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« L’ADN », ou la manipulation de syntagmes fertiles.

par Faysal Riad
2 décembre 2007

Le projet de loi présenté récemment par Brice Hortefeux, a suscité de nombreux « débats » : après le scandale, le tollé médiatique, la controverse spectaculaire concentrés sur une seule de ses parties, la mesure a finalement plu à presque tout le monde.
Comment s’y prennent nos dirigeants pour provoquer si efficacement l’adhésion (apparente) à des idées un temps présentées comme fondamentalement dangereuses ?

Le « projet de loi sur la maîtrise de l’immigration, l’intégration et l’asile » de Brice Hortefeux a en effet entraîné de nombreuses contestations presque toutes centrées autour de l’amendement du député Mariani sur les tests ADN. Bernard-Henri Levy, dans son bloc-notes du Point, a crié « halte ! » (« On ne touche jamais, quand on est démocrate, à ces histoires de sang, de preuve par le sang et, donc, par l’ADN. »), d’autres ont dit que c’était « dégueulasse », et même dans les rangs de l’UMP, de nombreuses personnalités se sont déclarées opposées à cette partie de la loi qui a rappelé par exemple à Charles Pasqua, ancien ministre de l’intérieur connu pour son grand humanisme, « de mauvais souvenirs » :

« On sait l’usage qu’ont fait les nazis de la génétique ».

Le débat semble donc avoir eu lieu.

Dans les médias.

Peut-on le contester ? L’opposition exprimée aussi, et c’est notable, dans les rangs même des amis du gouvernement, a été – apparemment – assez agressive : peut-on ajouter quoi que ce soit ?

Or, les opposants d’hier se sont finalement rangés : Charles Pasqua s’étant opposé parce qu’ il a été résistant, doit-on conclure qu’après les « éclaircissements » apportés par le ministre devant le sénat, même un ancien résistant ne peut plus rien ajouter ?

N’avions-nous donc pas bien compris. Et qui sommes-nous pour critiquer encore ce que d’anciens résistants ont fini par accepter ?

Mais si l’on prend un peu de recul avec ces événements on se rend compte que quelque chose a bien « cloché » dans tout ça : la loi de Monsieur Hortefeux n’était-elle critiquable que de ce point de vue ?

La famille UMP

Tout a en effet fonctionné dans les médias comme une sorte de mini drame familial :

- L’enfant terrible Mariani, audacieux, inconscient du danger, mais ne manquant pas de courage a commis ce qu’on a présenté comme une faute, une exagération.

- Son moi auxiliaire Hortefeux, le petit papa protecteur, a corrigé le tir, arrondi les angles, euphémisé l’ensemble pour sauver la mise de son petit inconscient qui voulait certainement bien faire.

- Et les gardiens de l’ordre, les figures paternelles à la fois bienveillantes et menaçantes (l’ancien premier ministre et le vieux résistant gardien de l’ancienne morale), qui ont failli montrer leur courroux, ont finalement donné leur bénédiction à cette transgression qui se révèle être, au dénouement, bénéfique, réaliste et fondamentalement positive.

Face à cette belle histoire, à qui peut-on s’identifier ? Le citoyen dont le vote a été plus ou moins influencé par cette peur de l’altérité, a pu au départ se reconnaître dans la fougue du jeune député qui n’a pas eu peur de dire ce qu’il pensait ; certains ont pu s’identifier à cet homme qui partage une partie de leurs pulsions, qui s’est directement adressé à notre « ça ».

Par la suite, après cette transgression, et afin d’éviter toute culpabilisation, le raciste peut se reconnaître dans les mots exprimés par les Sages, l’expression de notre Surmoi. Pour se donner l’illusion que ce n’était pas par méchanceté qu’il avait envie de discriminer.

Vint enfin la synthèse présentée comme raisonnable, réalisée après concertation de l’ensemble de ces instances.

L’intérêt de ce drame réside aussi dans le fait qu’on ait pu attribuer toutes les nuances de notre pensée à des personnages qui appartiennent tous à la même famille : l’UMP.

En somme, nous sommes restés en famille, la famille de notre inconscient, notre famille. [1]

De là à parler de conte pour endormir notre vigilance...

« Les mots qui font tilt »

Or tout récit s’organise autour d’une quête. La mention de « l’objet » de cette quête doit évidemment résonner dans l’esprit du lecteur ou du spectateur. Si l’objet recherché n’excite pas notre imagination, l’histoire ne prend pas. C’est ce qu’Alfred Hitchcock appelait le « Macguffin », ce pour quoi le héros agit : de l’argent, du sexe ou autrefois la pierre philosophale ou le Graal.

Gérard Noiriel explique que le mot « ADN » a fonctionné de cette manière :

« On voit une stratégie qui vise à utiliser des mots qui font tilt dans l’opinion. »

Une fois que le débat est lancé par la mention de ce mot, la vraie discussion n’a justement pas lieu : toujours selon Noirel, « contester, c’est accepter le problème », accepter l’idée sous-jacente que l’immigration est un « problème » qui mérite peut-être, au pire, une autre « solution ». C’est en somme considérer que seul le recours au test ADN, effectivement scandaleux, est contestable dans cette loi. Le reste, qui entérine encore plus les mesures discriminatoires connues depuis longtemps, se retrouve validé par cette contestation ciblée.

La stratégie de communication du gouvernement se présente donc comme un piège prévoyant et incorporant toute contestation : en critiquant la loi, je me retrouve fatalement (dans les médias en tout cas) aux côtés de Raffarin et Pasqua.

Et l’appât, dans ce piège, c’est l’ensemble des connotations du syntagme « ADN » : il ne s’agit que de cela. Comme si nous franchissions un seuil symbolique dans un processus présenté globalement comme normal. Comme si le seul problème résidait dans ce franchissement, ce dépassement. Evidemment, cela est grave, mais je pense que c’est l’ensemble, et depuis longtemps, de notre politique dite « d’immigration » qui mérite d’être critiquée.

Et c’est ce que masque justement le spectacle organisé autour de ce mot spectaculaire.

Un système

Le système est donc solidaire puisque les connotations sur lesquelles jouent nos dirigeants pour nous plonger dans ces débats-pièges sont justement produits et crées par ces mêmes dirigeants aidés bien sûr de leurs amis journalistes. Il serait intéressant à cet égard d’analyser l’évolution des connotations de certains termes comme le terme « grève » par exemple, si fertiles ces temps-ci, qui de luttes progressistes, positives contre l’oppression patronale a fini par être pratiquement synonyme de « prise en otage » (évidemment illégitime) de « victimes » (dont on se moque le reste du temps) par de dangereux « privilégiés », acharnés à défendre aveuglément des « avantages » « corporatistes », égoïstes et datant d’un passé très lointain.

Enfin le problème est aussi philosophique : débattre de l’existence ou de l’inexistence de Dieu, c’est déjà accepter la validité des énoncés métaphysiques. Pour poser de nouvelles problématiques, pour aborder autrement de nouveaux problèmes, pour sortir enfin des éternelles querelles qui ne peuvent, structurellement, avoir de fin, de nombreux auteurs ont dû sous différentes formes créer de nouveaux « systèmes », de nouvelles pensées, voire tout simplement de nouveaux concepts, de nouveaux mots. Utiliser les formes et les mots de l’ancienne pensée, c’est bien souvent répéter autrement la même chose. Face au discours médiatique et compte-tenu des pièges contenus dans les stratégies de communication des dirigeants, nous devons peut-être essayer de nous rapprocher de cette vigilance globale qui caractérisait par exemple la pensée de Wittgenstein face aux discours métaphysiques [2].

Notes

[1] La famille UMP ayant évidemment vocation à s’agrandir et à s’agréger (pour se renforcer politiquement) toutes les tendances du libéralisme, il n’est pas étonnant d’avoir vu les plus éminents représentants de cette tendance de « gauche » (Val ou BHL) utiliser à peu près les mêmes arguments que Raffarin ou Pasqua : les cousins germains de la grande famille, c’est-à-dire les libéraux des autres partis face à l’UMP, se rejoignent naturellement dans la défense paradoxale de valeurs visant, dans les faits, à un renforcement de ce qui les détruits : l’antiracisme de façade (la critique de la loi Hortefeux concentrée sur la dénonciation de l’amendement Mariani, par exemple) renforce à sa manière le racisme comme le libéralisme de « gauche » renforce dans les faits les avancées du capitalisme.

[2] Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-philosophicus, Gallimard. C’est aussi, comme pour Nietzsche, l’attitude de tous les auteurs attachés au Réel (cf. « Un réalisme sans métaphysique » in Jacques Bouveresse, Le philosophe et le réel, Hachette littératures, collection Pluriel (page 35 à 53)