dans les halls d’immeuble et l’outrage au drapeau et à l’hymne national, c’est l’outrage à enseignant qui est devenu passible de prison". C’est terrorisant (32). "

32. Peur maladive.

Si on lit attentivement la citation qu’il donne, ce qu’Alain Finkielkraut qualifie de " terrorisant ", ce n’est pas le fait d’envoyer en prison des jeunes pour avoir sifflé l’hymne national, insulté un professeur ou fraudé dans le métro ; ce qu’il juge " terrorisant ", c’est qu’une pétition dénonce cette " surenchère punitive ". Cela se passe de commentaires.

" Ceux qui militent pour le voile-keffieh à l’école militent aussi pour la non-répression de l’outrage à enseignant et de l’occupation par des bandes de jeunes, comme on dit, des halls d’immeuble et des cages d’escalier (33). Qu’est-ce que cela veut dire ? "

33. Faux. Contresens ou mauvaise foi.

Les pétitionnaires qui s’opposent à l’exclusion des élèves " voilées " - rebaptisés joliment militants " pour le voile-keffieh à l’école " - sont accusés de vouloir " la non-répression de l’outrage à enseignant ", ce qui ne correspond pas à ce qui est écrit dans la pétition. Car ce qui est dénoncé dans cette pétition, ce n’est pas que l’injure à l’égard d’un professeur soit sanctionnée, c’est qu’elle soit pénalisée, et qu’un jeune puisse être envoyé en prison pour cela, car cette sanction est totalement démesurée et destructrice. Manifestement, Alain Finkielkraut n’est pas capable de faire la distinction entre impunité complète, sanction proportionnée et " surenchère punitive " (pour reprendre la formulation de la pétition incriminée). Pour lui, manifestement, dire non à la prison, c’est dire non à toute sanction : tout se passe comme si notre philosophe était incapable d’imaginer d’autres formes de sanction que l’emprisonnement.

En cela, loin d’être le " mé-contemporain " qu’il voudrait être [1], notre philosophe est le contemporain parfait de Nicolas Sarkozy. Car c’est bel et bien la page de l’Ordonnance de 1945 sur les mineurs qui a été tournée, et l’ère de l’enfermement à grande échelle qui commence. Espérons pour M. Finkielkraut que ses écrits tomberont vite dans l’oubli, sinon il devra rendre compte, aux yeux des générations futures, d’avoir fait de la prison la seule politique possible, au moment où la politique de l’enfermement massif avait précisément le plus besoin d’être contestée : la population carcérale a dépassé cet été le seuil des 60000 détenus, soit la plus forte population carcérale jamais enregistrée en France.

" Marx nous a légué une distinction forte entre prolétariat et lumpenproletariat, et il mettait l’accent positif sur le prolétariat contre le lumpen. La radicalité post-marxiste (34) est bien pire que le marxisme. Elle conserve la distinction mais privilégie le lumpen. "

34. Quolibets.

En parlant de " radicalité post-marxiste ", Alain Finkielkraut vise sans doute à disqualifier ses adversaires. Or, outre qu’il n’y a rien de déshonorant à venir après Marx et à se servir de son travail théorique, ni à défendre un certain nombre de principes et de droits acquis avec radicalité (des acquis sociaux, par exemple, mais aussi le droit à l’éducation pour tous et toutes), il convient de faire remarquer que Françoise Gaspard, membre du Parti socialiste, sera sans doute ravie d’apprendre qu’elle est une radicale post-marxiste, de même que les directions de la Ligue des droits de l’homme et de la FCPE, signataires de la pétition incriminée par Alain Finkielkraut. De même que des universitaires comme Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet ou Pierre Aubenque, et les centaines d’élèves, étudiant-e-s, parents d’élèves, enseignant-e-s, travailleurs sociaux et militant-e-s laïques et féministes qui ont signé cette pétition.

Est-ce bien sérieux ?

" Car qui vit dans les appartements dont les cages d’escaliers sont prises d’assaut ? Des prolétaires, précisément, qui ne demandent que deux choses (35) : ne pas être molestés ou injuriés quand ils rentrent chez eux, et pouvoir dormir la nuit. "

35. Faux. Réductionnisme et mépris de classe.

Le prolétaire selon Alain Finkielkraut " ne demande que deux choses " : rentrer chez lui sans se faire " molester ", et dormir tranquille sans être réveillé par le tapage des jeunes qui squattent les halls d’immeuble. Cette vision du prolétariat est extrêmement réductrice et méprisante. D’abord, les prolétaires n’ont pas tous les mêmes préoccupations ni les mêmes manières de penser. Ensuite, de quelle expérience ou de quel travail d’enquête Alain Finkielkraut s’autorise-t-il pour décréter savoir ce que vit, ce que ressent et ce que " demandent " les prolétaires ? Enfin, la réalité, aussi diverse soit-elle, c’est que la plupart des prolétaires ont bien d’autres " demandes " que celle de simplement rentrer tranquillement chez eux le soir pour y dormir en paix. Aussi réelle et légitime que puisse être cette revendication de tranquillité, elle ne saurait évacuer une multitude d’autres demandes, comme par exemple : trouver un emploi ou garder celui qu’on a, gagner un peu plus, travailler dans de meilleures conditions, ne plus se faire humilier par son " petit chef ", trouver un logement plus décent, économiser pour partir en vacances, assurer la réussite scolaire de ses enfants, etc.

La simple demande de rentrer chez soi pour y dormir en paix semble donc être moins la demande " du prolétariat " que la demande du prolétariat tel que se le figure Alain Finkielkraut - ou tel qu’il le rêve : un prolétariat bien comme il faut, casanier, docile et capable de " s’incliner " et " baisser la tête " devant les représentants de " la culture ".

" Eh bien, ces pauvres-là sont des "vieux cons" (36). Ceux qu’il faut soutenir, ce sont les jeunes qui monopolisent et confisquent le monde commun au profit de leurs petits trafics et des hurlements de leurs radios (37). Lumpenproletariat plutôt que prolétariat "

36. Faux. Amalgame en forme de procès d’intention.

Une loi rend passible de prison le simple stationnement dans les halls d’immeuble, et des pétitionnaires dénoncent cette " surenchère répressive " ; Alain Finkielkraut traduit : les pétitionnaires traitent les victimes d’agression ou de tapage nocturne de " vieux cons ". En mettant cette formule entre guillemets, il laisse même entendre que les pétitionnaires ont réellement traité ces victimes de " vieux cons ". Ce n’est évidemment pas le cas. Encore une fois, il y a des nuances et même des distinctions à faire : refuser qu’une loi pénalise le simple stationnement dans un hall, ce n’est pas refuser que soit pénalisé l’agression physique ou le tapage. Ces délits sont d’ailleurs déjà poursuivis, et la pétition incriminée par notre philosophe ne le déplore pas. De même, refuser l’incarcération systématique pour la moindre " incivilité ", ce n’est pas refuser par principe toute sanction, et c’est encore moins traiter les victimes de " vieux cons ". Nous sommes toujours face au même procédé : lorsqu’on est incapable de contre-argumenter à partir de ce que dit l’adversaire, le plus simple est de " répondre " à ce qu’il ne dit pas, en lui prêtant les opinions, les arrières pensées ou les motivations inconscientes les plus caricaturales et les plus disqualifiantes.

37. Faux. Amalgame en forme de procès d’intention.

Refuser l’enfermement d’un jeune pour simple stationnement dans un hall d’immeuble devient, sous la plume d’Alain Finkielkraut, " soutenir " les " jeunes " qui se livrent à du tapage nocturne ou à des " petits trafics ". Là encore, la différence entre le simple stationnement (sanctionné en tant que tel par les nouvelles lois, et désormais passible de prison) et des délits plus graves n’est pas faite ; de même que n’est pas faite la différence entre dénoncer l’excessive dureté d’une peine (par exemple de la prison pour une injure) et soutenir l’acte délictueux. À ce compte là, l’abolitionniste qui dénonce l’exécution d’un meurtrier d’enfant doit être qualifié de partisan, d’adepte ou de complice du meurtre d’enfant, traitant de " vieux cons " les parents des enfants assassinés. À ce niveau d’amalgames et de confusions, quelle pensée fine, claire et précise peut-on construire ? Et quelle discussion peut-on avoir ?

Il faut se rendre à l’évidence : nous avons affaire à quelqu’un qui, pour des raisons qu’on ignore, s’est affranchi de toutes les règles élémentaires de la discussion (le respect et l’écoute d’autrui, la prise en compte de sa parole, l’honnêteté intellectuelle), mais aussi de toutes les règles de la logique (le principe de non-contradiction, la distinction entre le général et le particulier, etc.) - et donc quelqu’un avec qui on ne peut tout simplement pas discuter.

Notes

[1] Le mécontemporain est le titre d’un livre d’Alain Finkielkraut