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Inch Allah l’égalité !

Entretien avec Cécilia Baeza, Ismahane Chouder et Malika Latrèche, du Collectif des Féministes Pour l’Égalité (Première partie)

par Cécilia Baeza, Ismahane Chouder, Malika Latrèche
17 mars 2015

À l’heure, aujourd’hui, où sur la France souffle un vent réactionnaire, anti-démocratique, raciste, et plus spécifiquement islamophobe, à l’heure notamment où se multiplient les offensives idéologiques, médiatiques et parlementaires contre les femmes musulmanes portant le foulard, à l’heure aussi où des résistances s’organisent, une rencontre est organisée le mercredi 18 mars 2015, 19h00, à la librairie La Brèche (27 rue Taine, Paris 12ème) autour d’Ismahane Chouder et Pierre Tevanian, coordinateurs du livre Les filles voilées parlent, et Ndella Paye, militante de Mamans Toutes Egales. En guise d’invitation à cette rencontre, nous republions ici un extrait du livre, nous republions une discussion à trois voix – extraite du recueil Les filles voilées parlent – dans laquelle trois présidentes successives du Collectif des féministes pour l’égalité, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Cecilia Baeza (« non-musulmane, mais souvent prise à partie comme ‘islamogauchiste’ ou comme ‘chienne de garde des voilées’ ») nous racontent les épisodes tantôt douloureux, tantôt cocasses, souvent les deux ensemble, qui ont accompagné l’émergence de ce nouveau mouvement féministe regroupant des femmes musulmanes ou non, voilées ou non...

Ismahane Chouder :

Tout a commencé aux réunions préparatoires de la « Marche des femmes 2004 », qui se sont tenues tous les mercredis soirs à la Bourse du Travail de Paris à partir de février. Il y avait des représentants de dizaines d’organisations féministes, des syndicats et des partis de gauche. Les réunions étaient dirigées par Maya Surduts et Suzy Rojtman du CNDF [1], et il s’agissait à la fois de définir le contenu des mots d’ordres et d’organiser la logistique : le trajet, l’ordre des cortèges, etc. Moi j’étais là avec d’autres copines du Collectif Une école pour tou-te-s) et quand nous sommes arrivées, il y avait moi et Sonia qui portions un voile, nous avons senti un grand froid dans la salle, et très vite les discussions se sont orientées vers le voile.

Le texte d’appel évoquait la loi sur le voile, qui était sur le point d’être votée, mais sans la soutenir ni la dénoncer. Il faut dire que les collectifs féministes étaient très scindés : certaines étaient contre le voile et pour la loi, d’autres étaient contre la loi mais aussi contre le voile, et elles avaient donc du mal à s’engager contre cette loi, et les organisations clairement engagées contre la loi étaient nettement minoritaires. Du coup, le texte commun était un compromis, ce qui fait que même s’il ne soutenait pas la loi, il allait dans le sens de la stigmatisation du voile, en le liant à des violences faites aux femmes, en précisant : « quel que soit le sens que lui donne celles qui le portent » ! Et pour moi qui porte le voile, me voir renvoyée du côté de ces violences n’était pas acceptable !

J’ai voulu parler, mais Maya Surduts m’a tout de suite coupé la parole en disant que j’avais assez parlé, alors que je venais seulement de commencer ! Je lui ai répondu qu’elle avait un comportement de phallocrate, ce qu’elle n’a évidemment pas apprécié ! Quelqu’un, je ne sais plus qui, a même dit qu’il était hors de question que des femmes voilées défilent à la Journée des femmes. Nous nous sommes dit : mais alors nous ne sommes pas des femmes ? Nous sommes quoi ? Il y a heureusement eu une militante des Panthères Roses qui a dit qu’on devait nous laisser la parole, qu’il était hors de question d’interdire à quelque femme que ce soit de participer à la manifestation, et que si on nous sortait du cortège, elles sortiraient avec nous.

Finalement, nous n’avons pas voulu signer le texte commun, et nous avons défilé avec notre propre tract, qui reprenait toutes les revendications du texte commun, mais avec un passage en plus contre la stigmatisation des femmes voilées et contre la loi anti-foulard, en disant que c’est une loi sexiste, qui prive des filles d’éducation.

Le jour de la manifestation, nous avons eu de grosses difficultés à nous insérer dans le cortège : nous avons dû faire face à des insultes, des bousculades, et même des tentatives de coups physiques. Il y avait des hommes qui nous bousculaient pour nous empêcher de rentrer dans le cortège, et des femmes qui nous insultaient :

« Vous n’avez rien à faire ici »

« C’est une honte ! »

« Rentrez chez vous »

« Retournez en Arabie, en Iran, en Afghanistan ».

Nous avons eu aussi un « comité d’accueil » particulièrement violent à l’arrivée de la manifestation Place de la Nation, sous les huées, les menaces, et même des crachats ! Tout cela de la part d’autres manifestants ! Ils ont même stigmatisé le « service d’ordre » qu’on avait constitué pour la manif, comme tous les autres services d’ordre d’ailleurs : comme il y avait des hommes, ils se sont retrouvés stigmatisés dans la presse ou dans les groupes militants adverses comme des « barbus » encadrant leurs femmes. Alors qu’il y avait des musulmans et des non-musulmans, des hommes et des femmes, et que surtout, beaucoup d’autres cortèges dans cette manif avaient eux aussi un « service d’ordre » masculin. À commencer par ceux qui nous ont fait barrage !

Cécilia Baeza :

C’est à ce moment que nous avons fondé le CFPE. Au départ, il y a des femmes qui se rencontrent au Collectif Une école pour tou-te-s, et qui décident de prendre à bras le corps la question féministe, parce qu’elles sont féministes, et que le féminisme a été un des principaux arguments qui a servi à justifier la loi anti-voile. D’autre part, comme les femmes qui portent le foulard sont toujours stigmatisées comme dépendantes de frères, de pères, d’intégristes, elles décident de fonder un collectif non-mixte, exclusivement féminin. Christine Delphy est choisie comme première présidente du CFPE, avec comme vice-présidente Zahra Ali, qui a 18 ans et qui est alors lycéenne en terminale, avec son foulard. Le collectif est fondé début 2004, mais nous nous organisons vraiment en juin 2004, avec une Charte, où sont affirmés notamment le droit de porter le foulard et de ne pas le porter ; la lutte contre les discriminations sexistes ; et le refus d’un modèle unique d’émancipation.

À partir de ces principes, énormément de choses restaient à discuter, car nous ne nous connaissions pas, et nous avons donc eu beaucoup de débats internes, sur internet et dans des réunions, avec parfois des tensions. Notamment au moment du débat sur l’avortement, où il y a eu un peu un sentiment de « donnant-donnant », avec des féministes « non-musulmanes » qui disaient en substance :

« Nous nous sommes engagées pour vous défendre sur le voile, alors en échange , donnez nous votre soutien sur l’avortement ».

Il y avait un fond juste, qui consistait à dire : peu importe finalement qu’une pratique nous plaise ou pas, heurte ou pas nos convictions, que ce soit le port du foulard ou le recours à l’avortement ; il y a quelque chose de plus important et qui nous unit qui est le droit de choisir. Mais le débat était biaisé par autre chose : le fait qu’il y avait une parole considérée comme la parole féministe légitime, et qui semblait dire :

« Vous, non-féministes, venez nous rejoindre ».

Et puis nous étions piégées par l’agenda, le trentième anniversaire de la loi Veil qui arrivait, et le contexte général, le besoin de se positionner dans le champ féministe, et de prouver aux autres que nous étions bien des féministes. J’entends par là : un besoin de tout le collectif d’être reconnu légitime par les autres organisations féministes, ce qui a abouti en interne à une situation où les musulmanes voilées se sont aussi senties obligées de prouver aux autres copines qu’elles étaient bien féministes…

Malika Latrèche :

Il y a eu des tensions lors d’une réunion en octobre 2004 où des femmes à côté de moi disaient :

« Mais qu’est-ce qui va se passer quand il faudra se positionner sur le droit à l’avortement ? Est-ce que vous serez là ? »

Le trentième anniversaire de la loi Veil arrivait en janvier, et tout le mouvement féministe français préparait cet anniversaire. Mais moi, par exemple, je ne m’étais jamais posé la question, et je l’ai prise en pleine figure. Même entre femmes musulmanes, d’un point de vue religieux, nous n’avions pas eu de réflexion poussée sur la question. Nous nous retrouvions au milieu de ces questions :

« Est-ce que vous allez être là »

Et certaines répondaient à notre place :

« Non, c’est trop utopique ! ».

Et moi, au milieu, je répondais :

« Ben, oui, on sera là avec vous »

Mais la vérité, c’est que je n’avais pas du tout réfléchi à cette question, et que je ne me sentais mal à l’aise. Il y avait par exemple des féministes algériennes qui nous avaient soutenu contre la loi antivoile, mais qui donnaient l’impression d’avoir des doutes sur notre féminisme. Par rapport à leur vision ou leur connaissance traditionnelle de l’Islam, elles se disaient :

« Non, pour elles, ça doit être anti-islamique d’aller à cette manif, l’Islam l’interdit ».

Je savais au fond de moi que ce n’était pas vrai, et que nous devions soutenir le droit à l’avortement. J’étais tiraillée.

Ismahane Chouder :

Nous avions un peu l’impression de devoir valider notre « certificat de féminisme ». Mais ce qui nous a surtout fait violence, c’était la question de notre visibilité publique : quelle image allions nous renvoyer ? Il faut bien comprendre une chose : quand tu croises une femme voilée, tu ne vois pas seulement un individu. Tu vois forcément toute une communauté derrière : la communauté musulmane. Et ça, c’est piégeant. J’aurais pu aller manifester pour la loi Veil en tant qu’Ismahane, en sachant pourquoi j’étais là, car je n’ai pas de réticence personnelle par rapport au droit à l’avortement. Pour moi, c’est un droit acquis, qui se trouve reconnu et codifié avec précision dans les textes de référence islamique. Mais j’étais obligée de penser au regard des autres.

Ce qui me posait problème était cette visibilité publique de femmes musulmanes dans une manifestation, où elles n’auraient pas la possibilité d’expliquer les raisons nuancées de leur présence : notamment la possibilité de souligner la différence entre être « pour l’avortement » et « pour le droit à l’avortement ». Surtout que ce débat-là n’a pas vraiment eu lieu dans la « communauté musulmane » française. Donc vis-à-vis de cette « communauté », je ne voulais pas donner un sentiment d’opportunisme, ou pire de trahison :

« Pour faire bonne figure, pour être acceptées comme féministes, elles ont bradé leurs principes religieux ! ».

C’est pourquoi certaines, comme moi ou comme Malika, n’y sont pas allées. Mais je sais que d’autres copines voilées y sont allées : Ndella, Sonia, Zahra…

Cécilia Baeza :

Nos débats internes ont abouti à un accord sur le droit de recourir à l’avortement, ce qui n’est pas une obligation pour celles qui ne veulent pas y recourir, mais laisse la liberté de le faire à celles qui le choisissent. Et nous avons donc décidé de nous associer à l’Appel à manifester pour défendre ce droit. Mais de toutes façon, quelle que soit notre position, on le retourne contre nous. En l’occurrence, nous prenons position pour le droit à l’avortement, mais évidemment on nous accuse de double discours et d’opportunisme.

Cette défiance s’est exprimée quand on a envoyé notre signature pour le texte d’appel à manifester : nous avions pris la peine d’écrire un courrier en bonne et due forme, mais la direction du CNDF n’a pas voulu intégrer notre signature, en prétextant un retard de notre part, alors qu’on était quinze jours avant la manif, que la plupart des tracts n’étaient pas encore imprimés, et qu’on pouvait parfaitement nous rajouter sur la liste des signataires. Nous avions même envoyé une représentante non-voilée, Suzanne, pour une espèce de mission diplomatique, parce que nous savions d’expérience que le voile attisait les passions ; nous avions aussi choisi exprès une représentante qui avait des liens avec le CNDF, qui les côtoyait depuis longtemps, pour faciliter les pourparlers.

Seulement voilà, parmi les moyens de nous écarter, il n’y a pas que le refus frontal : il y a aussi le fait de ne pas nous informer des réunions, de ne pas nous inscrire dans la liste de leurs contacts, de nous ignorer, de faire comme si nous n’étions pas dans le champ du féminisme – alors que nous clamons notre féminisme, et que malgré le désaccord sur le voile, pour les autres sujets, sur pratiquement sur toutes leurs luttes, nous sommes prêtes à joindre nos forces. Le même scénario s’est répété à la Journée des femmes de 2006 : nous ne sommes jamais informées des réunions. Nous sommes vraiment tenues à l’écart.

En 2005, l’exclusion est encore plus explicite. Nous décidons de ne pas nous investir en tant que CFPE dans la préparation de la Marche des femmes, mais de nous joindre au cortège Une école pour tous. Cette fois-ci, nous demandons expressément, et à l’avance, à signer le texte d’appel et à prendre part pleinement à la manif. Mais lors d’une réunion, à la demande de certaines organisations (Lutte ouvrière et le Planning familial), notre droit de participer est mis au vote, et rejeté à la majorité. La tension est au maximum parce que l’UFAL (Union des familles laïques) [2] et Ni putes ni soumises ont déjà annoncé qu’ils quittaient la coordination et montaient une marche concurrente deux jours avant, au motif que la coordination nous avait acceptées dans ses réunions préparatoires !

Cette fois-ci, l’exclusion est explicite, et assumée par la coordination : auparavant c’était nous qui refusions de signer leur texte à cause du désaccord pour le voile, ou bien il y avait le prétexte de notre signature arrivée trop tard ; là, nous sommes présents, dans les temps, nous acceptons le texte d’Appel, malgré son silence sur les ravages de la loi antivoile, et c’est la Coordination qui vote pour nous exclure.

Du coup, cette exclusion suscite plus de protestations que les précédentes, de la part d’individus, notamment certaines « Femmes solidaires », mais aussi de la part de certaines organisations, qui dénoncent officiellement notre mise à l’écart : les Panthères roses, les Verts, la confédération syndicale SUD-G10 Solidaires, la Ligue des droits de l’homme, le MRAP et la FSU… [3] Nous, de notre côté, nous commençons à avoir l’habitude de nous faire jeter, donc nous allons quand même à la manif sans nous démonter, et nous nous trouvons des complices pour ouvrir une « brèche » dans le cortège et nous offrir « l’asile » ! En 2004 c’étaient les JCR [4], en 2005 ce sont les Verts.

Ismahane Chouder :

Juste avant, Maya Surduts (présidente de la Coordination) est venue nous voir en nous accusant d’être responsables de la division du mouvement féministe, et en nous demandant un geste d’apaisement :

« Participez à la manif, d’accord, mais en queue de cortège, après les partis politiques ».

Sympa ! Il s’est aussi dit lors d’une réunion de la Coordination que, puisque nous ne sommes pas acceptées comme signataires et membres à part entière du cortège, le Service d’Ordre de la Coordination n’assurera pas notre protection si nous sommes agressées au cours de la manif ! « Venez, mais à vos risques et périls ! ».

Le jour de la manif, Place Clichy, nous avons pris place entre les Verts et les Panthères roses, avec qui tout s’est très bien passé. Bien entendu, il y avait toujours des gens sur le côté pour venir nous apostropher et nous dire que nous n’avons « rien à faire ici ». Mais c’était quand même moins violent qu’en 2004. D’une part parce que nous n’étions plus dans le climat explosif du vote de la loi, d’autre part parce les plus hostiles boycottaient la manif, et enfin parce que des grandes organisations comme la LDH ou la FSU avaient réagi : du coup, nos ennemis ravalaient un peu leur salive. D’année en année, notre présence se banalise : nous faisons peu à peu partie du paysage, même si l’accueil est encore loin d’être amical !

Et puis nous avons un cortège joyeux, animé, qui fait du bruit, et sans porte-voix ! En 2006, il y avait même le cortège PCF derrière nous, avec Marie-Georges Buffet, et ils ont repris tous nos slogans ! Et ça produit son effet : on voit des visages qui se dérident, des gens qui passent de l’inquiétude à l’amusement… Cela dit, ce qui était moins drôle, en 2006, c’est qu’il n’y avait plus personne : à peine quelques centaines de personnes. Et une femme est venue nous dire :

« Bravo ! Vous avez réussi votre coup ! ».

Comme si c’était de notre faute, et comme si notre objectif était de tuer le mouvement féministe ! Alors que justement, nous, nous étions encore là, et qu’il aurait plutôt fallu poser la question à tous ces gens qui étaient venus en masse en 2004 contre le voile, et qui, deux ans après, contre la discrimination au travail et l’inégalité salariale, n’étaient plus là.

Deuxième partie : La Journée mondiale des femmes du 29 mai 2005 à Marseille

P.-S.

Propos recueillis par Pierre Tevanian à Paris le 2 juillet 2006. Ce texte est extrait du recueil Les filles voilées parlent, dont nous avons déjà publié l’Introduction, et que nous recommandons vivement.

Notes

[1] CNDF : Coordination nationale pour les droits des femmes. Cette coordination regroupe des dizaines d’associations féministes, de syndicats et même de partis politiques, et organise chaque année la Marche des femmes le 8 mai de chaque année

[2] Organisation militant pour la prohibition du voile, et défendant une vision très autoritaire et anti-musulmane de la laïcité. De sensibilité « national-républicaine de gauche », cette organisation multiplie, sur son site « Respublica », les campagnes prohibitionnistes contre le voile et les injures islamophobes. À titre d’exemple, on débat sur ce site d’une possible interdiction du voile dans tout l’espace public, et on y dénonce comme anti-laïque la vente d’une paëlla sans porc dans un stand de la Fête de l’humanité. Cf. Laurent Lévy, Le spectre du communautarisme, Éditions Amsterdam, 2005

[3] Principal syndicat enseignant. Sa position au moment de la loi antivoile a été une désapprobation, mais aucune condamnation ferme des exclusions, et aucune campagne de protestation. L’ensemble des réactions de protestation évoquées ici est disponible sur le bolg des Féministes pour l’égalité.

[4] Jeunesses Communistes Révolutionnaires.