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Juliet Berto

Portrait chinois d’une Chinoise, paraît-il mangeuse de frites

par Pierre Tevanian
1er novembre 2010

Il était plus que temps : la cinémathèque de Paris-Bercy organise, vingt ans après sa disparition, un hommage à l’actrice et réalisatrice Juliet Berto. Le texte qui suit rend lui aussi hommage à une artiste unique.

En une cinquantaine de films comme actrice et trois réalisations plus quelques courts-métrages et documentaires, Juliet Berto a accumulé sur un seul visage et un seul corps, à leur plus haute intensité, la douceur et la puissance burlesque d’Anna Karina, l’inquiétude, la gravité et la sensualité de Maria Schneider, l’implacable dureté des années 60 et 70 et l’énergie, la résistance, la joie qui s’y sont opposées.

Après une première apparition fin 66 dans 2 ou 3 choses que je sais d’elle de Jean-Luc Godard, elle est révélée quelques mois plus tard dans La Chinoise du même Godard où, si l’expression a un sens, elle crève l’écran. Malgré les limites évidentes d’un rôle second et finalement assez stéréotypé – celui de la « vraie ouvrière », dont la candeur et le franc-parler tranchent avec l’arrogance studieuse de ses condisciples marxistes-léninistes de bonne famille – Juliet Berto pique l’air de rien la vedette à Jean-Pierre Léaud et Anne Wiazemsky, pourtant très bien tous les deux, en inventant un mémorable personnage de fausse dumb brune qui fait d’elle, en quelques scènes, quelque chose comme la Judy Holliday française [1]. Yves Simon la repère et lui consacre sa plus belle chanson : Au pays des merveilles de Juliet :

« Sur les vieux écrans de 68, vous étiez Chinoise mangeuse de frites

Ferdinand Godard vous avait alpagué, de l’autre côté du miroir d’un café… »

Godard toujours lui donne ensuite des rôles plus importants dans Weekend (1967), Le Gai Savoir (1968) et Wladimir et Rosa (1969), qui ne sont pas vraiment leurs meilleurs films – ni à lui, ni à elle. C’est Jacques Rivette qui, dans la foulée, laissera le plus de place à son génie si singulier, comme actrice dans Out One (1970) et Duelle (1975) – où elle incarne une « fille de la lune » finalement assez solaire, en guerre contre une « fille du soleil » plutôt lunaire jouée par la formidable Bulle Ogier – mais surtout comme premier rôle et co-scénariste dans le merveilleux Céline et Julie vont en bateau (1973).

À côté de quelques apparitions dans des productions mainstream, elle traverse ensuite ce que, dans les marges, le cinéma des années 70 fabrique de plus singulier et passionnant – Rivette donc mais aussi Alain Tanner (Le retour d’Afrique en 1973, Le milieu du monde en 1974), Glauber Rocha (Claro, 1975), Pierre Zucca (Roberte, 1977), Robert Kramer (Guns, 1980) ou Agnès Varda (Murs murs, 1980) sans oublier l’extraordinaire documentaire féministe de Delphine Seyrig (Sois belle et tais-toi, 1981).

Son plus beau film comme réalisatrice est le premier : Neige (1981), à mi-chemin entre Carné-Prévert (que je n’aime pas beaucoup) et Cassavetes (que j’aime beaucoup), dans lequel elle partage l’affiche avec un – grand – acteur qui lui ressemble : Jean-François Stévenin. De ce film sans pareil co-réalisé avec Jean-Henri Roger, on peut dire, par exemple, que c’est une des plus belles séries B des années 80. Sur fond d’intrigue semi-policière (une nouvelle écrite par Marc Villard) et de jolie chanson frimeuse signée Bernard Lavilliers (Pigalle La Blanche), Neige parle de drogue, et plus précisément d’héroïne, de pénurie d’héroïne, de manque, et d’un quartier parisien dans lequel circule ladite poudre blanche, avec bien d’autres substances, bien d’autres couleurs et bien d’autres affects : Pigalle, Blanche, Square d’Anvers... En bonne logique le film suivant, Cap Canaille (1983), parlera du Cap Canaille et de Marseille, et Havre (1986) du Havre.

On retrouve dans Cap Canaille certaines des qualités de Neige : une manière bien à elle, mi-réaliste mi-amoureuse, de filmer une ville, une écriture démocratique multipliant les personnages principaux, et surtout la présence bouleversante de Juliet Berto, plus belle que jamais, exprimant sublimement un sentiment tragique qui semble l’avoir animée depuis toujours [2] : la rage rentrée et le dégoût.

Il faut pourtant admettre que Cap Canaille est, suivant la formule consacrée, « un beau film raté » – Serge Daney parlera à son sujet de « belle machine à rendement faible » [3] – qui se fige trop souvent dans des clichés visuels (une esthétisation à la mode de l’époque : Beinex / Besson) ou scénaristiques (des dialogues de Boris Bergman multipliant les bons mots à la Michel Audiard). Pour Havre ce sera un peu pareil : trop de carcans auteuristes – cette fois-ci des velleités de parabole politique – et plus assez de place pour son regard si juste sur les personnages et sur la ville. Suivra un documentaire télévisé sur la chanteuse Damia et ce sera tout : Juliet Berto est fauchée brutalement par un cancer, qui l’emporte à l’aube des années 90, à quarante-deux ans.

De sa vie privée on ne sait à peu près rien, tant mieux pour elle, sinon – rare confidence qui nous reste – qu’elle fut passionnée voire possédée par la musique : Damia donc et puis Billie Holiday, Celia Cruz, Maria Bethania, Heitor Villa-Lobos, Maria Callas. Mingus on ne sait pas mais on le verrait bien dans sa famille imaginaire, avec Rocha et Rivette bien sûr – plus que Godard – et puis Cassavetes, Stévenin, l’acteur et le réalisateur, et puis ses sœurs d’écran, celles de chez Rivette – Maria Schneider, Hermine Karagheuz, Bulle Ogier, Marie-France Pisier et bien sûr Dominique Labourier, alias Julie – et les autres, ses grandes sœurs américaines – Marilyn Monroe, Judy Holliday – et ses petites soeurs d’aujourd’hui, peut-être bien Sabrina Ouazani ou Sara Forestier et sûrement la géniale Florence Thomassin, aussi dramatiquement sous-employée dans le cinéma des années 2000 que Juliet Berto le fut, finalement, pendant les années 70.

Certains bouts de phrases de Gilles Deleuze aussi ont l’air d’avoir été écrits pour elle : « on ne sait pas ce que peut un corps » (emprunté à Spinoza), « grande vie, petite santé » (emprunté à Nietzsche), « bouffées de réel » (il dit ça de mai 68). J’ai du mal à dire plus ou mieux que ce portrait chinois, il faudrait que je sois un écrivain de génie pour décrire comme il faut les mouvements d’une bouche, d’un corps, des yeux et d’une voix, et on doit donc me croire sur parole – et surtout aller à la cinémathèque le vérifier – quand je dis que Juliet Berto a été un-e des cinéastes les plus singulières et attachantes de l’après-Nouvelle Vague, une immense actrice – pour moi la plus bouleversante et la plus drôle de tout le cinéma français – et enfin beaucoup plus qu’une icône godardienne chinoise et mangeuse de frites ou qu’une incarnation de 68 : peut-être bien la plus plausible des figurations vivantes, vingt-quatre images par secondes, de cette chose justement si joyeuse et douloureuse à la fois, la liberté.

Notes

[1] À voir absolument : Une femme qui s’affiche et Comment l’esprit vient aux femmes, deux films de George Cukor.

[2] Dans un entretien avec Claude-Jean-Philippe en 1981, Juliet Berto confie que le premier roman auquel elle s’est « accrochée », adolescente, fut La nausée de Sartre, parce qu’il « mettait des mots » sur ses propres dégoûts.

[3] Serge Daney, « Entre sieste et speed », Libération, 24 février 1983. Article repris dans La maison cinéma et le monde, P.O.L., 2002.