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Gérard Longuet est-il libéral ?

À propos des récentes déclarations homophobes du Sénateur de la Meuse

par Faysal Riad
23 décembre 2008

Il peut sembler paradoxal d’entendre des responsables politiques qui se réclament dans le domaine économique d’une idéologie « rationaliste » (le libéralisme) tenir sur d’autres sujets des propos aussi irrationnels que ceux tenus récemment par Gérard Longuet : comment comprendre qu’un sénateur issu d’un parti défendant officiellement dans le domaine économique un positionnement rationaliste, puisse encore établir sans que cela ne choque outre mesure ses amis, un rapport entre pédophilie et homosexualité ? Comment expliquer par ailleurs qu’un « rationaliste » comme notre président de la République puisse en 2008 déclarer que « la pédophilie est génétique » ?

Ces idées réactionnaires sont bel et bien exprimées par des hommes qui se disent libéraux. Mais, nous allons le voir, le « libéralisme » est un terme problématique dont les différents sens révèlent le caractère paradoxal de nombreux positionnements fréquents dans le paysage médiatique français.

Libéralisme(s) ?

Nous devons tout d’abord nous entendre sur ce qu’on appelle « libéralisme » : les manuels d’histoire de l’enseignement secondaire insistent sur la nécessité de distinguer « libéralisme politique » et « libéralisme économique ». D’autres penseurs [1] expliquent au contraire qu’il ne s’agit en réalité que des deux visages apparemment différents d’une seule et même idéologie dont la défense est habituellement assurée en France par deux grands partis (le PS et l’UMP) soutenant dans les faits et de manière tout à fait cohérente le même modèle social, ne s’opposant jamais sur le fond mais se répartissant tout de même pour ainsi dire ce travail en deux volets : le PS nullement opposé au libéralisme économique insistant surtout sur la défense du « libéralisme politique » et l’UMP assurant essentiellement la promotion du « libéralisme économique ».

Le problème de ces deux thèses (les deux libéralismes n’ont rien à voir / les deux libéralismes n’en forment qu’un ) réside surtout dans le fait que des responsables politiques et des idéologues officiels se réclamant ouvertement d’un ou des deux libéralismes peuvent aussi dans les faits avoir des attitudes ou tenir des propos contredisant complètement l’une et l’autre thèse en même temps [2]. On peut alors se demander ce qui demeure « rationnel » dans ces contradictions.

Libéralisme et rationalisme

Cela est maintenant connu, pour les libéraux, c’est l’intérêt qui est le véritable moteur des actions humaines : le libre échange généralisé est le meilleur fondement de toute harmonie sociale dans la mesure où l’humain « libre » se comporte toujours rationnellement. Libérés de tout préjugé, nous sommes censés selon cette idéologie agir toujours conformément à notre intérêt bien compris. Ainsi établie, cette doctrine assurant théoriquement la prospérité de tous (puisque l’humain ne peut paraît-il agir contre ses intérêts), est censée assurer la paix générale.

Nous le voyons, cette pensée qui parie sur le « rationalisme » du comportement humain et qui tient à se débarrasser des préjugés, peut sembler très rationnelle. Historiquement, les premiers libéraux ont tenté de traduire en termes sociaux le système de la nature établi par Newton. Il a même été question plus tard, à l’époque du positivisme, « d’organiser scientifiquement l’humanité » selon l’expression de Renan. Alors comment, lorsqu’on adhère à ces idées « rationalistes », peut-on croire comme Nicolas Sarkozy ou Gérard Longuet à des idées s’opposant à la science qui a justement démontré depuis longtemps l’inanité totale des préjugés exprimés par ces deux personnages ?

Autrement dit, le libéralisme duquel se réclament nos deux hommes est-il vraiment rationnel ?

Rationalisme(s)

Là encore, tout comme le mot « libéralisme », le mot « rationalisme » a plusieurs sens : il désigne entre autre une doctrine, une croyance (selon laquelle toute connaissance ne peut venir que de la raison) mais aussi une tournure d’esprit ; l’adjectif « rationnel » quant à lui peut désigner tout simplement « ce qui appartient à la raison » mais aussi « ce qui est conforme à la raison ». Ainsi peut-il être employé par exemple comme synonyme de « logique », dans le cas d’une connaissance obtenue et démontrée grâce à une méthode assurant l’objectivité et la précision propres à la science (autre terme polysémique) : on peut dire d’un esprit qu’il est « rationnel » lorsqu’il raisonne d’une manière juste.

En tenant compte de tous ces sens, il peut alors exister des gens qui sont « rationalistes » (dans le sens où ils déclarent placer la raison au centre de toutes leurs croyances), mais faisant aussi parfois des erreurs de raisonnement dans certains domaines, ils peuvent se montrer aussi dans certains cas irrationnels [3] ; parfois on peut voir des idéologies au contraire qui se présentent dans le respect de tous les signes extérieurs de scientificité (elles sont donc rationnelles en un sens) mais qui aboutissent à des conclusions complètement délirantes souvent parce qu’elles partent d’un postulat qui lui n’est absolument pas fondé rationnellement [4]. A l’inverse, un des grands philosophes du XXe siècle a montré les dangers du rationalisme (de la croyance, de la doctrine rationaliste) tout en utilisant une méthode objective, précise, qui peut donc être qualifiée de « rationnelle » [5].

Irrationalité du libéralisme

Nous l’avons vu, le libéralisme se fonde d’une part sur une croyance selon laquelle l’humain serait par nature un danger pour son semblable et postule d’autre part tout à fait gratuitement que telle situation (l’humain mis en position de pouvoir défendre ses intérêts) entraînerait forcément tel événement (l’institution de la « moins mauvaise des sociétés possibles ») ; or ces postulats ne peuvent en aucun cas être prouvés rationnellement ; en outre, en calquant le système physique de Newton sur un système social, le libéralisme se fonde aussi sur une analogie totalement injustifiée (en quoi ce qui serait éventuellement vrai pour la nature le serait forcément pour un système social ?) : il traduit donc en termes métaphysiques (en se fondant sur une vision du monde et de l’humain qui ne peut être justifiée rationnellement) ce qui ne peut être vrai à la rigueur que pour le monde physique.

En un sens, donc, l’hypothèse libérale peut être qualifiée d’irrationnelle.

Conséquence et inconséquence du libéralisme

Puisqu’elle peut être considérée comme irrationnelle, qu’elle s’oppose à la science et qu’elle ne se présente donc souvent sous une forme qui n’a de scientifique que les signes extérieurs, l’hypothèse libérale peut très bien servir de manière contradictoire à justifier des situations qui, en principe, devrait l’invalider.

La « crise » financière actuelle qui prouve de manière éclatante la cuistrerie des discours libéraux, entraîne aussi dans les faits un Nicolas Sarkozy par exemple, à réagir d’une manière qui reste en faveur des classes qui ont toujours bénéficié de ses largesses – tout en n’étant conforme en rien à la doctrine libérale selon laquelle l’État n’a pas à se mêler du Marché. Le gouvernement français n’est-il donc pas libéral ? De fait, en prônant d’un côté un État fort dans certains domaines (la police par exemple ou la justice susceptible de protéger des intérêts particuliers) et entreprenant d’un autre côté un affaiblissement concerté des prérogatives de ce même État dans le domaine du social, c’est en réalité uniquement ce qu’on appelé « l’État Providence » que les dirigeants et responsables politiques qui se disent libéraux entendent détruire ; l’autre État, policier, au service des intérêts financiers et des grandes fortunes, lui, n’a pas de souci à se faire : en ce sens, les libéraux n’appliquent qu’une partie du projet libéral, celle qui les arrange, et se gardent bien d’étendre ce pari inconséquent à ce qui pourrait clairement remettre en cause leurs intérêts.

Pris dans cette perspective, le discours libéral, dont l’irrationalisme de départ prête parfaitement le flanc à ce genre de récupération, ne sert qu’à justifier un ordre social inique. D’un autre côté, en ne s’occupant pas de rigueur théorique, d’honnêteté intellectuelle, de justice sociale ou de morale, en ne recherchant donc que la défense de leur intérêt propre, les dirigeants et idéologues libéraux se montrent aussi tout à fait fidèles à un des principes fondamentaux du libéralisme.

Le caractère apparemment rationaliste des thèses libérales n’empêche donc pas ses défenseurs de tenir aussi des propos complètement irrationnels :

- au sujet de la volonté des historiens d’expliquer certains événements, Nicolas Sarkozy déclare qu’il vaut mieux dans certains cas admettre « une part de mystère irréductible plutôt que de rechercher des causes rationnelles » [6] ;

- lorsque le travail des sociologues, des neurologues, des biologistes, des généticiens, des psychiatres ou des psychologues va à l’encontre de ses croyances, on peut aussi préférer se référer à une entité irrationnelle, à une cause absolue, l’inné, ou les gènes (dans un sens qui n’a rien à voir avec celui de la science – les gènes comme remplaçant des Dieux de la tragédie grecque...) : « J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile » ;

- dans le cas du suicide, si Durkheim n’est pas convaincant, on peut penser des jeunes qui se suicident « que génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. [7]

Notes

[1] Comme Jean-Claude Michéa dans L’Empire du moindre mal, Éditions Climats.

[2] Le PS par exemple s’est souvent montré opposé à des positionnements « libéraux » (du point de vue du libéralisme politique), notamment lorsqu’il a milité lui aussi pour la loi excluant les élèves voilées de l’école républicaine. Quant à l’UMP, ce parti se montre bien aujourd’hui totalement opposé à une partie de la doctrine libérale (du point de vue du libéralisme économique) en s’ingérant dans les affaires des marchés financiers (Cf. Laurent Lévy, « Une privatisation des fonds publics »). De bons exemples d’inconséquences et de contradictions de certains libéraux s’attaquant au service publics tout en en profitant largement, sont apportés par le journal Le Plan B du mois d’Octobre qui contient de nombreux articles sur « Le service public passé au hachoir par ses propres enfants ». Rappelons pour mémoire qu’une des références des démocrates officiels actuels, Alexis de Tocqueville, théoricien de la démocratie « libérale » (que les journalistes et les manuels d’histoire nous demandent donc de bien distinguer des chantres du libéralisme économique actuels) n’était non seulement pas du tout opposé au libéralisme économique, s’opposait déjà aux idéologies révolutionnaires de son temps mais surtout professait un libéralisme politique très relatif...notamment envers les Algériens lorsqu’il déclare

« J’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre (...) Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux » (
Alexis de Tocqueville, Travail sur l’Algérie. in Œuvres complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 704 et 705.)

[3] Comme Ernest Renan, grand positiviste mais aussi auteur de ces mots sur les Berbères et les Turcs « races lourdes, brutales et sans esprit » (Ernest Renan, L’islamisme et la Science, Calman-Levy, p17)

[4] Cf « Le rhétorique de la scientificité : contribution à une analyse de l’effet Montesquieu » in Pierre Bourdieu, Langage et Pouvoir symbolique, Seuil.

[5] Selon Michel Foucault, il était justement possible de procéder à une « critique rationnelle de la rationalité »... (Michel Foucault, Dits et Ecrits, volume IV page 440)

[6] Propos de Nicolas Sarkozy tenus dans Philosophie magazine, et repris sur le site de la revue : www.philomag.com

[7] Idem