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Khaled Kelkal : 10 ans après

par Abdelaziz Chaambi
15 novembre 2005

En 1995 Khaled Kelkal, un jeune lyonnais soupçonné d’activités terroristes, était poursuivi (à la manière d’une chasse à courre) par 800 gendarmes et abattu délibérément dans les monts du Lyonnais alors qu’il aurait pu être arrêté et jugé. Nous avons tous en mémoire les propos de l’officier de gendarmerie qui criait à ses hommes : « finis-le ».

Nous ne saurons donc jamais à quel degré Khaled Kelkal aurait été impliqué dans la vague d’attentats de 1995, et s’il « roulait » pour lui et ses copains ou s’il était manipulé par certains services français ou étrangers, et la phrase de l’officier de gendarmerie ne fait que renforcer les doutes et les interrogations là-dessus.

Ce qui nous semble important de relever à partir de ces évènements dramatiques, c’est qu’un phénomène nouveau, mais prévisible, venait d’apparaître sur le territoire national, et ne fera que s’amplifier durant la décennie 1995-2005 pour s’étendre ensuite à l’Europe : les attentats du 07 Juillet 2005 à Londres, ne feront que le confirmer. De jeunes citoyens , élevés par les institutions de la République et fruits du modèle d’intégration français, allaient passer à l’action terroriste. La région Lyonnaise défraiera la chronique à plusieurs reprises dans ce domaine : rappelons nous l’affaire de Djerba en Tunisie, les prisonniers de Guantanamo, ou les convertis partis faire le Djihad en Afghanistan.

Déjà en 1990, lors de la première guerre du Golfe, nous avions eu des signes précurseurs de ce phénomène : l’identification de jeunes maghrébins de France à Saddam Hussein dont ils ne connaissaient pas grand-chose, si ce n’est que la France et l’Occident entraient en guerre contre lui. En tant qu’acteurs associatifs dans les banlieues lyonnaises, nous avions alors alerté les institutions, et autres journalistes, politiques, sociologues, psychologues, travailleurs sociaux, religieux etc., pour entamer une réflexion sur ces phénomènes de radicalisation et sur le fait que ces jeunes ne s’identifiaient pas à la France ni à des hommes et des femmes de leur connaissance, mais à un dictateur arabe ou aujourd’hui à un « illuminé » musulman qui veut précipiter la « guerre des civilisations ».

Nos incessants appels n’ont pas trouvé d’écho en France mais en Allemagne, ou un sociologue dénommé Dietmar Loch avait pris la peine de venir dans la banlieue lyonnaise rencontrer Khaled Kelkal et des acteurs associatifs musulmans durant de longs mois, pour tenter de comprendre le malaise que nous vivions et ses sources. Par contre, nous n’avions pas vu le moindre spécialiste de l’islam, de la banlieue ou du monde arabe, qui pourtant vont se bousculer sur les plateaux de télévision et dans les médias pour donner leurs avis à chaque évènement touchant le monde arabo-musulman, et y compris sur nous-mêmes. On verra même une profusion de publications sur l’islam et les jeunes de France dont certains auteurs n’ont jamais mis les pieds dans une banlieue et n’ont jamais rencontré l’objet de leurs études .

C’est ainsi , dans l’ignorance et la diabolisation de faits sociaux et culturels importants, que nous cheminons en France depuis une vingtaine d’années, laissant ainsi la place à l’émergence de la violence et du salafisme d’un coté, et à la déchéance et l’économie parallèle d’un autre.

L’action que nous avons mené au sein de l’UJM (Union des Jeunes Musulmans) sur la région lyonnaise depuis 1987 avait consisté à concilier l’identité musulmane et la citoyenneté dans la tête de jeunes en manque de repères et à qui on offrait la possibilité de s’engager socialement et politiquement tout en préservant leur spiritualité et leur islamité, et ce en évitant les écueils de la violence et du terrorisme. Ce travail avait pourtant reçu l’éloge (en coulisse) de plusieurs élus et personnalités lyonnaises dont le Père Christian Delorme, celui qu’on a nommé « le curé des Minguettes ».

Mais cette perspective éducative et cette identité nouvelle ne convenaient guère à nos décideurs et à leurs interprètes venus du Maghreb nous polluer avec leur contentieux avec l’islam et les islamistes de là-bas. Et comme la France avait fabriqué des supplétifs à l’armée française pendant les colonies, elle allait nous créer des supplétifs culturels et politiques au service du modèle d’intégration français, hégémonique et néo-colonial. Leur basse besogne consistera alors à entretenir un amalgame pervers entre l’islam de France et ce qui se passait alors en Iran, en Afghanistan, en Algérie ou en Arabie Saoudite, au point que de 1990 à 2000, dès que nous apparaissions sur la scène publique, nous étions sommés de nous expliquer et de nous justifier par rapport à ce qui se passait sous d’autres cieux ; et bien qu’ayant montré patte blanche à chaque fois, nous étions exclus du débat public et mis au banc de la société. La déclaration de Charles Pasqua en 1996 sur l’islam de France et non plus en France n’y changera rien.

Nous avons alors continué notre travail d’intérêt public dans les quartiers à travers des actions socio-éducatives qui prenaient en compte les spécificités culturelles des jeunes, tout en étant privé évidemment des subventions publiques qui étaient par ailleurs attribuées au Secours Catholique, à Notre Dame des Sans-Abris ou au Fonds Social Juif. Nous avons alors sacrifié de notre temps et de notre argent car nous pensions que le jeu en valait la chandelle : il s’agissait de montrer à nos petit-e-s frères et soeurs qu’on pouvait être français et musulman sans renier l’une de ces dimensions et nous en étions un exemple vivant.

Le choc de la réalité

Pendant que nous cheminions avec notre identité multiple et assumée, les jeunes de banlieue s’intéressaient ou découvraient l’islam à travers nos réseaux, et en faisaient une approche progressiste en s’engageant dans la vie sociale, politique et culturelle ; ils avaient tendance à devenir des citoyens conscients et responsables. Pour la première fois, les jeunes maghrébins de France revendiquaient tout à la fois : le respect de leur islamité et un traitement égalitaire de la part de la République. Mais c’était sans compter avec les pratiques, les mentalités et les représentations racistes et néo-coloniales en cours dans les institutions de notre cher pays. Face aux aspirations et revendications légitimes, ces jeunes ne rencontraient la plupart du temps que du racisme institutionnalisé face à l’emploi, au logement, à l’école, à la santé aux loisirs.

Les trois dernières décennies ont été jalonnées de crimes racistes, de bavures policières et de justice complice, d’exclusions sociales, de discriminations et d’injustices de toutes sortes couronnées aujourd’hui par une islamophobie dont les sources plongent dans les Croisades en passant par la Reconquista et la période coloniale. Les affaires du foulard depuis 1989, et leur traitement médiatico-politique, la Loi du 15 Mars 2004 sur « l’interdiction des signes ostensibles » à l’école, dont on connaît le véritable objectif, la Loi du 23 Février 2005 qui veut faire enseigner à l’école le rôle positif de la coloniosation, les amalgames savamment entretenus entre musulmans-islamistes-terroristes, les dizaines d’expulsion d’Imams, les différents dispositifs et cellules anti-terroristes avec leur fameux juge Bruguière, Cow-Boy qui tire dans le tas et va chercher le potentiel coupable par la suite, les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy qui parle même de déchoir de leur nationalité française les coupables, etc., tout ceci ne vise en réalité qu’une catégorie de la population : les français de confession musulmane qui résistent à l’oppression et à l’injustice en France et ailleurs.

Et pour mieux distinguer le bon grain de l’ivraie, on va nous sortir du chapeau des « musulmans de service » comme on a eu droit aux « arabes de service » (qui font encore des heures supplémentaires) pour servir la cause et cracher sur leurs semblables qu’ils accuseront d’être des radicaux, des adeptes du double langage, ou des gens qui prônent un islam de rupture avec les parents ou des idéologues de la violence.

La réalité, c’est aussi la responsabilité de l’Etat français dans l’émergence de pratiques radicales ou terroristes chez certains musulmans. Pendant que nous prônions durant deux décennies un engagement citoyen auprès des jeunes des quartiers en leur faisant croire à un changement possible grâce à leur persévérance, la société nous refusait les moyens pour pérenniser nos actions et ne leur proposait que rejet et frustration, comme elle l’avait fait à leurs grands frères de la Marche de 1983, ce qui jeta au fur et à mesure du discrédit sur notre discours et sur le modèle que nous proposions. L’armada de centres sociaux, de MJC et d’Associations satellites et khobzistes (les gameleurs, ceux qui cherchent leur pain) n’y changera rien, et malgré leurs moyens colossaux, ne proposera que de l’assistanat ou de l’occupationnel.

C’est alors que nous voyons arriver sur la scène, depuis une dizaine d’années, et comme par enchantement, les Salafistes et autres Djihadistes, qui eux vont prôner un discours et des pratiques de rupture avec le reste de la société et vont offrir une reconnaissance et une valorisation démagogiques à ces jeunes qui ne croient plus en la France - et ça marche !!! Ceci marchera d’autant mieux que la France a soutenu la junte militaire en Algérie, qu’elle a participé à la première guerre du Golfe, qu’elle se trouve en Afghanistan et que la question palestinienne symbolise l’injustice et la Hagra, et que dans le même temps certains jeunes sont traités d’antisémites et de terroristes potentiels, de sauvageons, etc. - ce qui les amènera encore plus loin en tombant dans la violence et le terrorisme. Nous savons depuis Goffman que le stigmate finit par être intégré et revendiqué par ceux dont on les affuble.

Quelle issue ?

Depuis les attentats du 7 Juillet à Londres, les premiers du genre, le gouvernement britannique semble avoir pris conscience qu’il y avait urgence à réfléchir sur les causes qui ont entraîné de jeunes musulmans britanniques à devenir des kamikazes et à commettre des crimes odieux. Une cellule a donc été créée pour proposer des solutions à l’attention du gouvernement britannique. On peut douter de l’efficacité des solutions qui seront proposées tant que la société anglaise restera une société où le communautarisme structure les rapports humains et définit la place de l’individu, mais l’intention et la volonté sont là, et ceci constitue une différence fondamentale avec la France. En effet, depuis 1996 et la vague d’attentats qui a touché la France, nous avons assisté à une gestion de l’Islam de plus en plus policière et criminalisée, pour aboutir à une instrumentalisation politicienne avec la création du CFCM (Conseil français du Culte Musulman).

L’Islam et les musulmans sont traités chez nous comme s’ils étaient étrangers et condamnés à le rester à vie. Le fameux « deuxième, troisième et quatrième génération » ressassé à ce jour et l’attitude de nos politiques vis-à-vis de l’entrée de la Turquie en Europe suffisent à nous le rappeler .

Il est impératif, si nous voulons éviter d’avoir des kamikazes bien de chez nous, de considérer l’Islam et les musulmans comme une partie constituante de l’identité et de la réalité françaises d’aujourd’hui et même d’hier, et de permettre leur expression et leur contribution au même titre que les autres composantes du pays. Nos ancêtres n’ont-ils pas contribué à la rationalité occidentale, elle-même ancêtre de la laïcité, n’ont-ils pas contribué à la libération de la France du joug fasciste, n’ont-ils pas contribué de manière importante au développement économique de ce pays durant les Trente glorieuses ?

Nous devons mettre un terme à ces réflexes politiques populistes et racistes qui consistent à nous présenter à chaque élection le bouc émissaire à travers l’immigré, les jeunes de banlieue, le musulman et l’islam pour mieux camoufler les incapacité de nos politiques à proposer de véritables solutions aux problèmes sociaux et économiques qui rongent le pays.

Il faut cesser de nous faire peur pour mieux nous priver de nos libertés.

Il faut cesser d’immiscer les pays d’origine dans la gestion de l’Islam de France.

Il faut cesser de considérer les citoyens français de confession musulmane comme un vivier électoral et comme des mineurs politiques mis sous tutelle.

Il faut revisiter et re-écrire l’histoire coloniale, et cesser le révisionnisme en ce qui concerne la guerre d’Algérie et l’Esclavage en particulier.

Il faut cesser de traiter la question palestinienne et tchétchène, entre autres, en nous présentant les bourreaux et les victimes sur le même plan.

Il faut rappeler les médias à leur déontologie et les inciter à l’objectivité lorsqu’ils traitent de la question de l’Islam et du monde arabo-musulman.

Il faut encourager les lieux de dialogue et de connaissance mutuels entre les différentes composantes de la société, et mieux faire connaître l’islam afin de lui donner la même place que les autres religions et courants de pensée.

Il faut arrêter de nous leurrer avec le modèle d’intégration français, dont on voit les résultats catastrophiques.

Il faut cesser de nous amuser avec les Arabes et les musulmans gadget : un ministre arabe par ci, un préfet musulman par là.

Il faut mettre un terme à l’hégémonie des « laïcards » qui s’acharnent sur l’islam et les musulmans et qui en définitive desservent la France et la laïcité en préparant le terreau d’une guerre civile.

Il faut enfin se rappeler que l’histoire ne pardonne rien et que la vérité finit toujours par émerger.

P.-S.

Abdelaziz Chaambi est membre fondateur de l’UJM et de DiverCité