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L’Alsace-Moselle est-elle laïque ?

par Bernard Anclin
21 février 2005

Les dirigeants catholiques et protestants alsaciens-mosellans, réunis à
Strasbourg (DNA du 25/01), « s’inquiètent d’un " prosélytisme laïc" dans quelques
établissements scolaires et se félicitent qu’une " laïcité ouverte " soit
appliquée en Alsace-Moselle comme dans d’autres pays européens ». Le point de
vue, à ce propos, de Bernard Anclin, président de « Laïcité d’Accord ».

La laïcité peut-elle être « ouverte » ou « fermée » ? Pour répondre à cette
interrogation, il faut revenir à la source de la laïcité française : la loi
de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 dont on fêtera cette année le
centenaire.

Au XIXe siècle, l’Eglise joue un rôle directement politique dans les
domaines du contrôle de la vie privée (mariages, divorces, sexualité, refus de la
mixité) et de l’enseignement, c’est ce que l’on nomme le cléricalisme. Ainsi,
en 1832, le pape Grégoire XVI dénonce-t-il la liberté de conscience, « cette
maxime fausse et absurde ou plutôt ce délire : qu’on doit procurer et garantir
à chacun la liberté de conscience, à laquelle ouvre la voie cette liberté
absolue et sans frein des opinions qui, pour la ruine de l’Eglise et de l’Etat,
va se répandant de toute part » (sic). L’Eglise assumait alors pleinement
une position foncièrement antidémocratique.

Plus tard, Léon Gambetta répliquera : « Non, nous ne sommes pas les ennemis de
la religion. Nous sommes au contraire, les serviteurs de la liberté de
conscience, respectueux de toutes les opinions religieuses et philosophiques ».
Dans le camp des laïques il y avait des jusqu’au-boutistes antireligieux, mais
ce sont les modérés soucieux de faire triompher la laïcité sans déclencher
une « guerre religieuse » qui l’emporteront (Jean Jaurès, Jules Ferry, Aristide Briand, Fernand Buisson .). Ils furent les artisans de la loi de 1905.

Cette loi organise la liberté de conscience et la liberté religieuse, elle
organise la séparation de l’Etat et des cultes mais maintient et salarie
l’aumônerie, elle laisse les « associations cultuelles » gérer les biens des
cultes sous le contrôle des hiérarchies religieuses, enfin elle laisse
gratuitement les lieux de cultes à la disposition des associations cultuelles, ce qui
équivaut à des subventions.

« Vivre ensemble »

La loi de 1905 a pacifié la querelle religieuse en France. Pacification que
les protestants et les juifs reconnaissent d’emblée et que l’Eglise
catholique ne reconnaîtra qu’en 1924.

La laïcité voit en chaque individu un citoyen ou un futur citoyen qui
reconnaît les autres citoyens comme ses égaux au-delà de tout particularisme
ethnique, culturel, religieux, politique. La laïcité organise le « vivre ensemble »
pour construire le « bien commun ». Dans les autres Etats européens le
processus de laïcisation et de sécularisation a progressé presque partout, certes
plus ou moins fortement selon les cas, mais sans pour autant que la
séparation de l’Etat et des Eglises soit aussi clairement affirmée qu’en France.

Seuls trois autres Etats ont inscrit la laïcité dans leur Constitution : le
Mexique, la Turquie et les Etats-Unis.
Qualifier des laïques de « laïcards » ou « d’intégristes laïques », opposer
une « laïcité ouverte » ou une « laïcité apaisée » à une « laïcité fermée »
n’a aucun sens, la laïcité est ou n’est pas ! Certains pays s’en approchent
beaucoup, d’autres moins. L’Alsace-Moselle certainement pas.

Du fait de son annexion par l’Allemagne de 1870 à 1918, l’Alsace-Moselle n’a
pas bénéficiée des lois laïques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
Le Concordat et l’essentiel de la loi Falloux sont toujours appliqués, les
facultés de théologie sont liées aux autorités religieuses, mais fonctionnent
sur fonds publics et l’enseignement de la religion est réputé obligatoire à
l’école publique avec des enseignants désignés par les cultes, mais payés par
l’Etat. Comme le restant de l’Europe, l’Alsace-Moselle a certes été touchée
par le processus de sécularisation, les croyances et les pratiques religieuses
ont nettement reculé, mais elle n’est certainement pas laïque. C’est
pourquoi en Alsace il est pour le moins paradoxal d’exclure de l’école des jeunes
filles voilée, au nom de la laïcité.

Le fait d’avoir à préciser la religion d’un enfant lors d’une inscription
scolaire, est un déni manifeste de la laïcité. Un enfant n’est pas à l’école
publique parce qu’il est catholique, protestant, juif, musulman ou sans
appartenance religieuse. Il y est en tant que futur citoyen pour recevoir une
formation à caractère universel sans lien avec une appartenance particulière. En
Alsace-Moselle la liberté de conscience n’est pas pleinement respectée.
Pourtant, depuis 2001, un arrêt du Conseil d’Etat fixe clairement le droit actuel :
l’enseignement de religion n’est pas obligatoire pour les élèves...

Qui fait du prosélytisme ?

L’obligation concerne uniquement l’Etat qui est contraint d’organiser
l’enseignement religieux à l’école publique, comme pour n’importe quelle autre
matière. Un tel enseignement est nécessairement une option facultative qui ne
nécessite en aucun cas une dérogation écrite. La commission Stasi (qui a précédé
la loi sur les signes religieux à l’école) avait déjà formulé cette demande
de bon sens.

Face à cette situation, au lieu d’en prendre acte, les responsables ecclésiastiques d’Alsace-Moselle ne trouvent rien de mieux que de dénaturer le sens
du mot « laïcité » et de dénoncer un supposé « prosélytisme laïque ». Ce
faisant elles manifestent bien davantage leur volonté de poursuivre leur
prosélytisme religieux.

L’association « Laïcité d’Accord » demande avec insistance aux autorités de
l’Etat de prendre enfin leurs responsabilités. Les rectorats de Strasbourg et
de Nancy doivent en tirer les conséquences pour la prochaine rentrée
scolaire.

P.-S.

Cet article est paru dans Les dernières Nouvelles d’Alsace 4 février 2005