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Intervention contre une loi d’exclusion

À propos de la loi interdisant le voile à l’école

par Christine Delphy
9 février 2004

Ce texte reprend l’intervention de Christine Delphy au Meeting "Une école pour toutes et tous", qui s’est tenu au Trianon, le 4 février 2004.

Le projet de loi contre le port de signes religieux, est de l’avis
général, dirigé contre le seul " voile ", qu’on appelle aussi foulard
islamique.

La loi rendra plus facile d’expulser les filles portant le foulard des
écoles. Ce projet de loi divise tous les groupes politiques, toutes les
associations de la société civile, il divise aussi les féministes. Les
partisans de la loi, dans chaque groupe, sont les plus nombreux. Les
discussions, difficiles, montrent que les arguments rationnels ne
tiennent pas une grande place dans leurs convictions. La vue du foulard
leur est insupportable, ils et elles ne veulent même pas discuter avec
les jeunes filles voilées. Comme l’a dit un membre de la commission
Stasi, ils n’ont pas jugé utile d’auditionner les intéressées, parce
qu’ils " ne sont pas sensibles à leurs arguments " ; si peu sensibles
en fait qu’ils ne veulent même pas les entendre.

C’est hélas la
position de la majorité de nos concitoyens, résumés par une féministe :
le voile est un symbole d’oppression. Point à la ligne. La conclusion
implicite, et qui explique le refus d’écoute, est que seules des
personnes manipulées ou aliénées, ce qui est la même chose, peuvent
arborer un symbole d’oppression. Et à quoi bon discuter avec des
personnes manipulées et aliénées ?

Donc d’emblée, les lignes sont
tracées : nous savons ce que signifie ce que vous portez, nous savons
mieux que vous ce que vous faîtes, et rien de ce que vous pourrez dire
n’entamera nos certitudes, adossées à la principale certitude : celle
d’avoir raison, d’avoir la vérité et la science infuses. Quand on
décide qu’une partie de la population ne maîtrise ni ses conduites, ni
leurs sens — ce qui est la définition de la maladie mentale—
discuter est non seulement inutile, c’est même dangereux, puisque cela
suppose de se laisser toucher et peut-être contaminer par un discours
pathologique.

La seule chose qu’on puisse faire pour ces personnes, c’est essayer de
les protéger contre elles-mêmes, contre leurs manipulateurs, et si on
n’y arrive pas, protéger les autres de la contamination en les retirant
des rayons, pardon, des salles de classe.

Donc on va supprimer le droit fondamental de ces jeunes filles d’être
scolarisées, sous prétexte que leur présence menacerait potentiellement
le droit des autres de ne pas porter le foulard. En plus de les
considérer comme aliénées, on fait à ces jeunes filles un procès
d’intention : elles auraient le dessein de rendre le port du foulard
obligatoire en France. Qui pouvait imaginer que ces deux mille jeunes
filles, en majorité issues, comme on dit, de " l’immigration " — ce
lieu de naissance excessivement étrange et qui n’apparaît sur aucune
carte de France — qui pouvait imaginer il y a seulement 6 mois
qu’elles avaient un pouvoir si considérable ?

Ce n’est qu’en adoptant cette position paranoïaque que l’on comprend
pourquoi leur mise à l’écart est devenue la priorité des priorités
politiques. Ce n’est qu’à partir de ce délire qu’on peut comprendre le
raisonnement contourné qui justifie la suppression d’une liberté comme
la défense d’une autre liberté, bien que cette dernière ne soit pas
attaquée pour l’instant, et soit, à dire vrai, inattaquable.

C’est le
raisonnement qui est derrière le déclenchement des guerres baptisées
préventives et si à la mode : on agresse au nom de la défense contre un
danger imaginaire. Ici aussi le danger est imaginaire : non seulement
personne n’a l’intention dans ce pays de rendre le port du foulard
obligatoire, mais surtout personne ne pourrait le faire. En attendant ,
une fois que les guerres sont déclenchées, leur dynamique destructrice
de sociétés et de vies se poursuit implacablement.

Dans celle qui est déclenchée en France au nom de la défense contre le
" danger islamiste " — dont personne ne peut prouver l’existence dans
ce pays — la dynamique de conflit va se poursuivre, et s’aggraver ;
comme dans les autres guerres préventives. Même si le danger se révèle,
à l’examen, d’ordre fantasmatique, la guerre, elle, sera réelle, et
fera des victimes ; les premières en seront les jeunes filles exclues
par un Etat reniant son obligation de scolariser tous les enfants ; la
deuxième victime sera la possibilité de réconciliation entre une
communauté d’origine maghrébine, ulcérée à bon droit par des décennies
de discrimination, et le reste du pays.

En effet, comment les sociologues, féministes ou non, analysent-elles
et ils l’adoption de la religion musulmane et dans le cas des filles,
le port du foulard ? Comme une réaction au fait d’avoir été et d’être
exclus, tant symboliquement que matériellement, de la communauté
nationale. Même la classe politique, gauche et droite confondue, même
les partisans de la loi, même les membres de la commission Stasi le
reconnaissent : tout ceci se déroule sur fond de ghettoïsation, de
discrimination à tous les niveaux, et particulièrement sur le marché du
travail. Mais la discrimination, on ne veut pas la voir ; non la France
n’est pas raciste, ce n’est que Le Pen qui l’est : mais alors pourquoi
les descendants d’immigrés maghrébins, à diplôme égal, sont-ils et
elles quatre fois plus victimes du chômage que les autres ?

Certains et certaines reconnaissent ce problème, mais trouvent que la
réaction des personnes visées est malvenue. " Vos griefs sont réels
leur disent-ils, mais vous vous trompez de réponse ". En tant que
féministe, je sais que la révolte des dominées prend rarement la forme
qui plairait aux dominants. Je peux même dire : elle ne prend jamais
une forme qui leur convient. Et aller plus loin : ce que les dominants
attendent, c’est qu’on demande ses droits poliment, et que si on ne
les obtient toujours pas, quarante ans après, on fasse comme si de rien
n’était. Et c’est bien vrai que cela ne fait pas de différence, pour
les hommes, si la violence masculine contre les femmes est éradiquée
demain ou dans 100 ans. Et que cela ne fait pas de différence, pour les
Blancs, si le racisme est éradiqué demain ou dans 100 ans.

Ce qui est grave en revanche, aux yeux des dominants, c’est que les
opprimés " se trompent de réponse ". C’est cela qu’il est urgent de
corriger, de réprimer, de mater. Ce que la classe politique dit avec un
ensemble touchant c’est : on a identifié la cause du problème, mais on
va s’attaquer d’abord à sa conséquence - votre réaction malencontreuse — en laissant la cause pour plus tard, comprendre : pour jamais. Nous
féministes pour l’égalité, nous disons : s’il faut commencer par
quelque chose, c’est - et je reconnais que c’est une logique qui est
étrangère à notre classe politique-par le commencement.

La maladie dont souffre ce pays, ce n’est pas deux mille jeunes filles
qui portent le foulard, pour des raisons diverses, qui sont les leurs
et qu’elles sont libres d’avoir, tant qu’elles ne commettent pas de
délit. Et où sont les délits qu’elles ont commis ? Où sont les femmes
qu’elles ont battues à mort, les enfant qu’elles ont violés ?

Les
principales maladies de ce pays, ce sont : le sexisme patent, brutal,
institutionnel, omniprésent ; et le racisme patent, brutal,
institutionnel systémique, omniprésent. Le même qui régit la politique
des employeurs, celle des offices HLM, celle de l’ANPE, celle de Le
Pen.

Nos politiques ont choisi de détourner le regard de cette maladie
grave, pour ne s’en prendre qu’à ses symptômes. Or l’indifférence au
racisme, c’est encore du racisme. Mais réaffirmer des principes, ça ne
mange pas de pain-du moins le croient-ils, aveugles aux conséquences à
long terme de leur bêtise—tandis que prendre à bras le corps une
culture où la discrimination, tant sexiste que raciste, est banalisée,
est devenue la norme et non plus l’exception, cela demanderait du
travail. Beaucoup. Soigner la fièvre est trop coûteux, cassons le
thermomètre.

Les conséquences de cet aveuglement collectif et de la loi dont il va
accoucher, sont préoccupantes : le ressentiment justifié des
descendants d’immigrés maghrébins, soupçonnés d’appartenir à un parti
de l’étranger dès qu’ils cherchent une dignité qu’ils n’ont pas
trouvée dans une égalité républicaine aux abonnés absents (comme le n° 
114, censé recevoir les plaintes pour discrimination raciale), ce
ressentiment ne pourra que s’approfondir. Et pour cette raison la loi
ouvre un boulevard aux extrémistes de tout poil, y compris les
extrémistes musulmans-pourquoi n’y aurait-il pas d’extrémistes parmi
eux puisqu’il y en a partout ailleurs ?

Essayons de voir le positif : le lien est désormais fait entre les
féministes et les jeunes femmes voilées, dont beaucoup développent un
féminisme non pas contre mais avec l’islam . Et pourquoi pas ? Il y a
longtemps que nous dialoguons avec celles qui sont catholiques et
féministes, protestantes et féministes, juives et féministes. Et si je
termine par cette lueur rose dans un ciel plombé, c’est que j’ai vu et
entendu hier soir s’exprimer, lors d’une réunion de " progressistes ",
l’arrogance coloniale et raciste la plus éhontée ; et que j’en ai conçu
un grand découragement. Si j’essaie ce soir de vous convaincre que d’un
mal peut sortir un bien, c’est que j’essaie d’abord de me convaincre
moi-même ; et j’espère que vous m’y aiderez.