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Homophobie, judéophobie, islamophobie : mêmes combats

Manifeste pour l’égalité de traitement, contre la concurrence des victimes et pour la convergence des luttes minoritaires

par Dix-sept signataires
17 mai 2006

Le texte qui suit, paru initialement en mai 2004, le texte qui suit est hélas toujours d’actualité. Ses signataires sont mentionnés en bas de page.

En tant que militant-e-s pour la liberté de choix et la complète égalité de traitement des hommes et des femmes dans tous les domaines et à tous les niveaux, nous considérons que l’islamophobie, la judéophobie, l’arabophobie, la négrophobie, et toutes les formes de xénophobie, sont des fléaux qui doivent au même titre, et pour les mêmes raisons, être combattus - comme doivent être combattues toutes les formes de sexisme et d’homophobie.

Or, il semble que l’on nous somme de choisir. Une récente pétition de personnalités " de culture musulmane, croyants, athées ou agnostiques ", affiche par exemple son refus catégorique (et tout à fait louable) " de la mysogynie, de l’homophobie, de l’antisémitisme et de l’Islam politique ", sans mentionner les autres racismes, et notamment l’islamophobie, pourtant particulièrement exacerbée ces derniers mois. Cette pétition affirme également (à juste titre) que l’État n’a pas à interférer dans les choix sexuels des individus, mais elle se garde, on ne sait pourquoi, de dire la même chose des choix religieux et vestimentaires, et de dénoncer la loi interdisant le port du voile à l’école.

Plus grave encore : on entend de plus en plus, de la part d’intellectuels, de journalistes ou d’hommes politiques, des propos faisant de " l’islam " et de " la communauté musulmane ", souvent considérés comme des essences éternelles et comme des entités homogènes, les principaux vecteurs de l’homophobie, du sexisme et de l’antisémitisme.

Enfin, nombre de partisans de la loi interdisant le port du voile à l’école ont tiré prétexte de propos homophobes et anti-juifs tenus par un orateur lors d’une manifestation, pour discréditer l’ensemble du mouvement d’opposition à cette loi, y compris les groupes (comme " Une école pour tou-te-s ") qui avaient choisi de ne pas se rendre à la manifestation en question, et qui ont été les premiers à condamner publiquement ces propos.

Tant et si bien que, pour ne prendre qu’un exemple, celui du rapport entre homophobie et islamophobie, on se retrouve sommé de choisir entre :
- d’un côté, le combat contre l’islamophobie, présenté comme une défense inconditionnelle de " l’Islam ", y compris sous ses formes les plus oppressives, et donc comme une capitulation face à l’homophobie que porte " l’islam politique " ;
- de l’autre, le combat contre l’homophobie, impliquant le combat contre " l’islam politique " et donc le rejet de ce mauvais combat que serait le combat contre l’islamophobie.

Nous refusons les termes même de cette alternative : pour notre part, nous affirmons que ces combats vont de pair, et c’est au nom des mêmes principes de liberté et d’égalité que peuvent être défendus le droit pour les homosexuels de se marier et d’adopter des enfants, et le droit pour les jeunes filles voilées d’aller à l’école publique. Au lieu d’opposer, comme on le fait trop souvent, les causes antiraciste, antisexiste et anti-homophobe, nous préférons les relier, en partant d’un constat : il y a entre les filles voilées et les jeunes homosexuel-le-s, comme du reste entre ces deux minorités et les autres minorités " sexuelles " ou " ethniques ", une profonde communauté d’expérience, sur laquelle des convergences et des solidarités peuvent se construire.

Concentrons nous sur un rapprochement, parmi beaucoup d’autres possibles : les différences ont beau être nombreuses, y compris dans un même milieu social, entre les préoccupations et le vécu d’un-e homosexuel-le et ceux d’une fille ou d’une femme voilée, il n’en demeure pas moins que tou-te-s ont en commun une expérience traumatisante et structurante : l’expérience de la stigmatisation.

Les regards hostiles et les propos injurieux qu’affrontent aujourd’hui les filles voilées dans la rue ou dans les transports en commun, mais aussi à l’école, de la part de certains professeurs, sont en effet très proches de ce que subissent les personnes identifiées comme homosexuelles.

Les discours accusateurs sont d’ailleurs très similaires : les filles voilées et les homosexuel-le-s sont de la même manière victimes d’amalgames qui les rattachent à des figures du " Mal absolu " : là où pour les unes on glisse d’Islam à islamisme, et d’islamisme à intégrisme et terrorisme, pour les autres on glisse de " pédé " à pédophile.

Le parallélisme est tout aussi flagrant si l’on considère les formes les plus sophistiquées de l’islamophobie et de l’homophobie : cette stigmatisation " dans les formes " qui, à l’injure, au propos ordurier ou à l’amalgame grossier, préfèrent les périphrases, les euphémismes et les pseudo-concepts comme "différence des sexes", "ordre symbolique", "intégration républicaine", "communautarisme", ou encore "prosélytisme".

Voilà en effet un point de convergence : une phrase comme " Je n’ai rien contre eux, mais je suis contre le prosélytisme " est une phrase qu’on reçoit en permanence en pleine figure, aussi bien lorsqu’on est musulman-e que lorsqu’on est homosexuel-le - alors que l’égalité de traitement suppose une égale légitimité du prosélytisme musulman et des prosélytismes catholique, évangéliste, bouddhiste, communiste, libéral, ou national-républicain, qui n’indisposent pas grand monde ; de même que le prosélytisme homosexuel doit avoir une légitimité égale à celle du prosélytisme hétérosexuel, conjugal et familialiste qui s’étale à longueur de journée dans tous les médias, sans parler de la littérature pour enfants.

Autre point de convergence : l’accusation de " communautarisme ", qu’un certain discours républicaniste adresse avec morgue aux minorités dès qu’elles sortent de l’invisibilité et de la réserve auxquelles elles sont assignées pour revendiquer ni plus ni moins que l’égalité de traitement, autrement dit : l’accès à l’universel ! (le droit de se marier et d’avoir des enfants comme n’importe qui d’autre pour les homosexuel-le-s, le droit d’aller à l’école publique comme n’importe qui d’autre pour les filles voilées).

Dans les deux cas, également, ce sont les individu-e-s qui sont accusé-e-s de " repli communautaire ", alors que l’entre-soi, qu’il s’agisse des halls d’immeubles HLM, des mosquées ou des bars gay et lesbiens, est dans une large mesure une réponse à la stigmatisation, ou plus exactement une stratégie d’évitement, permettant d’échapper un tant soit peu aux regards accusateurs et à la violence symbolique ou physique que rencontrent inévitablement les stigmatisé-e-s dans la société " majoritaire ".

Il est donc logique que nombre de " républicains " partisans de l’exclusion des élèves voilées soient par ailleurs hostiles aux revendications égalitaires des homosexuel-le-s, et même à la simple visibilité des gays et des lesbiennes (cf. la quasi-totalité des responsables de l’UMP, mais aussi certains intellectuels républicanistes ulcérés par l’existence de la gay pride).

Il est tout aussi logique, à nos yeux, que ce soit le même homme politique qui ait défié l’homophobie " soft " et " sophistiquée " de la classe politique en célébrant pour la première fois un mariage homosexuel, et défié l’islamophobie ambiante en s’opposant publiquement à la loi d’exclusion des élèves voilées et en venant soutenir le collectif " Une école pour tou-te-s " lors d’un meeting organisé à Paris le 4 février 2004.

Il est également logique, selon nous, que la plupart des anciens présidents d’Act Up Paris, ainsi que le groupe de prostituées Cabiria, aient été parmi les premiers signataires de l’appel " Oui à la laïcité, non aux lois d’exception ", contre l’exclusion des élèves portant le voile : cela prouve que l’expérience de la minorité et de la stigmatisation peut rendre sensible à la situation des autres minorités stigmatisées - et pas forcément susciter des réflexes vengeurs sur fond de racisme de classe, comme ces propos tenus (lors d’un débat organisé par la FSU) par une essayiste favorable à l’exclusion des élèves voilées, en réponse à un témoignage sur la dureté de la stigmatisation vécue par ces filles :

" Et moi qui suis lesbienne,qu’est-ce qui m’arrive si je viens dans vos cités ? ".

Il reste à expliquer ce type de réactions. Il reste à expliquer comment des gens capables de déconstruire les sophismes anti-"communautaristes" lorsqu’ils visent les homosexuel-le-s s’avèrent incapables de le faire lorsqu’ils s’appliquent à des musulman-e-s ; et réciproquement, comment des gens capables de déconstruire les poncifs sur le "communautarisme musulman" peuvent colporter des poncifs construits sur le même modèle et visant les homosexuel-le-s.

Une explication, mais peut-être pas la seule, est l’existence d’une islamophobie qui traverse les homosexuel-le-s et les "non-homophobes" au même titre que le reste de la société française, et réciproquement l’existence d’une homophobie qui traverse les musulman-e-s et les "non-islamophobes" au même titre que le reste de la société.

Une autre raison est ce phénomène complexe, largement attisé et instrumentalisé par les défenseurs des normes majoritaires, qu’on peut nommer " concurrence des victimes ".

Cela dit, quelles que soient les rivalités, ou les préjugés répandus de part et d’autres, il y a dans la similitude des expériences vécues par les homosexuel-le-s et les musulmanes voilées une occasion de rencontre et d’échange : pouvoir, par son propre vécu, s’imaginer ce que vit l’autre permet de dépasser les préjugés qu’on a à son égard : les préjugés homophobes que peut avoir une musulmane voilée, mais aussi, inversement, les préjugés islamophobes, ou plus largement anti-religieux, que peut avoir un-e homosexuel-le.

Dans un cas comme dans l’autre, la communauté d’expérience vécue peut enclencher une réflexion et un dépassement du différend qui existe, non sans raisons, entre ces ensembles hétérogènes que sont " la communauté homosexuelle ", " l’Islam " et " la religion ". Côté homosexuel, on peut se dire que, certes, la majorité des filles qui portent le foulard sont probablement, sinon ouvertement et agressivement homophobes, du moins réservées vis-à-vis de l’égalité absolue des droits entre couples homosexuels et hétérosexuels (notamment en ce qui concerne le mariage et la parentalité), mais que ces réserves doivent être combattues sur le terrain politique, et certainement pas justifier l’exclusion et la déscolarisation de ces jeunes filles.

Réciproquement, il existe dans la " communauté homosexuelle " française une forte prévention contre les religions (pour des raisons historiques aisément compréhensibles) et sans doute contre l’Islam plus particulièrement (un-e homosexuel-le français-e étant, comme tout-e Français-e, nourri-e de préjugés issus de l’histoire coloniale de la France), et il y a donc sans doute de nombreu-se-s homosexuel-le-s favorables à l’exclusion des élèves qui refusent d’enlever leur voile ; mais ces positions se combattent politiquement, elles ne justifient pas qu’on se venge en privant les homosexuel-le-s de l’égalité des droits en termes de mariage et de parentalité.

En clair : une musulmane voilée, même lorsqu’elle est homophobe, doit avoir le droit d’aller à l’école publique (comme un-e homophobe non-musulman-e ou non-voilé-e en a le droit) ; de même qu’un-e homosexuel-le, même lorsqu’il-elle est raciste, doit avoir le droit de se marier et d’adopter des enfants (comme un-e hétérosexuel-le raciste en a le droit).

Il est vrai que le différend entre " les homosexuel-le-s " et " la religion " est plus profond : dans aucune des grandes religions, quasiment aucun courant ne reconnaît jusqu’à présent d’égale légitimité aux relations homosexuelles et à aux relations hétérosexuelles. C’est en grande partie sur ce fait, et pas seulement sur des préjugés infondés, que se fonde la méfiance de certain-e-s homosexuel-les vis-à-vis de " la religion ".

Il est vrai, par exemple, que les réseaux les plus mobilisés contre le PACS, et a fortiori contre le droit au mariage et à la parentalité pour les couples homosexuels, ont été des réseaux catholiques.

Il est vrai aussi que, si les différentes organisations musulmanes sont restées plus discrètes lors du débat sur le PACS, si quasiment aucune d’entre elles n’a participé à la manifestation homophobe organisée par Christine Boutin, ces organisations campent, comme leurs homologues des autres religions, sur une position hostile à l’égalité de traitement des modes de vie et des sexualités entre personnes consentantes. Cette hostilité est partagée aussi bien par les " représentants " officiels qui se présentent comme des "modérés" (par exemple Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris) que par un auteur comme Tariq Ramadan, qui se veut l’aile anti-institutionnelle, "progressiste" et "sociale" du "paysage islamique français" : tous deux se cantonnent à des condamnations de la violence homophobe, tout en continuant de refuser l’égalité et de délégitimer l’homosexualité au nom de la "complémentarité des deux sexes" (une position qui, soit dit en passant, ne diffère pas fondamentalement de celle que vient d’exprimer le très laïque Lionel Jospin).

Tout cela ne rend que plus nécessaire les rencontres et le dialogue à la base. On ne peut qu’espérer que l’expérience violente de la stigmatisation vécue actuellement par les filles ou les femmes voilées les aide à s’emparer de la " question homosexuelle " et à la poser à leurs " représentants " sous un angle inédit, moins marqué par le prisme de la norme et de l’interdit, et davantage par celui du devoir de solidarité avec son prochain.

Il y a certes, de la solidarité à l’égalité des droits, un pas à franchir qui n’ira sans doute pas de soi. Mais on peut au moins espérer que des liens et des échanges se développent, car c’est par l’échange, la rencontre et les combats communs (par exemple ces combats "minimaux" que sont le combat contre l’exclusion des élèves voilées, et le combat contre les violences homophobes), que les acteurs sociaux se transforment.

En d’autres termes : c’est en côtoyant les filles voilées, et en parlant avec elles, qu’on peut dépasser le stade de la phobie, qui conduit à accepter l’exclusion et la déscolarisation d’une adolescente. De même, si un Islam davantage ouvert à l’égalité des sexualités peut émerger, ce n’est certainement pas par décret des muftis "modérés" ou des essayistes "réformateurs" dont raffolent les magazines et les chaines de télévision : cela ne peut être que l’œuvre des musulman-e-s eux-mêmes, en interaction avec des homosexuel-le-s, et non celle des donneurs de leçon professionnels, qui sont en général moins soucieux du sort des musulman-e-s ou des homosexuel-le-s que de leur promotion personnelle au sein de l’espace politique ou médiatique.

Nous mesurons l’ampleur des obstacles qui s’opposent à ces rencontres "improbables" et à cette convergence des luttes minoritaires (la lutte contre l’homophobie et la lutte contre l’islamophobie, mais aussi la lutte contre le racisme anti-arabe, anti-noir, anti-juif, les luttes de sans-papiers, la lutte des Roms et celle des prostituées contre la criminalisation et toutes les luttes anti-sexistes...), et nous comprenons qu’elle puisse paraître utopique.
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Mais il n’y a selon nous pas d’autre alternative si l’on veut sortir du climat délétère - de concurrence des victimes, d’instrumentalisation des causes les plus légitimes et de radicalisation de l’islamophobie, de l’homophobie, de la judéophobie, de la xénophobie et du sexisme - que connaît actuellement la société française.

P.-S.

Signataires :

Malika Amaouche (Act Up Paris, Blédardes) ; Cecilia Baeza (Les sciences potiches se rebellent) ; Djamila Bechoua (Une école pour tou-te-s) ; Houria Bouteldja (Les Blédardes) ; Saïd Bouamama (Mouvement autonome de l’immigration du Nord) ; Monique Crinon (Cedetim, Une école pour tou-t-es) ; Marielle Debos (Les sciences potiches se rebellent) ; Christine Delphy (universitaire) ; Bernard Dreano (Cedetim, Une école pour tou-t-es) ; Christelle Hamel (universitaire) ; Sadri Khiari (universitaire) ; Radia Louhichi (Une école pour tou-te-s) ; Noël Mamère (Les Verts) ; Pascale Ourbih (Femmes Publiques) ; Catherine Samary (universitaire) ; Pierre Tevanian (Collectif Les mots sont importants) ; Sylvie Tissot (Collectif Les mots sont importants).