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Finkielkraut se dévoile ! (Première partie)

Où il est démontré qu’un certain philosophe médiatique raisonne mal, ment effrontément et bafoue les règles les plus élémentaires de la discussion

par Dominique Liebman
26 novembre 2003

Est-il possible, lorsqu’on est diplômé de l’École Normale Supérieure, professeur à l’École Polytechnique, philosophe médiatique publié par les éditions Gallimard et animateur d’une émission hebdomadaire sur France Culture, de dire ou d’écrire rigoureusement n’importe quoi ? Oui, bien entendu ! Sans avoir à en répondre ? Oui ! Comment est-ce possible ? À cette question, tout aussi naïve que les précédentes, la réponse est : vous allez voir !

Les lignes qui suivent montrent en effet les prouesses qu’on peut atteindre avec un peu de paresse d’esprit, beaucoup de passion et de précipitation, une bonne dose de mauvaise foi et quelques préjugés bien ancrés. Cela se passe dans le numéro de Juin-juillet 2003 de la revue L’Arche, la performance est signée Alain Finkielkraut, et elle n’est pas mince : en seulement 1200 mots, au moins 37 sophismes, amalgames, procès d’intention ou contre-vérités.

Ces " flagrants délits " sont signalés par des chiffres dans le texte intégral de l’article, repris ci-dessous - et entrecoupé des commentaires qui s’imposent.

Nous avons préféré nous concentrer sur un seul texte, même si bien d’autres écrits de cet auteur auraient pu être évoqués, car d’une part nous n’avons que peu de temps à consacrer à ce genre d’écrits, d’autre part l’exégèse d’un article unique permet de citer et commenter un texte entier, et donc de prévenir ou de contourner les stratégies de défense les plus courantes et les plus efficaces : "vous citez un extrait en dehors de son contexte !".

Dans ce même but, celui de prévenir certaines stratégies de défense ou d’esquive, nous reproduisons intégralement l’article d’Alain Finkielkraut dans son intégralité en annexe, et nous renvoyons à la pétition qu’il cite et attaque ("Oui à la laïcité, non aux lois d’exception", accessible en page d’accueil du site www.lmsi.net), ainsi qu’à l’état du Droit sur la question traitée (celle du foulard islamique, et plus largement des insignes religieux dans les établissements scolaires), tel que le définit l’avis du Conseil d’État de 1989 (cet avis est reproduit sur le site www.lmsi.net, dans la rubrique "Des mots importants", sous-rubriques "Laïcité", "Documents sur la question du foulard à l’école").

La parole est maintenant à M. Finkielkraut :

" Je suis favorable à l’interdiction du foulard à l’école. Ce qui m’a paru très grave en 1989, c’est la disparition des principes (1) au profit de la négociation généralisée. C’est la touche jospinienne dans l’histoire du socialisme. Plus de principes, on négocie sur tout. "

1. Faux.

En 1989, les principes n’ont pas disparu : si le Conseil d’État a alors rendu un Avis refusant de faire du simple port d’un insigne religieux un motif d’exclusion, c’est précisément au nom des principes, et plus précisément au nom de la liberté d’opinion et d’expression, et au nom du droit fondamental à l’éducation pour tous et toutes. C’est enfin au nom des textes de loi concernant la laïcité : les lois de 1880, 1882 et 1889, qui imposent une obligation de laïcité pour les locaux, les programmes scolaires et les personnels enseignants, mais pas pour les élèves.

.

" La négociation, ce n’est pas l’éthique de la discussion. C’est le retour du rapport de forces. On négocie jusqu’à quand ? Jusqu’au moment où le plus obstiné impose sa loi (2). "

2. Faux. Truisme assorti d’un sous-entendu mensonger
L’énoncé est vrai formellement (la négociation est bien un rapport de force), mais totalement déconnecté du réel : dans le contentieux sur le foulard à l’école, le rapport de force n’est pas celui qu’Alain Finkielkraut décrit. Il y a bien plusieurs " obstinations " qui s’opposent : celle de la jeune fille qui refuse d’enlever son foulard, celle des partisans de l’exclusion qui refusent d’accueillir ces élèves en cours, et enfin celle des opposants qui refusent cette exclusion ; mais contrairement à ce que laisse entendre Alain Finkielkraut, s’il y a une tentative d’" imposer sa loi ", ce n’est pas du côté de l’élève "voilée", qui respecte les lois de la République (aucune loi ne lui interdit d’arborer un insigne religieux, comme l’a rappelé le Conseil d’État en 1989 et en 1992) ; c’est au contraire du côté des partisans de l’exclusion, qui s’obstinent parfois à violer la loi en excluant ces élèves sans motif légal, et qui tentent actuellement de faire réviser les textes de loi sur la laïcité en faisant voter une nouvelle loi légalisant ces exclusions. C’est d’une simplicité enfantine : si Alain Finkielkraut se bat aujourd’hui avec quelques autres en faveur d’une nouvelle loi, c’est bien parce que l’exclusion n’est pour le moment pas encore " la loi ", mais seulement " sa loi ".

" Il est très important de réaffirmer un certain nombre de principes (3), d’autant plus qu’on ne peut pas constamment s’aveugler sur la contradiction qui existe entre l’égalité des individus et l’équivalence des cultures. "

3. Flou. Non-sens.

Le lecteur est prêt à admettre qu’il est " important " de réaffirmer " un certain nombre " de " principes " ; mais pour donner son plein accord à cette assertion, ou au contraire avoir les moyens de la discuter, de la nuancer ou de s’y opposer, il aurait pu être davantage informé : quels principes doivent-être réaffirmés ? De quel point de vue est-il " important " de les réaffirmer ? Et pourquoi ? On ne le saura pas.

" Il y a un moment où l’équivalence des cultures entre en conflit avec l’égalité des individus.(4)

4. Flou. Non-sens.

Même problème : pour savoir si " l’équivalence des cultures " entre bien à " un moment " (lequel ? mystère !) en contradiction avec " l’égalité des individus ", il faudrait au préalable préciser ce qu’on entend par " l’équivalence des cultures ", et par " l’égalité des individus ". Il aurait aussi été bon, après avoir défini les termes du problème, d’expliquer, à l’aide d’arguments, et éventuellement d’un exemple, pourquoi il est inévitable que la contradiction en question se manifeste. En l’absence de toutes ces précisions, on ne peut strictement rien dire de l’énoncé d’Alain Finkielkraut, puisqu’il se situe à un niveau de généralité tel qu’il n’a aucun sens.

" Et puis, il faut ouvrir les yeux (5). J’ai rencontré l’autre jour une jeune professeur d’un collège de Nanterre qui m’a dit que les jeunes filles musulmanes (6) aiment le lycée parce que c’est le seul endroit où elles peuvent enlever leur foulard. Elles ne se l’enlèvent pas, elles se l’arrachent. (7) Elles sont obligées de le remettre pour aller au gymnase, parce que celui-ci n’est pas dans l’établissement et qu’elles sont surveillées par des imams qui patrouillent à la sortie des cours pour vérifier qu’elles portent bien leur foulard. (8) "

5. Fausse promesse..

En incitant ceux qui refusent d’exclure une élève " voilée " à " ouvrir les yeux ", Alain Finkielkraut se place sur le terrain de ce qu’on nomme, précisément, " le terrain ". Il en appelle à l’expérience vécue, qui est l’une des meilleures sources de connaissance, surtout lorsqu’il s’agit de s’opposer à des dialecticiens experts en discours fumeux et sophistiqués. Malheureusement, en guise de réalité brute que l’homme de terrain Alain Finkielkraut nous met sous les yeux, nous écopons de : " un collègue de Nanterre m’a dit que... ". Il ne s’agit pas de mettre en doute la véracité du propos de ce collègue nanterrois ; il s’agit simplement de souligner le glissement qui se produit dans le passage entre " ouvrir les yeux " et ouvrir ses oreilles, en d’autre termes : entre l’expérience directe de ce que c’est qu’avoir une élève "voilée" à l’école - une expérience que notre philosophe enseignant à l’École Polytechnique a effectivement peu de chances d’avoir jamais vécue - et l’idée qu’on peut s’en faire par ouï-dire, à partir du récit d’une tierce personne.

En d’autres termes, l’invocation du " terrain " et de la réalité qu’il faut " regarder en face " est très mal venue de la part de quelqu’un qui n’a sans doute jamais vraiment rencontré la moindre jeune fille "voilée", qui n’a en tout cas sans doute jamais parlé avec elle, autrement que furtivement dans un face à face télévisé, et qui spécule à partir de quelques reportages sensationnalistes et quelques récits soigneusement sélectionnés. Cette attitude d’évitement, dont on ne sait pas si elle relève de la peur ou du mépris, donne envie de renvoyer Alain Finkielkraut à la lecture des écrits d’Emmanuel Lévinas, auquel il avait consacré un essai il y a près de vingt ans - et notamment à ce que Lévinas écrit sur le face à face avec le " visage " d’autrui comme moment fondateur de toute éthique [1]. Mais Alain Finkielkraut sait-il que les jeunes filles portant le foulard sont aussi " autrui ", et qu’elles ont aussi un visage ?

Puisqu’Alain Finkielkraut nous invite à ouvrir les yeux, rappelons lui que parmi les initiateurs de l’appel contre l’exclusion des élèves " voilées ", il y a beaucoup d’enseignants de collège et de lycée qui ont les yeux bien ouverts, et qui savent d’expérience ce que c’est qu’enseigner à des élèves portant un foulard.

6. Faux (généralisation abusive)

Voici à quels errements peut nous amener la confusion entre ouvrir ses yeux et ouvrir ses oreilles : à partir d’un savoir acquis par ouï-dire, on tire des conclusions abusives en extrapolant sans précaution à partir d’un cas singulier. En l’occurrence, à partir du récit de son collègue nanterrois, qui fait état de quelques jeunes élèves ôtant leur foulard avec plaisir, Alain Finkielkraut traduit : " les jeunes filles musulmanes ", en omettant bien de préciser qu’il s’agit seulement des quelques élèves "voilées" d’un seul établissement. Or, s’il peut exister des collégiennes contraintes par leur milieu familial à porter le foulard, et donc contentes d’avoir à l’enlever à l’école, il existe bien d’autres situations, notamment au lycée, dans lesquelles des jeunes filles ont choisi de porter le foulard, parfois même contre l’avis de leurs parents. On ne peut donc pas extrapoler à partir du seul exemple donné par le collègue de Nanterre.

7. Argument réversible

Même s’il n’y avait pas cette généralisation abusive, l’usage que fait Alain Finkielkraut de l’exemple de Nanterre est douteux : en rapportant que des élèves " s’arrachent " avec joie leur foulard dès qu’elles sont à l’école, alors qu’elles n’osent pas le faire au gymnase, autour duquel des Imams rôdent afin de les surveiller, il fait apparaître que ce n’est pas l’interdit proclamé dans cet établissement qui protège les élèves désireuses de se " dévoiler ", mais simplement l’enceinte de l’établissement. L’argument le plus entendable en faveur d’une interdiction, celui qui consiste à dire qu’elle permet de soutenir les filles "voilées" contre leur gré qui souhaitent se " dévoiler " au lycée, s’en trouve fortement relativisé.

8. Autre argument réversible..

Cet exemple nanterrois souligne aussi à quel point c’est l’enceinte de l’école qui peut être protectrice, et à quel point le dehors de cette école peut être un milieu difficile à affronter pour une jeune fille. Mais cette allusion se retourne aussi contre la position " éradicatrice " d’Alain Finkielkraut : si le dehors est si hostile, et l’enceinte de l’école si protectrice, pourquoi vouloir rejeter au-dehors des élèves "voilées" au seul motif qu’elles ne souhaitent pas ou n’osent pas ôter leur foulard ?

" Quant à celles qui le font pour être mises à l’abri du sexisme, du machisme, on ne peut pas dire qu’elles sont libres (9). Elles se disent : si on s’habille normalement, on nous traite de putes ; on porte le foulard pour n’être ni insultées ni violées. Il faudrait quand même pouvoir leur offrir un autre choix en France (10) "

9. Non-sens et mépris

Décréter qu’une jeune fille qui choisit de se servir du foulard pour échapper à la violence sexiste n’est pas libre, sans se donner la peine de s’en expliquer, relève d’un profond mépris du lecteur, mais aussi et surtout de la jeune fille en question. Que cette jeune fille ne jouisse pas d’une absolue liberté d’action, c’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’elle est soumise à une pression ou à un harcèlement dont elle ne veut pas ; mais la liberté ne se réduit pas à cette définition simpliste et absolutiste : " faire tout ce qu’on veut ". Il existe aussi une faculté qu’on nomme le libre-arbitre, ou la liberté de pensée, qui se définit comme la faculté de choisir entre plusieurs manières de vivre une situation imposée. C’est ce que Sartre a nommé " liberté en situation ", et cette liberté, aucune contrainte ne la supprime. La jeune fille dont parle Alain Finkielkraut n’a certes pas choisi de vivre dans l’environnement sexiste qui la menace, mais on ne peut pas lui retirer le peu dont, dans son malheur, elle peut se prévaloir : le fait qu’elle a fait un choix. C’est donc un non-sens que de dire que cette fille n’est pas libre, et c’est un non-sens fort méprisant.

Mais le non-sens n’est pas seulement dans la thèse qui nous est assénée, et qu’Alain Finkielkraut nous demande d’adopter sans se donner la peine de produire un seul argument ; le non-sens est aussi dans l’incongruité de cette thèse au beau milieu d’un débat concernant l’exclusion possible d’une élève pour port d’un foulard. En effet, en quoi l’une ou l’autre hypothèse - que l’élève voilée soit libre ou pas - change-t-elle quoi que ce soit au fait qu’une élève exclue est une élève envoyée tout droit à l’échec scolaire, la dépendance économique et un risque accru de soumission à un tuteur " mâle " ?

Enfin, quand bien même on partagerait le diagnostic d’Alain Finkielkraut, c’est un non-sens de conclure à la nécessité d’exclure. En effet, si la jeune fille " voilée pour se protéger " n’est pas libre, cela signifie qu’elle ne peut être tenue pour responsable d’aucune faute ; or, pour qu’une sanction s’impose, il faut qu’une faute ait été commise ; or, l’exclusion est une sanction, et même la plus dure des sanctions prévue dans l’arsenal disciplinaire d’un établissement scolaire ; par conséquent, il ne saurait être question d’exclure cette jeune fille "voilée".

10. Truisme. Hors-sujet.

Qu’il faille offrir aux jeunes filles un autre choix que le choix entre le port du foulard et l’exposition à l’insulte et au viol, c’est une évidence. Mais là où nous retombons dans le non-sens, c’est lorsque cette remarque est insérée, sans plus d’explications, dans un plaidoyer pour l’interdiction du foulard à l’école. En quoi interdire le foulard à l’école, et donc exclure celles qui refusent ou n’osent pas ôter leur foulard, offre-t-il aux jeunes filles sexuellement menacées une quelconque issue de secours ?

" J’ajoute que le foulard est aussi une manière de dire aux professeurs : il y a quelque chose pour nous qui compte davantage que la culture que vous nous enseignez. Il y a, dans le foulard, un mélange de soumission des femmes et d’arrogance qui est une insulte à l’enseignement (11). "

11. Aberration.

Par une singulière inversion des choses, Alain Finkielkraut nous explique que l’élève qui, bien qu’adepte d’une religion et porteuse d’un foulard, désire malgré tout suivre un enseignement laïque, profère une " insulte " contre cet " enseignement ". On peut difficilement faire plus absurde, voire paranoïaque. Ne faudrait-il pas plutôt être flatté, ou en tout cas se réjouir que cette fille souhaite rester au sein de l’école laïque ?

" Mais l’école est aussi un espace sacré. Devant la culture on s’incline, on baisse la tête, et cela je crois qu’on peut le demander à tous (12). "

12. Délire. Mégalomanie
À ceux qui pensaient que l’enseignement scolaire devait contribuer à l’émancipation et à la formation de l’esprit critique, Alain Finkielkraut adresse un démenti étonnant, voire détonnant : " devant la culture, on s’incline, on baisse la tête, et cela je crois qu’on peut le demander à tous ". Quelle belle image de la culture !

Par ailleurs, de quelle culture parle-t-on ? Quiconque se penche un peu sérieusement sur les programmes scolaires - notamment d’histoire, de philosophie ou de littérature - se rend compte très vite que ce n’est pas " la " culture qui est enseignée, mais une culture particulière : des choix sont faits, certains pans de la culture sont mis en avant, tandis que d’autres sont écartés ou relégués à l’arrière-plan. Qu’il s’agisse de l’histoire, de la philosophie ou de la littérature, on peut par exemple faire remarquer que, pour dire les choses d’une formule rapide, la contribution des ouvriers, des peuples colonisés ou esclavagisés et des femmes à l’histoire du monde et au patrimoine universel est pour le moins sous-représentée. Que de tels choix ne suscitent pas la dévotion de tous, que tous et toutes ne s’inclinent pas et ne baissent pas la tête, on l’espère vivement !

" Or ce sacré de l’école, le social ne le supporte pas. Le social n’accepte rien en dehors de sa loi (13). Puisque, dit-on (14), chacun s’habille comme il le veut dans la société, chacun doit pouvoir le faire dans l’école - à part les professeurs, bien entendu, eux seuls étant astreints à une obligation de neutralité. "

13. Flou.

Dans le rôle du " méchant ", Alain Finkielkraut introduit un mystérieux personnage conceptuel : " le social " - dont il nous dit ceci : " Le social " ne supporte pas le sacré de l’école, car il ne supporte rien en dehors de sa loi. " Le social " est donc manifestement un bien vilain personnage, extrêmement intolérant, mais on n’en saura pas plus quant à son identité. Nous voilà bien avancés.

14. Flou.

En guise de précision sur ce qu’il entend par " le social ", Alain Finkielkraut évoque un propos tenu par les représentants du " social " : " Puisque chacun s’habille comme il le veut dans la société, chacun doit pouvoir le faire dans l’école ". Qui dit cela ? Mystère ! L’auteur de la phrase citée est un certain " dit-on ". Tout cela manque encore un peu de précision.

" Je ne pense pas qu’il en soit ainsi. L’école a ses règles, l’école a ses lois (15) "

15. Truisme assorti d’un sous-entendu mensonger.

Dire que l’école a ses règles et ses lois est un truisme. Le dire, sans plus de précisions, dans le cadre d’un plaidoyer en faveur de l’exclusion des élèves " voilées " est un sous-entendu mensonger. C’est en effet sous-entendre que ces élèves sont en infraction par rapport aux règles de l’école. Or, encore une fois, le Conseil d’État l’a rappelé en 1989 : il n’existe aucune loi commune qui interdit à des élèves de porter des insignes religieux. Ce n’est donc pas à une règle collective écrite et instituée que s’oppose l’élève " voilée ", mais seulement à un décret d’Alain Finkielkraut. Ce dernier est donc, encore une fois, en train de tenter d’imposer sa loi, et non de défendre la loi.

" Et l’Islam (16) pose un problème spécifique dans la mesure où on a le sentiment que certains de ses représentants (16) le perçoivent, de plus en plus (17), comme une communauté qui doit d’abord affirmer ses revendications et qui ne reconnaîtra sa francité que le jour où celles-ci seront satisfaites. "

16. Généralisation abusive. Dérive essentialiste.

Alain Finkielkraut décrète que " l’Islam pose un problème spécifique ", et il se fonde pour le dire sur un " sentiment " de contrariété qu’il éprouve face au discours de " certains de ses représentants ". Tout cela n’est pas très rigoureux - ni très sain : comment faut-il appeler le fait d’ériger une confession ou une culture dans sa totalité en " problème " à partir de reproches adressés uniquement à " certains de ses représentants " ? Une telle opération de généralisation, d’essentialisation et de stigmatisation n’est-elle pas le commencement du racisme ?

17. Flou

Même si l’on oublie la généralisation malsaine qui fait passer de quelques " représentants " à l’entité " Islam " prise comme un bloc, le discours d’Alain Finkielkraut pose un problème, dans la mesure où, une fois de plus, il ne laisse pas au lecteur la possibilité de se positionner en connaissance de cause sur les thèses qui lui sont assénées. Le lecteur se trouve en effet sommé de croire sur parole Alain Finkielkraut lorsqu’il met en accusation l’attitude de " certains " représentants de l’Islam, puisqu’on ne sait pas à quels représentants il est fait allusion. Or, la condition première pour pouvoir se positionner sur un discours n’est-elle pas de citer le discours incriminé, d’en préciser les références, et de donner l’identité de son auteur ? De même, lorsqu’on dramatise un problème en affirmant qu’un discours dangereux est " de plus en plus " tenu, ne faut-il pas donner au lecteur des éléments objectifs, si possible des données statistiques méthodiquement recueillies ? Rien de tout cela n’apparaît ici : le lecteur devra se contenter de croire sur parole Alain Finkielkraut lorsqu’il lui dit que " certains " musulmans disent " de plus en plus " certaines choses.

" Cette attitude qui consiste à dire "Nous vous aimerons à partir du moment où vous serez comme nous le voulons" doit cesser (18) "

18. Énormité. Refus de la démocratie.

Il est toujours amusant de voir un intellectuel décréter, du haut de sa chaire, ce qui doit être et ne pas être. Cela devient franchement comique, mais aussi un peu inquiétant, lorsque que cet intellectuel décrète que ce qui " doit cesser ", c’est le fait que des citoyens conditionnent leur sympathie pour les autorités politiques au fait que ces autorités répondent à leur volonté. Autrement dit : c’est un amour inconditionnel qu’Alain Finkielkraut exige du peuple français - à moins que ce soit seulement à certaines catégories de la population : les personnes issues de l’immigration post-coloniale.

On croit rêver : c’est tout bonnement le principe même du fait démocratique qui insupporte Alain Finkielkraut, et qu’il veut faire " cesser " !

" C’était tout l’enjeu (19) de la guerre en Irak. "Nous n’allons plus siffler l’équipe de France, parce que la politique de Chirac est conforme à nos volontés", ont dit certains (20). "

19. Absurdité et indécence.

Dire que " tout l’enjeu " de la guerre en Irak se résume dans la question du rapport entre le président Chirac et certaines fractions de la population française qui ont approuvé ses positions est une réduction non seulement absurde, franco-centriste et " intello-centriste ", mais aussi indécente, d’un événement qui a coûté très cher en vies humaines.

20. Essentialisation et amalgames.

Là encore, Alain Finkielkraut nous explique que le danger qui menace la France tient tout entier dans un discours tenu par " certains ". Le lecteur, là encore, serait davantage en mesure de se positionner par rapport au propos de notre philosophe si celui-ci lui donnait les moyens de le comprendre. Qui a tenu les propos incriminés ? " Certains " ? Certains quoi ? Certaines personnes ? Certains Français ?

En fait, le flou se dissipe si l’on replace la phrase dans l’ensemble du paragraphe dans lequel elle s’insère : Alain Finkielkraut est en train d’affirmer qu’il existe un " problème spécifique " de " l’Islam ", donc lorsqu’il dit " certains ", il faut comprendre " certains musulmans ". Or, où a-t-il entendu des musulmans déclarer, en tant que musulmans, qu’ils n’allaient " plus siffler l’équipe de France " ? Combien de fois a-t-il entendue cette phrase, dans la bouche de combien de musulmans déclarés ? Au mieux, il l’a entendue une fois, dans la bouche d’un jeune d’apparence maghrébine interrogé à la télévision à l’occasion d’un " micro-trottoir ". Au pire, il ne l’a jamais entendue, et il s’est contenté de reconstituer par lui-même un " discours-type " du " jeune-issu-de-l’immigration-maghrébine-et-donc-de-confession-musulmane ", en amalgamant, en une seule figure, la petite fraction de cette jeunesse qui a sifflé l’hymne national (et non pas l’équipe de France) lors du match France-Algérie, et la part importante des sondés qui s’est déclarée en " sympathie " avec les positions de Jacques Chirac sur la guerre en Irak.

Tout cela manque singulièrement de rigueur, et ressemble à nouveau fort à la fabrication d’un stéréotype du " jeune maghrébin musulman ". Est-il bien sérieux d’analyser ce qui se passe en France entre l’État et la jeunesse issue de l’immigration post-coloniale à l’aune de cette simple phrase " je ne sifflerai plus l’équipe de France ", prononcée par on-ne-sait-qui ? Que sait Alain Finkielkraut du rapport entre les sifflets du stade de France et " l’Islam " ? Aucune manifestation tangible ne permet d’établir un quelconque diagnostic sur la proportion de musulmans, de croyants, de pratiquants, parmi les jeunes qui ont envahi le Stade de France ou sifflé l’hymne français. Rien ne permet de dire non plus que c’est en tant que musulmans que des jeunes issus de l’immigration ont approuvé les positions de Jacques Chirac sur la guerre en Irak. Nous baignons donc dans l’amalgame, l’essentialisation et les généralisations hâtives.

" Il y a eu des moments où la politique française a été douloureusement ressentie par les Juifs (21), mais ceux-ci (21) ne se livraient pas à cette sorte de chantage. Ils ne prenaient pas cette posture d’extériorité. "

21. Essentialisation et incitation à la " guerre ethnique "

L’essentialisation de " l’Islam " trouve son prolongement dans l’entrée en scène inopinée des " Juifs ", essentialisés eux aussi, puisqu’ils sont présentés comme un bloc homogène de personnes qui " ressentent " toutes la politique de la France de la même manière, " douloureuse ", et qui toutes font malgré tout l’effort de ne pas se poser en " posture d’extériorité " et de " chantage " vis-à-vis de la France.

L’essentialisation est évidemment fausse dans les deux cas : les musulmans de France forment un ensemble hétérogène, traversé par de multiples contradictions, tout comme les Juifs de France. Il y a des musulmans plus ou moins croyants, plus ou moins pratiquants, plus ou moins engagés politiquement, qui s’identifient eux mêmes plus ou moins comme des " musulmans ", et qui ont eu des positions diverses tant sur les événements du Stade de France que sur la guerre en Irak, les actes antisémites qui se sont produits en France ou encore la question du " foulard à l’école ".

De même, comme le rappelle Dominique Vidal dans Le mal-être juif [2], il y a une très grande diversité dans ce qu’on nomme hâtivement " la communauté juive " : il y a des Juifs plus ou moins croyants, pratiquants, engagés politiquement, qui s’identifient plus ou moins comme des " Juifs ", et qui ont des positions divergentes sur tout, notamment sur Israël ou sur la guerre en Irak : contrairement à ce que dit Alain Finkielkraut, tous ne ressentent pas " douloureusement " la politique française, et parmi ceux qui la ressentent douloureusement, tous n’ont pas résisté à la tentation du communautarisme et de l’ethnicisation des enjeux. Faut-il rappeler les propos de M. Cukierman président du CRIF, sur le succès de Le Pen du 21 avril comme " signal aux musulmans de France, leur indiquant de se tenir tranquilles ", ou ceux de Jacques Kupfer, président du Likoud France sur la nécessité de " vivre séparément " des Palestiniens, " si tant est que ces gens ont le droit de vivre " [3] ?

Bref : les Juifs ne sont pas tous identiques, et les musulmans non plus - et il est inquiétant qu’il soit nécessaire de rappeler de telles évidences.

Il est plus inquiétant encore de voir un intellectuel qui a pignon sur rue, et qui se présente comme l’adversaire du " communautarisme ", participer lui-même à la production d’une " communautarisation " des contentieux politiques sur des bases religieuses ou " ethniques ", en opposant " les Juifs ", entité homogène de personnes responsables, toutes capables de rester sereines dans un contexte douloureux, à " l’Islam ", entité posant un " problème spécifique " à la France, sous prétexte que " certains de ses représentants " adopteraient " de plus en plus " une posture d’" extériorité " et de " chantage ". En homogénéisant ainsi deux " communautés " pour ensuite les opposer l’une à l’autre, Alain Finkielkraut joue un jeu extrêmement dangereux, qui se nomme provocation à la haine et à la guerre " inter-ethnique ".

" L’intégration passe par la clarté, la fixation d’un cadre (22). Tant qu’il n’y a pas de cadre, certains musulmans pourront continuer à se sentir extérieurs à la France. "

22. Truisme assorti d’un sous-entendu mensonger

Dire que l’intégration passe par la clarté et par la fixation d’un cadre est un truisme. Ne pas dire quel cadre, c’est rester, à nouveau, à un niveau de généralité qui rend le propos littéralement inintéressant, voire insignifiant.

Mais il y a pire : parler ainsi d’un cadre nécessaire, sans en dire plus, au beau milieu d’un plaidoyer en faveur de l’exclusion des élèves " voilées ", c’est sous-entendre quelque chose de faux : que les jeunes filles "voilées" ou ceux qui s’opposent à leur exclusion refusent tout " cadre ", ou bien qu’il existe un cadre qui interdit le port du voile à l’école. Or, encore une fois, le cadre tel qu’il est fixé par les lois canoniques sur la laïcité (les lois de 1880, 1882 et 1886) est un cadre dans lequel les élèves " voilées " s’inscrivent sans le remettre en cause.

" Je comprends le problème qu’une telle interdiction peut constituer pour les Juifs. Mais à défendre le voile islamique pour sauver la kippa, on accélère la transformation de la nation française en société multiculturelle. Les Juifs ont tout à perdre à cette métamorphose. Ils sont partie prenante de la République. Pour se convaincre qu’ils ne sont dans une société multiculturelle qu’un petit lobby sans importance, il suffit (23) de lire le dernier livre de Pascal Boniface, Est-il permis de critiquer Israël ? "

23. Flagrant délit de paresse intellectuelle.

Sans se prononcer sur un livre dont on ignore le contenu, on peut remarquer que le " il suffit " d’Alain Finkielkraut est emblématique de sa démarche intellectuelle : selon lui, il " suffit " de lire ce qu’un certain Boniface a écrit sur la " communauté juive " dans un livre (des propos manifestement désobligeants, si on a bien saisi ce que veut dire Alain Finkielkraut) pour en déduire un diagnostic général sur ce que pourrait devenir cette " communauté " dans " une société multiculturelle " (terme qui signifie manifestement pour Alain Finkielkraut : une société où l’on continuerait d’accepter à l’école des élèves " voilées "). Là encore, ce n’est pas très rigoureux. À cette suffisance, à cette désinvolture de fast-thinker qui consiste à tirer des plans sur la comète à partir d’un livre, ou plus souvent d’une phrase prise dans un livre, d’un article de presse, d’un propos rapporté ou d’une image télévisée, on opposera la méthode sociologique ou la méthode historique, bref : différentes modalités du travail intellectuel digne de ce nom, qui consistent à établir des diagnostics en se fondant sur tout un corpus de documents, en s’interrogeant sur la composition de ce corpus et sur les biais qu’elle peut induire, en croisant différentes sources, en citant ces sources, et en soumettant chaque étape de sa réflexion à la critique et à l’autocritique.

Deuxème partie

Notes

[1] A. Finkielkraut, La sagesse de l’amour, Gallimard, 1984

[2] D. Vidal, Le mal-être juif, Agone, 2003

[3] Propos cités par Dominique Vidal dans Le mal-être juif, Agone, 2003