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« L’Occident face à l’islam »

Retour sur dix années d’islamophobie hebdomadaire (Deuxième partie)

par Sebastien Fontenelle
26 novembre 2012

L’actualité récente l’a encore démontré : la course est serrée, dans la presse hebdomadaire française, pour décrocher la palme de l’islamophobie. Si Le Point et Valeurs Actuelles ont dernièrement marqué des points, il convient de ne pas sous-estimer le potentiel d’un autre magazine, dirigé par l’incontournable Christophe Barbier : L’Express. C’est ce que vient opportunément nous rappeler le texte qui suit, extrait du fort recommandable livre de Sébastien Fontenelle, Les briseurs de tabous.

Première partie

Au mois d’octobre 2010 (deux années, donc, après avoir dit sur le même sujet quelques dérangeantes « vérités »), L’Express consacre sa couverture, et un consistant dossier, à la confrontation de « L’Occident face à l’islam ». Pour introduire sa (nouvelle) contribution à ce qui est devenu une discipline journalistique à part entière, l’hebdomadaire dresse le constat que :

« des États-Unis à l’Europe, partout le débat s’envenime autour de la religion musulmane et des menaces que fait peser l’islamisme sur les sociétés occidentales ».

Bien sûr, L’Express ne précise pas que cette envenimation (dont la réalité reste sujette à caution, puisque aussi bien ce « débat » n’est guère plus vif en 2010 qu’il ne l’était deux ou cinq ans plus tôt) pourrait bien être, pour partie, le résultat de l’insistance que la « grande » presse met à bûcheronner l’« arbre empoisonné » de l’islam, et des artifices qu’elle déploie dans cette fustigation.

L’un de ces dispositifs, par exemple, est celui qui consiste à amalgamer dans une même proposition « la religion musulmane » aux « menaces que fait peser l’islamisme sur les sociétés occidentales ». C’est exactement celui, on l’observe, dont use l’hebdomadaire de Christophe Barbier, dès l’introduction de son nouveau dossier sur la difficile cohabitation de l’Occident et des musulmans.

Mais bien évidemment, cela n’empêche nullement L’Express de pointer aussitôt, pour le déplorer, que ces matières font « un terrain fertile pour les amalgames, les manipulations, l’exploitation des peurs ». Le lecteur est invité à comprendre qu’il ne trouvera rien de tel dans les pages où il s’apprête à se plonger.

Or, si. Précisément : l’hebdomadaire a sélectionné, pour illustrer sa couverture, une photo où un minaret domine le clocher d’une église et des titres où voisinent, dans un très petit périmètre, le mot « islam », le mot « terroriste » et le mot « fondamentalistes ». Il joue donc, dès l’abord, sur l’exploitation des fantasmes liés à l’islam de tels sujets. Et de fait, le dossier de L’Express est principalement constitué d’un long article du journaliste Christian Makarian, qui dès son début marque qu’« en théorie » – c’eût été gratifiant – « le XXIe siècle aurait pu être celui de l’Occident », puisque

« ses ennemis avaient été mis à terre, un à un, qu’il s’agisse de ses propres pulsions dévastatrices – l’idéologie fasciste – ou de son farouche adversaire du XXe siècle, le bloc communiste érigé par l’URSS ».

Avant d’ajouter que « cet héritage » d’un Occident libéré « semble aujourd’hui menacé ». Car en effet, la « supériorité des valeurs occidentales », que Christian Makarian tient pour acquise (et qu’il ne discute donc pas), « est d’un faible secours face à un faisceau convergent d’éruptions planétaires » (dont chacun peut facilement comprendre qu’elles sont, peu ou prou, la continuation de ce que furent dans le siècle d’avant le fascisme et le communisme soviétique), au nombre desquelles le journaliste de L’Express compte, « le populisme “néobolivarien” en Amérique latine » (où certaines populations ont, de fait, poussé leur effronterie jusqu’à se choisir, dans les urnes, des dirigeants de gauche), mais aussi « l’invocation des “valeurs asiatiques” en Asie orientale » (où les repliements identitaires sont donc moins tolérables que ceux des Occidentaux, qui sont, d’après Christophe Barbier, assez fondés tout de même à se défier d’une religion qui se manifeste par des minarets), ou « des rémanences néo-impériales vaguement slavophiles en Russie ».

Et bien sûr – puisque c’est à cela qu’il fallait en arriver – « l’islamisme militant dans le monde musulman ».

Cette dernière « cause d’inquiétude », explique ensuite Christian Makarian, « est de loin celle qui engendre le plus de tensions », puisque, « des États-Unis » (haut lieu, mais ce n’est pas dit, du fanatisme anti-musulman) « à la Hongrie » (où règne un parti xénophobe), « il n’est plus un pays qui échappe à l’impression, diffuse mais tenace, que l’identité occidentale est confrontée à un défi géant lancé par l’islam » – comme le répètent jour après jour, et dans toute l’Europe, les médias dominants.

Et certes, ajoute le collaborateur de L’Express, il y a dans cette impression un « funeste amalgame, qui se fait au détriment de millions de musulmans anonymes, soucieux d’intégration », et qui doit être dissipé par un méticuleux décryptage de « la part d’irrationnel et de réel, dans cette frayeur collective ».

À cette fin, Christian Makarian ne préconise nullement que son patron, Christophe Barbier, cesse de psalmodier qu’il serait urgent que l’islam se réforme enfin et que les musulmans acceptent l’aide (désintéressée) que leur proposent les Occidentaux, qui ne souhaitent rien tant que d’allumer avec eux des lumières, aux faîtes des minarets. Il recommande plutôt d’« oser » un « discours raisonnable pour éviter à la fois l’emploi du mot “islamophobie” (qui trouve son origine dans l’idéologie islamiste), ou, à l’opposé, celui d’“Eurabie” », qui ne trouve pas quant à lui son origine dans une quelconque idéologie, mais serait plutôt « né au Royaume-Uni en réaction au ghetto communautaire du Londonistan ».

Ce prône mérite qu’on s’y attarde, car il concentre, dans une petite superficie, une menterie, et un escamotage.

D’une part, en effet, le mot « islamophobie » ne « trouve » pas, cela a été établi, « son origine dans l’idéologie islamiste », comme le prétendent rituellement ceux que gêne sa définition crue d’une réalité où la flétrissure des musulmans est devenue tristement banale, mais dans des textes écrits aux toutes premières années du XXe siècle par des auteurs français.

D’autre part, la notion que Christian Makarian présente comme une « réaction », somme toute compréhensible, à la constitution d’un « ghetto communautaire » islamique dans le cœur de la capitale anglaise est en réalité – nous y reviendrons – une « théorie complotiste » portée par « la Britannique Bat Ye’or », qui « affirme qu’il y a une entente secrète entre les États européens et des pays arabes visant à soumettre l’Europe dans une nouvelle entité appelée Eurabie » [1].

Le journaliste de L’Express prétend donc se tenir à équidistance de la dénonciation de l’islamophobie et de l’usage d’un mot dont il banalise la forgerie, mais qui véhicule en vérité les plus délirants fantasmes anti-musulmans. Cela fait une étonnante équité, dont la suite de son dense article confirme qu’elle n’est peut-être pas complètement impartiale.

Car pour Christian Makarian, être « raisonnable » impose de s’intéresser « aux causes de la stigmatisation de l’immigration musulmane », et de constater, notamment, que « le visage des sociétés européennes subit une transformation inéluctable sous l’effet de deux facteurs décisifs, qui doivent », affirme-t-il, « échapper à la polémique » – et qui ne devraient donc pas être, c’est induit, trop discutés.

Le premier de ces facteurs est que l’immigration pèse d’un poids conséquent dans la démographie de l’Europe, puisqu’en 2009 les immigrés ont été pour « 60 % » dans la « progression globale » de la population du Vieux Continent [2].

(Où il n’est donc pas complètement saugrenu de pressentir, comme le font quelques hautes figures de la réaction décomplexée, un remplacement des peuples de souche par de nouveaux barbares.)

Le second facteur est « la part prépondérante prise » dans ce flux « par les immigrés originaires de pays de culture musulmane, et (…) leur affirmation identitaire, qui se fait d’abord par ostentation religieuse ». C’est cela, insiste Christian Makarian – ce « désir d’identification islamique », d’où suinte selon lui « une attitude de plus en plus revendicative » –, qui « pose surtout problème ».

En définitive, donc, les musulmans posent pour de bon un « problème » à l’Occident : ils sont trop voyants, et trop crispés sur des revendications qui ne sont que peu détaillées (de sorte qu’elles peuvent effectivement donner l’impression d’être outrancières), mais dont le journaliste de L’Express, soudain moins indulgent qu’avec les trouveurs du « mot “Eurabie” », ne semble pas vouloir considérer qu’elles pourraient aussi venir, lorsque effectivement elles s’expriment, en réaction à la constitution d’une doxa islamophobe, ou qu’elles puissent être, plus simplement, très fondées, lorsque par exemple des imams réclament des lieux de prière.

Et pour conclure, bien sûr, Christian Makarian scande que pour guérir « la maladie de l’islam, cette mainmise de la religion sur toute la société et sur les comportements privés », telle qu’elle « se transfère à l’Europe », il conviendrait qu’advienne, vite, « une synthèse entre l’islam de Mahomet et l’esprit critique occidental », dont les musulmans sont encore trop dépourvus.

Au fil des ans, donc, les positions de L’Express ne varient que (fort) peu. Lorsque cet hebdomadaire ouvre ses pages à la question musulmane, c’est quelquefois sous le prétexte de révéler des vérités, prétendument dérangeantes, qui sont exactement les mêmes que celles que les « grands » médias ne cessent de répéter depuis la fin des années 1980 (et plus encore depuis l’automne 2001), et qui par conséquent n’incommodent personne, sauf, peut-être, les musulmans (il y en a que lasse ce sempiternel rabâchage) – mais leur avis ne semble pas devoir être pris en compte. Et c’est, d’autres fois, pour dresser plus directement le constat que la religion musulmane pose un « problème » aux occidentaux.

Mais c’est toujours pour adresser à l’islam, pris comme un tout figé d’où la nuance serait par définition bannie, les mêmes sévères exhortations à mieux se conformer aux préceptes d’un Occident dont la « supériorité » ne doit pas être discutée, puisque ses menues faiblesses sont systématiquement présentées comme de lointains souvenirs – cependant que leur critique est assimilée à une honteuse manie de la « pénitence ».

Bien évidemment, L’Express n’est pas seul, dans cette frénésie – où succombent la quasi-totalité des « grands » magazines hebdomadaires. La lecture du numéro 2063 du Point, paru le 29 mars 2012, transporte ainsi d’un éditorial où Claude Imbert constate qu’« entre l’Occident et l’univers arabo-musulman, le conflit est moins de civilisation que de “temporalité” » (et que « l’islam, comme la chrétienté il y a sept ou huit siècles, traverse une crise fondamentale d’adaptation à la modernité », que sept ou huit cents ans devraient donc suffire à résorber) au « bloc-notes » où le philosophe Bernard-Henri Lévy explique qu’il faut « vitalement » se garder de tout « amalgame » entre « l’islamisme » et la religion musulmane, mais qu’il est cependant urgent de « traiter sans langue de bois » (et sans tabous, par conséquent) la « maladie de l’islam »

P.-S.

Ce texte est extrait du dernier livre de de Sébastien Fontenelle, Les briseurs de tabous, qui vient de paraître aux Editions La Découverte. Nous le reproduisons avec son amicale autorisation.

Notes

[1] Abel MESTRE et Caroline MONNOT, « L’inspiration des extrémistes post-11 Septembre », Le Monde, 27 juillet 2011.

[2] En réalité, et d’après les chiffres fournis en 2009 par le ministère français de l’Intérieur : la « contribution de la “natalité étrangère” » représentait par exemple 13,2 % de « l’ensemble des naissances » observées en France cette année-là.