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« L’Arabe est fourbe »

Brèves réflexions sur les accusations de « double langage » de Tariq Ramadan

par Laurent Lévy
4 août 2005

Présentation par l’auteur : Les hasards de mon emploi du temps font que je n’ai jamais lu un seul livre de Tariq Ramadan, ni écouté aucune de ses conférences. Je ne l’ai par ailleurs jamais rencontré - si ce n’est en le croisant sur un plateau de télévision, sans avoir même le loisir de lui serrer la main. Je connais par contre un certain nombre de personnes attachées à connaître sa pensée, et qui, à l’occasion, s’en réclament. J’en parle donc, à bien des égards, en toute méconnaissance de cause ; la contrepartie positive de cette méconnaissance est une absolue neutralité quant aux accusations de "double langage" portées contre lui, dont il me semble facile de montrer qu’elles n’ont de sens que par le racisme islamophobe de ceux qui les profèrent.

Je n’ai jamais entendu personne, même parmi ses ennemis intimes, taxer Tariq Ramadan de sottise ou d’imbécillité : on insiste même à l’occasion sur son intelligence, comme élément à charge des procès en sorcellerie qu’on lui intente.

Or, lorsqu’on n’est pas un imbécile, on prend garde de ne pas propager des idées auxquelles on serait hostile, sauf à avoir la certitude de pouvoir les neutraliser.

Comment peut-on, dès lors, pour reprendre la formule employée par les « ex-féministes » de Pro-Choix, chercher à se faire passer pour un « réformiste progressiste » quand on serait en réalité un « fondamentaliste » ? Je passe ici à pertes et profits la question du sens (et même de l’existence d’un tel sens) des mots ici soulignés.

Selon ses accusateurs, donc, Ramadan serait un « fondamentaliste » cherchant, à travers un « double discours », à se faire passer pour un « réformiste progressiste ». On comprend que pour ces accusateurs, les deux formules sont rédhibitoirement incompatibles. L’affirmation est donc que l’intéressé mentirait en se faisant passer pour « réformiste progressiste », afin de cacher la réalité de son « fondamentalisme ».

Or, pour qu’un tel « double discours » puisse avoir une efficacité, il faudrait que l’on puisse distinguer deux auditoires : celui des « naïfs » (moi, vous, les gens « normaux »), qui, n’ayant accès qu’au discours « progressiste », accorderaient crédit à son auteur, en restant dans l’ignorance de l’autre discours, « fondamentaliste » ; et celui des « affranchis », qui sauraient bien que le discours « progressiste » n’est qu’un leurre, et ne s’intéresseraient qu’à l’autre, le seul « authentique ». Mais on se demande alors si, avec le premier de ces « discours », la maître du double langage ne se tirerait pas une balle dans le pied. Pourquoi, en effet, prendrait-il le risque de convaincre une partie de son public (les musulmans de France, par exemple ; les « jeunes des quartiers », comme on dit...) de la justesse de positions « progressistes », si le fond de sa pensée y est radicalement contraire ?

Imaginer une telle gymnastique repose en fait sur un postulat : le public auquel Ramadan destine son discours serait lui-même aguerri au « double langage », et saurait très naturellement distinguer le bon grain « fondamentaliste » de l’ivraie « progressiste », ce que l’on pense vraiment de ce que l’on veut faire croire aux gogos, la pensée authentique du leurre. Il saurait naturellement compter le discours « exotérique » pour nul et le discours « ésotérique » pour seul valable. Il serait d’emblée dans la combine.

Quel intérêt un « fondamentaliste » pourrait-il avoir à se faire passer pour « progressiste » ? S’il veut propager des idées « fondamentalistes », pourquoi propagerait-il en même temps des idées contraires, « progressistes » ? S’il est en réalité hostile à la pensée « progressiste », pourquoi courir le risque de la propager ? L’idée de « double discours » n’a de sens que s’il existe en outre une « clé de lecture », un troisième discours - caché, clandestin, voire implicite - seulement accessible au « cœur de cible » de notre auteur. Or, à ma connaissance, personne n’a jamais mis en lumière ce « troisième discours secret », par lequel on inviterait le public sensible au discours « fondamentaliste » à ne pas prêter attention au discours « progressiste ».

Dès lors qu’on a exclu l’hypothèse de l’imbécillité ou de la sottise, et dès lors qu’on ne peut mettre en évidence, au dessus du prétendu « double discours », la grille de lecture permettant de séparer le « sincère » du « masque », il ne reste qu’une possibilité : les musulmans de France auxquels s’adresse Ramadan comprennent d’emblée la duplicité de l’auteur, l’approuvent et la partagent. Nous avons affaire à une secte elle-même aguerrie au « double discours », secte à laquelle Ramadan veut donner des armes, et non à une population de gens « normaux » comme vous et moi, capables de prendre au pied de la lettre le discours « progressiste » et d’y adhérer.

C’est un fait bien connu : l’arabe est fourbe. On ne le répètera jamais assez.

P.-S.

Ce texte a été écrit en décembre 2004, et publié sur le site www.toutesegaux.net