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Halte à la surenchère sur le dos de la banlieue

par Abdelaziz Chaambi
15 novembre 2005

Nous assistons depuis le début du mois de novembre 2005 à la publication de dizaines de communiqués, de tracts , d’analyses et de commentaires sur la révolte de la banlieue, qui n’a jamais suscité autant d’intérêt sur une période aussi courte. Ne me dites pas que c’est seulement par amour et altruisme pour cette banlieue ou pour ses habitants...

Toutes ces organisations ou personnalités, viennent parfois dans nos quartiers, au mieux pour une conférence ou un débat public et au pire (et malheureusement c’est le pire qui est la règle) pour l’écriture de leur bouquin, de leur mémoire universitaire, de leur article de journal, ou pour nous vendre la soupe de leur parti ou organisation.

Aux abonnés absents depuis plus de vingt ans sur nos quartiers, au moment où nos réalités faisaient les choux gras des médias charognards et des hommes et femmes politiques racistes et islamophobes , ils n’étaient préoccupés que par des stratégies carriéristes ou par le souci de renflouer les rangs de leurs organisations.

Depuis plus de 20 ans ils passent, certains repassent et la plupart grimpent sur notre dos, se font les dents sur nos côtelettes comme disent les jeunes, et obtiennent célébrité, promotion sociale et réussite professionnelle, pendant que nous restons enfermés dans nos ghettos avec une chape de plomb sur le chaudron, sans qu’une solidarité ou un soutien ne se manifestent concrètement sur le terrain et au moment où nous en avons le plus besoin. Lors des bavures et crimes policiers, des jugements iniques, des expulsions musclées, des vagues de licenciement, etc., nous ne voyons pas ce zèle que certains manifestent aujourd’hui pour la banlieue.

Nous devons être vigilants sur ces soutiens conjoncturels et faire le tri dans tous ces “amis’’ de la banlieue qui vont oublier, une fois la vague médiatique estompée, ce qu’ils disent aujourd’hui. Et rien de mieux que les luttes et l’action de terrain pour nous aider à faire ce tri.

On a même vu une multitude d’acteurs issus de nos quartiers se bousculer pour jouer aux supplétifs ou servir la soupe à un gouvernement aux abois face à la crise dans nos quartiers. On aura vu défiler les gratteurs, les carriéristes, les opportunistes, les serviles, les traîtres et toutes sortes de bouffons prêts à islamiser, ethniciser, culturaliser, diaboliser et réprimer cette lutte et cette expression de la rage des petits frères dont certains ont affirmé : « lorsque je lance mon cocktail Molotov en fait je lance un appel au secours ».

On a même entendu et lu des “esprits éclairés’’ demander que les jeunes soient sanctionnés, alors qu’il s’agit de jeunes victimes qui doivent être soutenus dans leur combat, qui prend certes une forme particulière (au demeurant pas très différente de celles des viticulteurs, agriculteurs et autres dockers) face à un Etat qui lui est seul responsable et coupable de l’instauration d’un système raciste, discriminant et néo-colonial.

Nous ne sommes pas étonnés que ce gouvernement n’entende pas ces cris de colère, mais ce qui surprend c’est que celles et ceux qui, au nom de leurs convictions politiques, philosophiques ou religieuses, sont censés être solidaires avec nous, sont eux-mêmes frappés d’une surdité chronique. C’est vrai que lorsque la banlieue tape fort, comme en ce moment, certains arrivent à recouvrer l’ouïe, mais malheureusement de manière temporaire, et le temps que d’autres causes à la mode ou à l’autre bout de la terre les attirent.

Au lieu de condamner ces jeunes, on devrait leur rendre hommage parce qu’ils ont été capables de prendre le flambeau de la lutte, de la contestation contre l’ordre policier et sécuritaire aux ordres de l’ultra-libéralisme destructeur. Ils le font avec un courage exemplaire malgré leur âge et malgré les sanctions et les condamnations qui pleuvent. Ils viennent donner une leçon à leurs aînés qui n’osent plus bousculer le nouvel ordre mondial et l’injustice qui frappe les classes populaires et le monde ouvrier.

Arrêtons donc de leur jeter la pierre, en 1968 les bourgeois qui jetaient des pavés et brûlaient des véhicules n’ont jamais été condamnés comme certains jeunes de nos quartiers à un an de prison ferme ; ils sont aujourd’hui aux commandes et dans les instances de décision, et qui oserait dire qu’ils auraient dû être sanctionnés pour leur révolte ? Bien au contraire, ils font même la fierté des gens de leur génération qui portent un regard accusateur et stigmatisant sur les gens des quartiers. Ces discours et ces regards sur leur lutte sont perçus par eux comme une trahison et comme un abandon à leur triste sort.

Nous devons réclamer effectivement la libération des jeunes condamnés par une justice qui a fait la preuve encore une fois de sa soumission au politique, et se rappeler que le politique aujourd’hui ferme les yeux et encourage même le retour en force des nostalgiques de la guerre d’Algérie, de l’OAS qui ont tué des innocents et posé des bombes, et cherche à réhabiliter son passé colonial.

Concrètement, nous donnons rendez-vous à ces amis et sympathisants de la banlieue à partir du 03 Décembre 2005, date du 22ème anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, pour accompagner les jeunes, qui nous prennent tous au mot, pour impulser à partir de la banlieue lyonnaise des plateformes de dialogue et d’exigences mutuelles entre les élus et les préfets d’un coté et les jeunes d’un autre, pour tenter de remédier aux injustices et dysfonctionnement structurels dans les domaines de l’emploi et du logement en particulier. Nous pouvons envisager, entre autres, une nouvelle gestion des emplois communaux, des marchés publics, du parc immobilier et de la gestion des finances publiques d’un coté et de la participation citoyenne, de la solidarité et de la responsabilité d’un autre, et ce, avec une périodicité régulière, des échéanciers, des moyens de contrôle et de pression sur les décideurs ou les acteurs qui ne respecteraient pas leurs engagements.

Nous devons tous manifester une vigilance accrue et faire preuve de créativité pour transformer ces mouvements de révolte en véritable combat politique, et afin d’éviter que le couvercle de la répression et des promesses creuses ne vienne étouffer la voix de ces millions d’opprimés pour de longues années.

P.-S.

Abdelaziz Chaambi est travailleur social, membre fondateur de Divercité. Il est également membre du Collectif des Musulmans de France et du Mouvement des Indigènes de la République.