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Il faut créer un véritable rapport de forces

Entretien avec Amal Bentounsi, à propos de la mise à mort de son frère Amine Bentounsi

par Amal Bentounsi, Collectif Angles Morts, Mogniss H. Abdallah, Nordine Iznasni
11 janvier 2016

Ce lundi 11 janvier 2016 s’est ouvert, pour quatre jours, à la cour d’assises de Bobigny, le procès du policier Damien Saboundjian, qui a tué Amine Bentounsi le 21 avril 2012, d’une balle dans le dos. En guise d’appel à venir soutenir les proches de la victime lors des audiences, nous reproduisons l’entretien réalisé par le Collectif Angles Morts il y a un peu plus d’un an pour le livre collectif Permis de tuer, consacré à la lutte contre l’impunité des homicides policiers. Dans cet entretien, Amal Bentounsi, en compagnie de Nordine Iznasni, militant historique du MIB, et de Mogniss H. Abdallah, fondateur de l’agence Im’media, revient sur ces deux années de douleur qu’elle a transformées en détermination et en luttes, avec la combativité qui lui est propre.

Le 21 avril 2012, Amine Bentounsi, vingt-neuf ans, est abattu d’une balle dans le dos à Noisy-le-Sec. Amine était visé par un mandat d’arrêt, émis en juillet 2010. Il n’avait pas réintégré la prison de Châteaudun après une permission. Avant cela, Amine était détenu dans une prison de la région parisienne où il s’était fait tabasser par des matons. Sa sœur Amal avait alors organisé une manifestation devant la prison. En représailles, l’Administration pénitentiaire avait transféré Amine. Selon Amal, « Amine avait été tout simplement broyé par le système carcéral. Depuis sa tendre enfance et jusqu’à la fin de sa vie ». En 1996, Amine était le plus jeune prisonnier de France, incarcéré pour la première fois à treize ans. Sa sœur résume :

« Mon petit frère a été assassiné deux fois : une fois à treize ans ; la seconde fois, physiquement, par un policier . »

Ce 21 avril 2012, Amine est dénoncé par un appel qui signale sa présence à Noisy-le-Sec. Un équipage de quatre policiers se met en chasse. Quand ils voient Amine, trois d’entre eux descendent du véhicule. Amine tente alors de s’enfuir. Le conducteur du véhicule décide lui aussi de descendre de la voiture. C’est lui qui tire quatre fois et l’abat d’une balle dans le dos. Les affirmations du policier, selon lesquelles Amine était de face, ainsi que l’argument de son avocat selon lequel la balle aurait ricoché, seront balayées par l’autopsie et la déclaration d’un témoin. Amine Bentounsi décède dans la nuit du samedi au dimanche. La famille ne sera avertie que vingt-quatre heures plus tard. Vingt-quatre heures pour apprendre que le « délinquant multirécidiviste » abattu, comme le décrivaient les médias, était leur frère, leur fils, leur père.

Une information judiciaire est ouverte pour « violences volontaires avec arme par une personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». L’autopsie et la déclaration d’un témoin établissant qu’Amine a été abattu d’une balle dans le dos, le policier tireur est mis en examen pour « homicide volontaire » dès le 25 avril et placé sous contrôle judiciaire. L’instruction est close en septembre 2013, le juge ayant entendu tous les témoins et les policiers et une reconstitution ayant été effectuée, le 19 avril 2013, sur les lieux. Mais, la demande d’une contre-expertise balistique de la part de l’avocat du policier entraîne la réouverture du dossier en novembre 2013. Cette nouvelle expertise n’écartant pas la légitime défense, le parquet fait appel.

Le jour même de la mise en examen de celui qui a tué Amine, des manifestations de policiers ont lieu devant la Direction territoriale de la sécurité à Bobigny, aux Champs-Élysées à Paris, ainsi que dans d’autres villes de France. Ils s’indignent, à l’image du syndicat Alliance, du fait « qu’un juge d’instruction puisse qualifier un policier républicain de “meurtrier” », lui qui n’aurait fait que se défendre face à « un criminel armé et déterminé ».

Les policiers réclament une « présomption de légitime défense », une revendication du Front national que le président-candidat Sarkozy n’a pas hésité à reprendre à son compte. Le 26 janvier, en visite au Raincy, il déclare devant des policiers :

« Il doit y avoir une présomption de légitime défense car, dans un état de droit, on ne peut pas mettre sur le même plan le policier dans l’exercice de ses fonctions et le délinquant dans l’exercice de ses fonctions à lui. »

Quant à François Hollande, il insiste pour que le salaire du policier soit maintenu dans l’attente de son jugement. Il parle de leur « travail qui peut les conduire à se mettre eux-mêmes en danger lorsqu’ils poursuivent des malfaiteurs qui sont prêts à tout ». De son côté, le ministre de l’intérieur Claude Guéant déclare :

« Il n’y a pas un policier de France qui tue de sang-froid quelqu’un, il n’y a pas un policier qui tire avec l’intention de tuer de sang-froid, ça, ça n’est pas possible. »

Une nouvelle fois, la question de la légitime défense est au cœur de cette affaire. Et dans les médias, l’« état de nécessité », la « légitime panique » comme l’appelaient certains en parlant du policier Pascal Hiblot qui avait abattu Youssef Khaïf d’une balle dans la nuque en 1991, refait son apparition :

« Le policier aurait tiré, pris de panique à l’idée d’être tué », peut-on ainsi lire dans Le Parisien. L’expertise balistique et les témoignages allant tous dans le sens d’une balle dans le dos, la justification de la légitime défense doit donc être cherchée dans le « profil » de la victime et dans la peur et le traumatisme du policier.

Cette inversion des rôles est systématique dans les affaires de crimes policiers et semble désormais faire partie du sens commun médiatique et politique, contre toutes les évidences. Ce qu’Amal résume en disant :

« Il y a deux catégories de personnes : d’un côté les policiers surprotégés et de l’autre des jeunes de quartier et des immigrés qui se font tirer dessus ou sont brutalisés sans que rien ne se passe. »

À leur tour, Amal et ses proches commencent à se mobiliser. Le 2 mai 2012, une marche blanche à lieu à Meaux, la ville d’origine d’Amine, le jour même de son inhumation.

Le samedi 5 mai, une seconde marche a lieu à Noisy-le-Sec. À partir de ce moment, tous les samedis jusqu’en juin 2012, des rassemblements ont lieu dans cette même ville, des appels à témoins sont lancés. C’est le début de plus de deux années de mobilisations, d’actions, de rencontres avec d’autres familles de victimes de crimes policiers, la découverte de ce qu’Amal appelle une « extermination à petit feu ». Ces rencontres donneront lieu à la formation du collectif de familles Urgence notre police assassine et d’un site Internet du même nom.

Le 20 février 2013, Amal est convoquée au commissariat du 13e arrondissement et se voit signifier qu’une plainte a été déposée par le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, pour diffamation. On lui pose des questions sur le contenu du site et d’un clip vidéo qui parodie les campagnes de recrutement de la police. Manuel Valls qui, une semaine après sa prise de fonction, s’était rendu au commissariat de Noisy-le-Sec pour assurer les policiers de son soutien. Il avait annoncé, au cours de sa première sortie officielle, que des propositions seraient faites sur la « protection fonctionnelle des policiers ».

Le procès d’Amal a lieu le 7 avril 2014, la justice lui reprochant des propos tenus dans le clip. On peut y entendre Amal dire :

« Vous voulez commettre des violences et des crimes en toute impunité, sans jamais être inquiétés par la justice. Vous êtes insultant, violent, ne respectez pas le code de la déontologie. Méprisant, arrogant, sont vos qualités. Prêt à tuer sans être en état de légitime défense. En argent de poche, pour arrondir vos fins de mois, coller des outrages à agent. La police recrute, et la justice vous protège et vous acquitte. Même si vous êtes coupable, ne vous inquiétez pas, on fera en sorte que vous ne le soyez plus. Nos syndicats sont puissants. Alors n’attendez pas, la police est le meilleur métier pour être au-dessus des lois. »

Amal avait décidé de ne pas axer sa défense sur la liberté d’expression, mais sur l’affirmation de sa vérité, de la vérité des victimes de la police, de leurs proches et de leurs soutiens. Voilà pourquoi elle avait choisi de faire de ce procès « une tribune pour les familles ». Ce furent donc des proches de victimes de crimes policiers, des militants de comités Vérité et Justice et de différents collectifs qui témoignèrent. La relaxe a été demandée par le procureur, sans doute une condamnation aurait-elle offert une tribune médiatique plus importante encore.

Angles Morts : Comment médiatiser une affaire ? La médiatisation fait-elle avancer les affaires ?

Nordine Iznasni : La médiatisation peut contribuer, mais c’est surtout la mobilisation et sa pérennité qui comptent. La justice joue sur le temps. Il ne faut pas laisser les familles seules.

Amal Bentounsi : Il faut créer un véritable rapport de forces. On connaît la puissance des médias, l’impact qu’ils peuvent avoir en termes de sensibilisation. Ce qui est important, c’est de sensibiliser les gens. Quand on dit : « Urgence notre police assassine », les termes sont assez violents, mais c’est fait exprès. Dans les médias dominants, les journalistes ont toujours le monopole des explications. Eux travaillent directement avec les syndicats policiers. Il faut réussir à renverser la balance, c’est-à-dire avoir des contacts avec les journalistes dans la durée. Pour cela, il faut mener des actions, pas uniquement des manifestations. Les manifestations sont importantes pour donner de l’énergie aux familles. Ça permet aussi aux gens dans leur bureau, qui ont le dossier entre leurs mains, d’être confrontés à la réalité. Ce que nous avons fait à Béthune, le 14 mai 2014, c’était important. C’était important parce que ce juge, qui avait le dossier entre les mains depuis plus d’un an, je ne pense pas qu’il réalise vraiment ce que c’est de perdre un proche dans de telles circonstances et de demander que justice soit faite.

Les magistrats se cantonnent dans leurs habitudes, à cette pression du corps policier. Tout ça est bien organisé. Même si j’ai envie de croire que certains magistrats veulent faire leur travail correctement, quand ils ont envie de le faire, pour la plupart, ils ne le peuvent pas. Il faut dénoncer l’impunité, il faut dénoncer ce système, et que les pouvoirs publics l’entendent. Maintenant, on sait comment ça fonctionne. Ça fait des années que ça fonctionne de la même manière.

Avant, on n’avait pas les réseaux sociaux, on ne se rend pas assez compte de leur puissance. Il faut savoir les utiliser, tout comme les médias dominants. Ce qu’il faudrait aujourd’hui, quand il y a ce genre d’affaires, c’est que les journalistes s’adressent à un collectif ou à une personne bien précise pour avoir un autre point de vue. En tant que collectif, il faut aussi savoir réagir à l’actualité. Ce sont des stratégies qu’il faut intégrer, parce que, de leur côté, ils fonctionnent ainsi, c’est le pouvoir de la communication. Pourquoi veulent-ils me faire taire aujourd’hui ? Pourquoi Manuel Valls a-t-il porté plainte contre moi ? Parce que ça le dérange. Quand on voit que le site a eu plus de 159 000 visites en un an, ça dérange, parce que ça commence à faire beaucoup de personnes au courant de toutes ces affaires regroupées. C’est un condensé de plein de choses, les gens voient bien qu’il y a un problème.

Selon toi, la médiatisation fait-elle avancer la procédure ?

Amal : Le dossier d’instruction est fini, l’avocat a fait une demande de contre-expertise balistique pour gagner du temps. Le dossier d’instruction est clos depuis septembre 2013, normalement, trois mois après, on aurait dû avoir une date. Mais après, il y a eu les élections municipales, la commémoration, et puis cette manifestation. Je pense qu’on devrait avoir une réponse d’ici quelques mois. Une fois que ça passera devant la chambre d’accusation, il faudra aller manifester devant le tribunal de Bobigny, parce que c’est le procureur qui décide de maintenir ou non le chef d’inculpation d’homicide volontaire.

Dans l’affaire Abdelkader Bouziane, après une mise en examen pour homicide volontaire dans un premier temps, puis deux requalifications pour amoindrir les charges, c’est finalement un non-lieu qui a été prononcé par la cour d’appel d’Orléans au bout de quatre ans. Comment en arrive-t-on à ça ?

Nordine : Il y a toute la pression des syndicats de police, ils avaient organisé une manifestation de soutien à leurs collègues.

Amal : Ça a été la même chose dans l’affaire de mon frère. Les syndicats de police ont vite réagi et se sont mobilisés pour dénoncer la mise en examen du policier.

Nordine : Dans l’affaire Bouziane, il a fallu déconstruire l’argument de la « légitime défense » et rester mobilisés. On avait prouvé qu’il n’y avait pas de légitime défense, mais ils sont restés droits dans leurs bottes. Ils ont délocalisé le procès à Orléans, mais on n’attendait pas grand-chose de la justice.

Pour ce qui est de l’affaire Youssef Khaïf, elle a été médiatisée à l’époque, mais il fallait voir comment ils parlaient de Youssef : « braqueur de bijouterie », « connu des services de police », tout ça pour légitimer sa mort. Certains journalistes sont comme des keufs, faut pas chercher midi à 14 heures. On sait très bien que si je te tire dans le dos, je ne suis pas en légitime défense. Mais eux, ils peuvent arriver à faire croire que c’est normal parce qu’il était « connu des services de police ».

Comment construit-on un message commun à destination des médias, un message qui ne soit pas déformé ensuite ?

Amal : Avant la manifestation à Béthune, par exemple, on a rédigé un communiqué de presse qu’on a balancé à beaucoup de journalistes. La famille de Farid El Yamni, moi-même, le collectif Huit juillet et d’autres, on a diffusé le communiqué à tous nos contacts. Au final, l’AFP, La Voix du Nord et un troisième média sont venus et ont fait des articles. Pour autant, ce qu’on demandait dans le communiqué n’a pas été repris. La Voix du Nord, connue pour être virulente contre ce genre de manifestations, est restée soft. Les médias ont dit qu’on voulait que « la justice accélère », mais c’est faux. On sait pertinemment que nous devons faire face à des procédures très longues. Ce qu’on demande, et ce n’est pas le même message, c’est que la juge d’instruction soit destituée du dossier et que la Garde des sceaux prenne la décision de destituer le parquet de ce dossier. Il faut que le dossier se retrouve entre les mains d’un tribunal impartial, parce que là on a le sentiment, et c’est plus qu’un sentiment, que ce tribunal ne l’est pas.

Nordine : Ce qui fait la différence, c’est la mobilisation. Le jour où tu auras 2 000 ou 3 000 personnes devant le tribunal, avec la salle d’audience pleine, ça changera. Là, ils commenceront à voir les choses d’une autre manière.

Amal : Mon avocat m’a dit très clairement que c’était la première fois qu’il voyait l’IGS faire un travail de fond. Ils n’ont rien laissé passer, parce que j’ai mobilisé tout de suite. Certaines familles n’ont pas ce réflexe. Au départ, quand le flic m’a appelée, je me suis dit « mon frère a joué au con, il a braqué » et… le truc, j’y croyais. Mais quand j’ai appris que c’était une balle dans le dos, je me suis dit : « C’est pas possible ! »

Nordine : Tu as récupéré le double du dossier, tu vas le lire attentivement ?

Amal : Je l’ai déjà lu, je le connais par cœur.

Nordine : Alors comment ils expliquent la balle dans le dos ?

Amal : D’après le flic, et d’après son avocat, mon frère se serait retourné au moment du tir. Mon frère serait un peu pervers, il va se prendre une balle en pleine face, mais à ce moment précis, il se dit : « Si je meurs, ce sera d’une balle dans le dos ! » Ça ne tient pas debout. Et les témoins sont là pour le confirmer. Ce n’était pas un tir droit mais un tir plongeant. Mon frère était en train de tomber lorsqu’il a reçu la balle. Tous les témoignages disent qu’ils ont vu un homme, le policier, sur le passage clouté, se tenir droit et tirer à plusieurs reprises.

Nordine : Tu devrais organiser ta propre reconstitution, pour leur poser la question suivante : « Comment peut-on dire que c’est de la légitime défense ? »

En tant que partie civile, vous avez accès au dossier d’instruction. Est-ce qu’il faut sortir des pièces du dossier et les rendre publiques dans une stratégie de médiatisation ? Je pense, par exemple, aux enregistrements des conversations entre policiers pendant l’arrestation.

Amal : J’ai la retranscription des écoutes téléphoniques. Juste après la mort de mon frère, le flic a été mis sur écoute, pendant un mois à peu près. Il n’avait pas le droit d’entrer en contact avec ses collègues. Ce mec-là a une forte personnalité et manipule tous ses collègues. On se rend compte aussi qu’il n’est pas tout clean. Il y a d’autres écoutes intéressantes, où on comprend sa manière de voir les choses : ses collègues l’appellent pour le soutenir et il leur répond : « Je suis syndiqué, ils ne peuvent rien faire contre moi. Les bœufs carottes ? Je les ai envoyés chier ! Ils ont reçu un coup de fil de Sarkozy et c’est Sarkozy qui m’a muté. » On se rend compte aussi que ses collègues lui confirment leur solidarité en disant : « On est avec toi. » Et ils ajoutent : « Tu sais, nous, il y avait un petit jeune caché dans un buisson, y’aurait pas eu ton affaire, on lui aurait tiré dessus, on l’aurait plombé. »

Concernant la procédure, par quelles étapes as-tu dû passer ?

Amal : Dans un premier temps, il faut que la famille se constitue partie civile. Pour cela, il faut porter plainte à la police des polices. En général, soit l’IGS vous contacte directement, soit c’est vous qui le faites, ou bien votre avocat. Par la suite, quand une instruction est ouverte, le juge d’instruction vous reçoit dix à quinze jours après les faits. Là, il est censé vous donner des éléments sur la manière dont les faits se sont déroulés et sur ce qu’il a décidé de faire, notamment le chef d’inculpation qu’il retient.

Le juge d’instruction décide du chef d’inculpation avant ou après la première rencontre ?

Amal : Sa décision est prise avant la rencontre, tu viens pour qu’il t’en informe tout simplement. Il instruit à charge et à décharge. Il pose des questions sur la personne qui a été tuée. Il vous demande ce que vous savez de lui, ce que vous savez sur les faits. Il demande s’il y a eu des témoins et quelle est leur version des faits. Dans l’affaire de mon frère, on n’avait qu’un seul témoin au début. C’est grâce aux mobilisations que d’autres témoins se sont manifestés par la suite. On a également rédigé un appel à témoins qu’on a diffusé sur Internet et aux médias dominants. C’est comme ça que des gens se sont manifestés. Ils ne pensaient pas avoir assisté à une scène où un policier, tue quelqu’un ; ils ont pensé d’abord qu’il s’agissait d’un règlement de comptes.

As-tu demandé aux témoins de déposer sur ce qu’ils ont vu ?

Amal : Je ne leur ai rien demandé, je ne les ai jamais rencontrés directement. Il ne faut surtout pas les rencontrer, je le déconseille car ça peut se retourner contre vous. Les avocats des policiers peuvent utiliser contre vous le fait que vous ayez rencontré les témoins. On avait inscrit sur l’appel à témoin à la fois le nom du juge, ainsi que son adresse pour que les témoins puissent lui écrire directement. C’est ce qu’ils ont fait.

Mogniss Abdallah : Pourtant, dès lors que vous êtes partie civile, vous avez le droit de rencontrer les témoins.

Amal : Oui, c’est vrai, mais c’est toujours mal vu. L’avocat qui défend le policier pourrait dire qu’on a essayé de les influencer dans leur déposition, ça peut être utilisé contre nous.

Mogniss : Dans l’affaire Abdelhakim Ajimi à Grasse, il y avait une quinzaine de témoins. Tous ont ressenti la culpabilité de ne pas être intervenus, de ne pas s’être interposés physiquement. C’est pour cette raison qu’ils sont allés voir la famille pour leur dire qu’ils étaient prêts à témoigner, ce qui a renforcé la détermination de la famille et du comité.

Le juge d’instruction t’a donc informée de la mise en examen du policier pour « homicide volontaire ».

Amal : Oui ! Ce qu’il faut savoir, c’est que toute la famille doit se constituer partie civile. Une enquête est menée, l’avocat vous tient informé de son déroulement ; s’il ne le fait pas, c’est vous qui devez aller chercher l’information, en l’appelant ou en se rendant directement à son cabinet. Ce que je conseille, c’est de demander dès le départ l’accès au dossier. Pour l’avocat, c’est un dossier parmi tant d’autres. Quand c’est votre frère, c’est votre dossier, c’est votre affaire. Il n’y a personne de mieux placé que vous, que moi, pour voir certaines choses et interpeller mon avocat sur telle ou telle saisine, tel ou tel fait, tel ou tel propos. De mon côté, j’ai épluché le dossier de mon frère, listé les points qui me paraissaient incohérents, je les ai notés sur une page et je les ai transmis à l’avocat. Ça, il faut le faire régulièrement, ce sont des dossiers assez conséquents, il y a beaucoup de choses. À l’ère du numérique, le dossier peut vous être remis sur une clé USB.

Je voudrais faire une mise en garde, car accéder au dossier peut être un vrai traumatisme pour les familles. Dans ces dossiers-là, il y a les photos de l’autopsie, et on ne s’y attend pas forcément. Sincèrement, il faut beaucoup de force, c’est presque des images de guerre. Des images de guerre, c’est choquant, mais quand c’est un membre de votre famille que vous voyez sur ces photos, c’est horrible. Il faut savoir qu’une autopsie, c’est pas quelque chose d’anodin, on découpe votre frère, on lui enlève la cervelle, on lui enlève la peau.

Ce sont des détails traumatisants qu’il faut prendre en compte. Il faut avertir les familles, parce que c’est très dur à supporter. Je sais que j’ai vécu quelque chose d’horrible un soir en tombant sur ça. Le simple fait d’en reparler me met les larmes aux yeux. Il faut que les familles soient conscientes qu’elles peuvent tomber sur ce genre de photos. Ça peut vraiment faire péter un câble. Ces images-là, j’ai été la seule à les voir, il ne faut pas laisser les parents les regarder, ou tout au moins, il faut les avertir avant. C’est un traumatisme supplémentaire.

En dehors de l’accès au dossier, comment agir vis-à-vis de l’avocat ? Est-ce qu’il faut tout attendre de lui ?

Amal : Non, je n’écoute mon avocat qu’à moitié. Si je l’avais écouté au départ, je n’aurais rien fait de ce que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui. Même lui, deux ans après la mort de mon frère, il m’a dit : « Amal, vous avez raison de faire ce que vous faites finalement. » Il ne faut pas tout attendre et, deux ans après, le résultat c’est que j’ai obtenu de petites victoires. La bataille n’est pas encore gagnée, alors je continuerai à lutter.

Mogniss : Souvent, les dossiers sont épais et truffés de jargon juridique. Comment as-tu fait pour dépasser l’obstacle du jargon ?

Amal : On a tous les outils en main pour pouvoir s’informer. Je n’étais pas une spécialiste du droit. Je me suis renseignée sur Internet. Il ne faut pas hésiter à poser des questions à l’avocat et à le relancer. Il est là pour vous répondre, c’est vous qui le payez, pas l’inverse. Dans mon affaire, mon avocat je ne le paye pas. Il a accepté d’assurer ma défense gratuitement, mais c’est très rare.

Comment as-tu obtenu qu’il te défende gratuitement ?

Amal : C’était l’avocat de mon frère depuis plusieurs années. Il l’appréciait beaucoup. Quand je lui ai appris la mort d’Amine, il était sincèrement attristé. Il l’avait connu et trouvait que c’était quelqu’un de bien. Du coup, il m’a dit : « Pour Amine, je ne vous ferai rien payer. »

Mogniss : Pour être précis, la mise en examen, c’est bien pour « homicide volontaire » ?

Amal : À l’origine, une information judiciaire pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » avait été ouverte. Puis le juge d’instruction a décidé d’une mise en examen pour homicide volontaire.

Mogniss : Avec une formule pareille, il y a déjà une contradiction dans les termes entre « violences volontaires » et « sans intention de donner la mort ». Si on revenait à une qualification de « violences volontaires sans intention de donner la mort », ça annoncerait, à mon avis, de futures circonstances atténuantes. « Homicide volontaire », cela signifie habituellement que le procès aura lieu devant la cour d’assises, sauf si le juge d’instruction décide de déqualifier l’affaire entre-temps. Mais là, les faits peuvent être contestés ?

Amal : Dans l’affaire de mon frère, je ne peux pas imaginer que le policier ne soit pas condamné. Il y a des témoins, l’IGS a fait son travail correctement, elle a enquêté sur tout. À partir du moment où l’on a tous ces éléments entre les mains, je ne peux pas me dire que ça peut être autre chose que la cour d’assises, que les faits peuvent être requalifiés ou que ce gars ne peut pas prendre dix ans fermes. Pour moi, c’est inconcevable.

Dans d’autres affaires, malgré des preuves et des expertises accablantes qui auraient dû écarter définitivement la notion de légitime défense, cette dernière est généralement réintroduite dans les débats et tend à amenuiser la responsabilité du ou des policiers concernés. Souvent, leur avocat en vient à avancer l’argument de l’« état de nécessité » qui consiste à dire que le policier a tiré parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, parce qu’il se sentait en danger.

Amal : Toutes les expertises sont de notre côté, tous les témoins sont de notre côté.

Mogniss : Quel est le délai annoncé par le juge d’instruction ?

Amal : Je ne sais pas exactement. Mon avocat m’avait dit que ça devait aller vite après la clôture du dossier, mais ils ont demandé une contre-expertise, donc il y a eu réouverture du dossier. Dès réception de la contre-expertise, le juge pourra clore le dossier. Après, il faut compter un délai de trois mois. Ils peuvent compter sur moi pour leur rappeler qu’on attend une date précise. À ce moment-là, il faudra qu’on ait une stratégie pour le procès, qu’il y ait le maximum de monde avec nous. Il faudra communiquer et essayer d’impliquer tous les acteurs, les collectifs, les gens, signer des pétitions. Les journalistes sont en attente, ils m’appellent régulièrement pour avoir la date. Deux ans après, si les journalistes n’ont pas oublié, c’est qu’il va y avoir un battage médiatique. Ça voudra dire que les juges sauront qu’ils sont regardés et qu’il y a eu tout un travail fait en amont.

Mogniss : Lorsqu’Amine s’est fait tirer dessus, Sarkozy était au pouvoir, c’est ça ?

Amal : Oui, c’était le 21 avril 2012, la veille des élections présidentielles. Ce jour-là, Sarkozy a fait sa proposition sur la « présomption de légitime défense ». D’ailleurs, il n’avait pas le droit. Il n’avait pas le droit de prendre la parole publiquement sur une affaire criminelle à ce moment-là, en pleine période électorale.

Amal : Je posais la question, parce que parfois, tactiquement, en fonction des changements de majorité politique, les autorités peuvent essayer de se défausser. Par exemple, si le procès a lieu alors que Taubira est Garde des sceaux, le Parti socialiste pourrait tout à fait dire que la mort de ton frère n’est que le résultat de la politique de Guéant et Sarkozy. On ne doit pas se baser uniquement sur ça, mais c’est une donnée à prendre en compte. Le parquet pourrait avoir une attitude de circonstance plus politique.

Est-ce que tu considères que ton frère a été victime d’un crime raciste ?

Amal : Quand je lis les retranscriptions des écoutes téléphoniques de ce policier, quand j’entends les termes qu’il emploie pour parler de mon frère, oui, je pense qu’il s’agit d’un crime raciste. Dans ces écoutes, ils disent clairement que mon frère est un « rat », c’est dans le dossier.

Qu’est-ce que tu attends de la justice ?

Amal : Qu’elle fasse son travail et que ce policier soit condamné, condamné fermement.

Si tu avais un message à faire passer à la famille Aït Omghar ou d’autres familles concernées, qu’est-ce que tu leur dirais ?

Amal : Il faut qu’elles soient déterminées, qu’elles ne lâchent rien, c’est vraiment le dossier de leur vie. Le meilleur des avocats que Lahoucine peut avoir, c’est sa famille. La famille, il n’y a que nous qui connaissions les victimes. Mon frère, son parcours, son vécu, il n’y a que moi qui le connaissais vraiment. Si je me bats aujourd’hui c’est parce que c’était quelqu’un qui ne méritait pas ce qui lui est arrivé. Personne ne mérite ça. Personne ne mérite de mourir comme ça. Les mots-clés : patience, détermination et beaucoup d’espoir !

Mogniss : Quand tu dis que tu attends que « la justice fasse son travail », ça veut dire que tu sous-entends quelque part que tu as confiance dans cette justice ?

Amal : Oui, j’ai envie d’y croire. Je suis pleine d’espoir. Je fais tout pour arriver à obtenir justice. Je me dis qu’on n’a rien sans rien, qu’il faut se battre. À un moment donné, il faut les mettre face à la vérité, face à leurs contradictions. Lors de mon procès du 7 avril 2014, nous avions les juges en face de nous et j’ai eu le sentiment que c’était des êtres humains, qu’ils avaient la réalité en face d’eux et que ça les déstabilisait. Au début, ils étaient tout fiers, très sûrs d’eux, et plus le temps passait, plus je les sentais s’enfoncer dans leur siège et presque baisser la tête de honte. Je suis persuadée que nos témoignages ont eu un impact sur eux. Demain, quand ils auront un policier en face d’eux, à la barre, ils ne seront plus les mêmes, tout simplement parce qu’on leur aura balancé la vérité en pleine tronche, et ça, c’est important. C’est important, parce que ce sont des êtres humains, mais des êtres humains qui regardent beaucoup d’écrits, de dossiers, de photos. Je ne sais pas s’ils sont en phase avec la réalité, avec la douleur que peut ressentir une famille. Il faut aussi que l’opinion publique se positionne, s’informe, se dise que ce n’est pas normal.

Mogniss : Dans le cadre d’une cour d’assises, c’est d’autant plus important qu’il n’y a pas que les juges. Il y a également les jurés qui font partie de la cour, un jury « populaire » comme ils disent.

Amal : Oui, c’est pour ça que c’est important d’informer, d’informer encore et encore. L’opinion publique a des préjugés. Les grands médias pointent du doigt les banlieues. Pourquoi quelqu’un qui n’a jamais vu un Noir ou un Arabe a peur des Noirs et des Arabes ? C’est presque du lavage de cerveau qu’il faut faire, même si c’est pas le bon terme. Il ne faut pas hésiter à répéter et répéter encore, à raconter la réalité des faits, même si ça choque. Il faut organiser des débats et des rencontres. Il faut prendre le temps, même avec ceux qui ne sont pas d’accord avec vous, même avec ceux qui peuvent être virulents et vont poser des questions comme : « Oui, mais qu’est-ce qu’il a fait ? » À ceux-là, je réponds : « Quand bien même il aurait fait quelque chose, est-ce que ça justifie qu’on le tue ? Non, rien ne peut le justifier. La peine de mort a été abolie ! »

Il faut pousser les gens dans leurs contradictions et retourner leurs préjugés. Par exemple, j’ai obtenu une petite victoire face aux médias. Au début de l’affaire, ils parlaient toujours de mon frère dans des termes comme le « multirécidiviste » ou le « braqueur ». Maintenant, deux ans après, ils utilisent plus souvent des formules comme « ce jeune homme de vingt-neuf ans ». Ça change tout, même pour la famille de Lahoucine, c’est important. Parce qu’en plus d’avoir perdu un être cher, on l’insulte publiquement, jusqu’à le rendre coupable de sa propre mort. Face à cela, c’est pas évident, mais il faut s’organiser.

Tu as rencontré la famille Aït Omghar le soir même de la mort de Lahoucine. Pourquoi être allée les voir si vite ?

Amal : Il faut passer le relais. D’autres familles m’ont aidée. Quand j’ai appris ce qui s’était passé à Montigny-en-Gohelle, j’ai revécu le drame, je savais déjà ce qui allait se passer pour cette famille. Quand tu traverses une telle épreuve, tu n’es plus la même personne. Il ne faut pas hésiter à contacter la famille, se rendre sur place. Même si c’est difficile, il faut se présenter et dire : « J’ai vécu la même chose. » Il faut leur présenter les étapes, les conseiller sur ce qu’il faut faire. Après, il faut les laisser dans leur deuil. Il y a des familles qui sont dans le mektoub, qui ne veulent pas faire de bruit. Il faut les laisser tranquilles. Certaines réagissent après plusieurs mois ou années.

C’est dans ce sens que tu as créé un collectif de familles qui s’appelle « Urgence notre police assassine » ?

Amal : Dans ce collectif, il y a la famille Aït Omghar, Farid, le frère de Wissam El-Yamni, la famille de Nabil Mabtoul de Millau. Il n’y a que quelques familles pour l’instant, mais c’est important de se soutenir, de se conseiller. On se téléphone régulièrement. Je pense à Yasmina, la mère de Youssef Mahdi, qui m’a appelée parce qu’elle va rencontrer le juge d’instruction bientôt, et pour la première fois. On va donc préparer cette rencontre ensemble, c’est très important. Le collectif sert aussi à ça. Depuis deux ans, j’ai côtoyé beaucoup de monde, dont des gens qui ont de l’expérience, on prend des conseils d’un peu partout. Mais dans tous les cas, il faut que les familles soient complètement investies dans les dossiers. Elles ne doivent pas se laisser dessaisir par qui que ce soit. Il ne faut pas se laisser déposséder du dossier, parce que c’est tout ce qui nous reste de nos proches.

P.-S.

Paru initialement dans le livre collectif Permis de tuer, paru en 2014 aux Editions Syllepse, ce texte est reproduit avec l’amicale autorisation des auteurs et éditeurs.