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Je préfère un excès de caricature (du prophète)

par Sebastien Fontenelle
26 juin 2007

Ce mardi 26 juin 2007, le Procureur de la Cour de Cassation vient de requérir l’annulation de la relaxe dont avait bénéficié Hamé, du groupe de rap La Rumeur, dans le procès que lui intentait le ministère de l’Intérieur depuis plus de cinq ans. Poursuivi, à l’initiative de Nicolas Sarkozy, pour avoir simplement énoncé une vérité : l’existence et l’impunité de la violence policière, le rappeur avait été relaxé en première instance en décembre 2004, puis en Appel en juin 2006. Nicolas Sarkozy avait alors saisi la Cour de Cassation, qui rendra son jugement le 11 juillet prochain. En attente de ce jugement lourd d’enjeux, et en signe de solidarité, nous publions un article de Sebastien Fontenelle qui revient sur l’affaire Hamé , ainsi que sur une autre affaire similaire : « l’affaire Placid ». Deux attaques graves qui ont pourtant laissé absolument zen nos bataillons de défenseurs de la liberté d’expression : BHL, Onfray, Finkielkraut, Taguieff, Fourest, Philippe Val et autres essayistes-éditorialistes qui avaient décrété la patrie en péril lors de « l’Affaire Redeker », ou lorsque deux associations musulmanes avaient porté plainte contre des caricatures islamophobes...

Pour stupéfiant que cela puisse paraître, il y a encore en France des gens qui pensent, comme Philippe Val, patron de "Charlie Hebdo", que Nicolas Sarkozy, chef de l’Etat, est un ami des libertés.

D’où vient ce grave malentendu, exactement ?

De ce que Nicolas Sarkozy, au moment du (grotesque) "procès des caricatures", qui a opposé "Charlie Hebdo" à des milliards de musulmans ivres de sang (pléonasme), s’est fendu, était-ce gentil, d’une lettre de soutien à Philippe Val, où il écrivait, en substance, "non vous n’aurez paaaa-aaaa-aaaaas ma liberté de penser" - précisant même, je cite : "Je préfère un excès de caricature à un excès de censure".

Philippe Val, qui a sur la marche du monde en général (et sur le doux feulement des F-111 le soir au-dessus des populations arabiques) des vues (au moins) assez proches de celles des clercs de chevet de Nicolas Sarkozy, avait positivement adoré ce courrier du coeur : il avait, ensuite, chaleureusement remercié Nicolas Sarkozy, le qualifiant, dans "Charlie Hebdo", de franc démocrate, républicain jusqu’au bout des ongles, beau, chaud, et pour tout dire follement sexy.

(Depuis, Philippe Val, qui a réalisé (avec tristesse) que l’électorat UMP continuait à bouder son ridicule hebdomadaire, rétropédale comme un fou, semaine après semaine, pour essayer de garder quelques lecteurs "de gauche", mais le mal est fait : additionnée aux laids ricanements guerriers par quoi il salue depuis des années chaque nouveau bombardement étatsunien, sa génuflexion nicolassarkozyste lui a définitivement aliéné une immense fraction du lectorat traditionnel de "Charlie Hebdo".

Philippe Val se console en débattant, sur i-TELE, avec force contradicteurs de qualité, comme Philippe Tesson ou Jean-Marc Lech, dans des joutes verbales de très, très haute tenue.)

Et donc : il y a encore des gens qui pensent que le chef de l’Etat est le Dernier Rempart de la liberté d’expression (que menacent les hideuses légions de l’islamo-gauchisme), comme dans une pétition de soutien à Robbie Redeker.

Or : non.

Dans la vraie vie, Nicolas Sarkozy préfère, c’est vrai, un excès de caricature du prophète à un excès de censure, mais il préfère (et c’est cohérent) un excès de censure à toute caricature de la (nombreuse) corporation connue sous le nom générique de "forces de l’ordre".

Le dessinateur Placid l’a récemment expérimenté, pour avoir publié ce dessin :

Placide

Publication qui lui a valu, ça serait dommage de l’oublier, d’être condamné à 500 euros d’amende pour "injures publiques" envers "la police nationale".

Sans que les (très) hautes consciences qui avaient tant pétitionné pour "Charlie Hebdo" ne lèvent, il va de soi, le petit doigt, et sans que "Charlie Hebdo" réagisse : un peu comme si les seules caricatures susceptibles de faire marrer ces gens-là étaient celles qui font chier les Bougnoules.

Quand le ministère de l’Intérieur, dont Nicolas Sarkozy a longtemps été l’hôte, lance, comme disent les crétins qui ne savent pas de quoi ils parlent, une "fatwa" contre un dessinateur qui a eu l’outrecuidance de représenter un flic, on n’entend plus (du tout) chanter nos si courageux défenseurs de la liberté d’expression - car eux non plus n’aiment pas, au fond, que l’on se moque de la police.

Autre exemple, au moins aussi révélateur de l’inconcevable tartuferie de ces misérables sentinelles : c’est le 13 juin prochain que "la cour de cassation va trancher le conflit entre (Nicolas) Sarkozy et (le (fort plaisant) groupe de rap) La Rumeur", comme le rappelle aujourd’hui "Le Monde".

De quoi s’agit-ce ?

De "l’affaire qui oppose le ministère de l’intérieur à Mohamed Bourokba, dit Hamé, membre de La Rumeur, sans doute le plus politisé des groupes de rap français".

Une "plainte avait été déposée le 3 juillet 2002 par M. Sarkozy", alors ministre de la police, "après la parution d’un article signé Hamé intitulé "L’insécurité sous la plume d’un barbare" : ce billet d’humeur avait été publié dans un magazine promotionnel qui accomapgnait la sortie du premier album du groupe, "L’Ombre sur la mesure", le 16 avril 2002".

Hamé y écrivait notamment : "Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété".

Nicolas Sarkozy : "Lesdits propos portent atteinte à l’honneur et à la considération de la police nationale en ce qu’ils insinuent l’existence de conduites illégales de la part des forces de police".

(Des bavures ?

En France ?

Mais vous plaisantez !)

Hamé ajoutait : "La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers, c’est avoir plus de chances de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche (...), d’humilitations policières régulières".

Nicolas Sarkozy : "(Ces propos sont) diffamatoires dans la mesure où ils insinuent l’existence de pratiques déontologiquement prohibées de la part des forces de l’ordre, ainsi qu’un comportement contraire à la probité".

(Or, si la police, dans les banlieues, n’était pas toujours d’une exquise politesse, on le saurait, pas vrai - comme on dit à Clichy-sous-Bois.)

La prochaine fois que vous chercherez une rime pour honneur de la police, essayez donc Nicolas Sarkozyce.

"Le Monde" rappelle que "le rappeur d’origine algérienne a été relaxé une première fois, en décembre 2004, par la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris, puis en juin 2006, par la cour d’appel".

Mais Nicolas Sarkozy, en fan de base de la liberté d’expression qu’un excès de censure désole, a maintenu sa plainte - de telle sorte que l’affaire est désormais entre les mains de la cour de cassation.

Est-ce que vous en avez entendu parler, autant que de l’affaire des caricatures ?

Est-ce que vous avez lu, dans la presse "de gauche", de vibrantes pétitions ?

Ben non.

Beeeeen non.

Rien.

Du.

Tout.

Nos éclairés clercs, si gigotants lorsqu’il s’agit de bouter le Sarrasin, restent cois.

(Il est vrai que pour le plus emblématique de ces valeureux penseurs, le rap de Diam’s (qui est une espèce de chanson pour enfants, à côté de celui de La Rumeur) incarne, accrochez-vous, "l’avachissement" de notre fier et beau pays - où il convient par conséquent d’oeuvrer (avec Nicolas Sarkozy) au Redressement National.)

Est-ce que vous avez entendu Philippe Val ?

Nenni, le gars est occupé : il cherche une repartie cinglante à balancer dans les gencives de Jean-Marc Lech.

Quand des musulmans portent plainte contre "Charlie Hebdo", tout ce petit monde pousse des hurlements de rage - et remercie humblement Nicolas Sarkozy de veiller aux respects de nos libertés fondamentales.

Quand Nicolas Sarkozy porte plainte contre un rappeur qui se trouve être d’origine algérienne, tout le monde ferme soigneusement sa gueule - car en effet, quoi de plus normal, pour un gars qui adore l’excès de caricature, que d’essayer de museler l’anti-France ?

Au bal des tartuffes, cherchez surtout pas les Ami(e)s Officiel(le)s des Libertés du côté de l’orchestre : ils dansent, au fond de la salle, la bourrée du nouveau régime.

Ce texte a été publié une
première fois sur le blog Vive le feu