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Grands frères, caves et poubelles

La sexualité dans les banlieues selon le journal Causette

par Sylvie Tissot
18 juin 2012

J’ai acheté le numéro d’avril de Causette pour le reportage consacré aux violences sexuelles chez les élus. Je l’ai lu avec grand plaisir, heureuse qu’un journal trouve enfin légitime d’aborder cette question sans complaisance, sans fausse symétrie entre les parties en présence. J’avais même décidé de m’abonner à ce journal, un petit peu plus féministe que la plupart des féminins, quand, par malheur, je suis tombée sur « la chronique du Dr Kpote » et son effrayant voyage dans l’horrible banlieue de la Seine-Saint-Denis. Et là, douche froide et incrédulité : autant de clichés sur deux petites pages ?

Dans un décor qui ne laisse la place à rien d’autre que la morosité et la laideur, le chroniqueur dresse en quelques mots le portrait des jeunes lycéennes de Bondy qu’il a rencontrées : systématiquement en retard, déjà un joint dans les poumons, et le casque aux oreilles. Soit.

Puis dans un bref compte-rendu des discussions qu’il a eues avec elles, cet « animateur de prévention » décrit une sexualité qui oscille entre répression et envies d’ailleurs. Entre l’inévitable « grand frère » prêt à les renvoyer au bled s’ils les suspectent d’avoir des relations sexuelles, et le rêve de coucher avec un « toubab du secteur pavillonnaire », seul, semble-t-il, à même de les faire « jouir » [1].

Car la sexualité dans les cités ne semble être rien d’autre qu’une lente descente aux enfers :

« aujourd’hui, c’est en bas que ça se passe, en dessous du niveau de vie, dans les caves. En quelques années, on est passé du paradis à l’enfer, de l’apesanteur à la pesanteur, du bleu azur au gris dégoût ».

Quand un journaliste ne renonce à aucun cliché, aucune approximation, aucune contre-vérité pour le plaisir de quelques « bonnes » formules, c’est vraiment que lui est tombé bien bas.

En banlieue, on baise donc dans les caves, où «  ça pue l’urine et les déchets, la bricole et les embrouilles  ». Parfois dans les locaux à poubelles. Et de terminer sur ce triste constat : dans l’hôpital de la ville, « plus de 5% des interruptions volontaires de grossesse concernent des mineures  ».

En quoi le fait que les IVG soient accessibles aux mineures est-il un problème ? En plus d’être aliénées, plongées dans la violence et dans la crasse, faudrait-il en plus que ces jeunes filles de milieu populaire culpabilisent quand elles veulent disposer de leur corps comme elles l’entendent ? Au racisme de classe, au racisme anti-jeunes, au racisme tout court, se mêle un propos bien antiféministe.

Que fait cet article dans Causette ?

P.-S.

Le directeur de publication de Causette hausse le ton et montre ses muscles. Il ne saurait, nous écrit-il, laisser « sa » publication être diffamée par cet article. Nous publions volontiers la réponse du Dr Kapote : la citation in extenso est encore plus affligeante que ce que laissait entrevoir le commentaire de Sylvie Tissot. Quant à l’idée que l’avortement est « toujours difficile à vivre » pour ces femmes, il est dommage que le directeur de la publication n’ait pas souhaité, comme Sylvie Tissot le proposait, ouvrir un débat au sein du journal, car il y a de tout autres opinions – féministes – sur ce point. Mais on aura compris, s’il y avait encore un doute, que Causette n’est pas un journal féministe. Quant au collectif LMSI, il continuera à se battre contre l’idée, inlassablement diffusée par les médias, selon laquelle les banlieues seraient le terrain privilégié de la misère et de la violence sexuelle (ou encore une vallée de larmes déclenchées par le simple mot de « consentement »). Une idée au cœur du racisme contemporain.

Le Collectif Les mots sont importants, 4 juillet 2012.

Droit de réponse du Dr Kpote pour Causette 

Un ami m’a fait parvenir un lien vers le site « Les mots sont importants », dans lequel vous réagissez à la chronique que j’ai écrite dans Causette du mois d’avril 2012. Vous écrivez :

« […] Le rêve de coucher avec un “toubab du secteur pavillonnaire”, seul, semble-t-il, à même de les faire “jouir” »

en faisant référence à cette phrase :

« Elles n’imaginent pas une seule seconde rencontrer un toubab du secteur pavillonnaire avec sa chambre privative derrière le garage familial, avec vue imprenable sur le canal, qui pourrait leur laisser croire, l’espace d’un soupir, qu’elles viennent de jouir à Venise »…

Je n’ai donc jamais écrit que le « toubab » (mot exprimé par les filles) pouvait être le seul à même de les faire jouir. Vous déformez, histoire de justifier peut-être la connotation raciste que vous voulez donner à tout prix à ce texte… Et « ne pas imaginer de rencontrer » ne veut pas dire « rêver de coucher », puisqu’il paraît que les mots sont importants !

« En quoi le fait que les IVG soient accessibles aux mineures est-il un problème ? En plus d’être aliénées, plongées dans la violence et dans la crasse, faudrait-il en plus que ces jeunes filles de milieu populaire culpabilisent quand elles veulent disposer de leur corps comme elles l’entendent ? »  : Là, on frise le délire paranoïaque. En quoi ai-je exprimé, dans cet article, que l’accès pour les mineures à l’IVG était un problème ?! J’ai simplement donné un chiffre qui prouve que celles-ci sont plus nombreuses à l’hôpital Jean-Verdier qu’ailleurs, car ces filles sont probablement plus exposées. Dans mon activité, il m’est arrivé d’accompagner certaines d’entre elles au planning ou à l’hôpital. Je regrette simplement à chaque fois que le manque d’information, la pression des familles ou du partenaire, l’obscurantisme les conduisent à cette extrémité toujours difficile à vivre pour elles. Bien évidemment, je me bats au quotidien pour l’accès à l’IVG, le mieux étant quand même de pouvoir l’éviter en amont, donc de prévenir.

Le summum arrive ensuite, puisque, là, vous dérapez carrément :

« Au racisme de classe, au racisme anti-jeunes, au racisme tout court, se mêle un propos bien antiféministe. »

En quoi, ce texte est-il raciste ? Il faudrait me le démontrer ! Cette attaque est diffamante pour moi comme pour Causette. Pour ce qui est du « propos antiféministe », je vous invite simplement à venir avec moi à la rencontre de ces filles qui s’effondrent lorsqu’on évoque la notion de consentement dans les relations affectives et sexuelles…

Vous écrivez encore :

« Quand un journaliste ne renonce à aucun cliché […] ».

Je ne suis pas journaliste. Je rappelle que ce texte est une chronique ! Je ne fais que relater des « tranches de vie », exprimer des instantanés. À aucun moment, dans le texte, j’érige en généralité le cas particulier de ces filles. Les mots ont de l’importance. Vous avez bien entendu le droit de ne pas goûter à ma prose, de lui préférer des travaux plus sociologiques, des démarches plus intellectuelles. Mais le niveau de vos attaques était bien faible pour une professeure de sciences politiques, leur véhémence irraisonnée bien incompréhensible. J’invite vos lectrices et lecteurs à se pencher le texte original, « Sex & Rap’n’roll » parue dans Causette n°23. Ils y constateront qu’en effet, les mots sont importants.

Notes

[1] Bien-sûr, comme l’a montré par exemple la sociologue Isabelle Clair, la domination masculine est bien présente dans les banlieues, et opère par le biais d’un strict contrôle de la sexualité des filles et du stéréotype omniprésent de la « pute » (Les jeunes et l’amour dans les cités, Colin, 2008). Mais réduire la vie des filles de cités à cette réalité, et à cela seulement, est plus que problématique