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L’alibi du développement

« La politique d’immigration » : anatomie d’un consensus européen (Troisième partie)

par Cette France-là
19 novembre 2010

À l’heure où, en France, le gouvernement d’extrême droite plurielle durcit une nouvelle fois la législation sur l’entrée et le séjour des étrangers, il nous paraît aussi opportun de rappeler la logique d’ensemble dans laquelle, hélas, ces extrêmités sont inscrites, et qui se joue à l’échelon européen. C’est ce que propose le texte qui suit : extrait du très recommandable ouvrage du collectif Cette France-là, il revient sur l’exceptionnelle solidarité qui existe entre les États membres de l’Union européenne en matière de « maîtrise des flux migratoires » – en d’autres termes : de guerre aux immigrés.

Première partie : « L’alibi économique »

Deuxième partie : « L’alibi social et culturel »

Il reste à examiner la dernière composante du problème auquel les gouvernements de l’UE associent l’immigration, à savoir l’appauvrissement que l’expatriation de leurs ressortissants causerait aux pays d’émigration. On sait en effet que les dirigeants européens s’inquiètent volontiers de la « fuite des cerveaux » qui affecte ces pays et, plus généralement, qu’ils se proposent de les aider à conjurer la perte de leurs forces vives en contribuant à leur développement.

Il est toutefois aisé de montrer que l’attachement des nations du Nord à la préservation du capital humain de leurs partenaires du Sud est contredit par une pratique de l’immigration sélective qui vise à attirer en Europe les étrangers extracommunautaires les plus qualifiés. Quant à leur volonté affichée de substituer le développement à l’immigration, outre que la faiblesse de l’aide publique prodiguée par les pays développés suffit à exposer son hypocrisie, elle a pour défaut majeur de procéder d’un raisonnement fallacieux.

Conforme à la théorie classique des avantages comparés, la thèse selon laquelle la circulation des marchandises et des capitaux serait substituable à celles des hommes et des femmes suppose à la fois que la spécialisation induite par le commerce international stimule l’offre d’emploi pour toute la population des pays qui y prennent part et que la décision d’émigrer procède pour chaque individu d’une évaluation rationnelle de l’écart entre les revenus qu’il escompte obtenir chez lui et à l’étranger. Or, depuis plusieurs décennies déjà, les économistes ont largement remis en cause la pertinence de ces deux prémisses [1].

D’une part, ils constatent que la mondialisation des échanges tend plus à segmenter qu’à augmenter l’offre d’emploi dans les pays du Sud : la concentration de la richesse dans les branches exportatrices s’accompagne en effet d’une contraction corrélative du marché intérieur et d’un chômage substantiel suscité par l’afflux des importations.

D’autre part, leurs enquêtes font également ressortir que les candidats à l’expatriation se décident largement en fonction de l’évolution de leur propre société et en particulier de la manière dont les richesses s’y répartissent.

Par conséquent, il est désormais largement admis que, loin de se substituer aux migrations, la libre circulation des marchandises et des capitaux ne favorise pas la croissance des pays en développement et émergents sans plonger une portion considérable de leur population dans une précarité qui l’incite à l’expatriation. Bref, jusqu’à un certain seuil – celui-là même qu’ont récemment atteint des pays comme l’Espagne et le Portugal – l’essor économique n’entretient pas une relation de substituabilité mais au contraire de complémentarité avec l’immigration.

Pour autant, hormis les ponctions de capital humain imputables aux politiques d’immigration sélective, ou choisie, de certains États du Nord, des ponctions particulièrement nuisibles pour les petits pays pauvres qui se retrouvent dépossédés de leurs ressortissants les plus qualifiés [2], l’intensification des mouvements migratoires est loin d’être nocive non seulement pour les expatriés eux-mêmes, mais aussi pour les sociétés dont ils sont originaires.

Immigration e(s)t développement

Au contraire, là où les autres dimensions de la mondialisation, telles que la circulation des capitaux et les transferts de technologie, s’avèrent jusqu’ici très défavorables aux régions du Sud, pour leur part, les migrations contribuent à mieux les insérer dans l’économie globale.

En témoignent les transferts de fonds effectués par les migrants vers leurs pays d’origine : selon la Banque mondiale [3], leur montant s’élevait à environ 328 milliards de dollars en 2008, soit plus qu’un triplement de volume depuis 1995. Ces transferts pèsent désormais autant, dans les sociétés qui les reçoivent, que les investissements étrangers privés et représentent plus du double de l’aide publique au développement prodiguée par l’ensemble des membres de l’OCDE.

En outre, les bienfaits de cette manne financière se font plus nettement sentir encore dans le contexte actuel de crise économique mondiale. Car s’il est vrai que les experts de la Banque mondiale prévoient une baisse de 7,3% des transferts de fonds pour l’année 2009 (ce qui n’était jamais arrivé au cours des vingt dernières années), leur dernier rapport précise aussitôt que cette diminution est relativement minime, au vu des circonstances, et surtout qu’elle est « bien inférieure à celle des investissements privés vers les pays en développement ». L’argent rapatrié par les immigrés compte par conséquent parmi les flux financiers qui résistent le mieux à la récession mondiale, alors même que, contrairement aux mouvements de capitaux, sur lesquels ne pèse aucune taxe, il est « imposé » jusqu’à hauteur de 20% par ses deux principaux vecteurs, Western Union et MoneyGram.

Selon Hans Timmer [4], le directeur du groupe perspectives du développement de la Banque mondiale, le principal facteur susceptible de faire obstacle aux effets contra-cycliques que produisent les transferts de fonds, soit de les empêcher d’amortir un peu la violence de la crise dans les contrées d’émigration, réside dans « le renforcement des restrictions à l’immigration dans les principaux pays de destination ». Et Timmer de souligner que cet éventuel durcissement des politiques d’immigration dans le monde développé pourrait, « tout comme le protectionnisme commercial, ralentir le redressement économique mondial ». Bref, en matière de développement non moins que dans les autres registres, ce sont à nouveau les politiques européennes d’immigration qui posent problème, et non l’immigration elle-même.

Une politique du bouc émissaire

Si les nuisances et menaces imputées aux flux migratoires ne sont étayées par aucune étude sérieuse, comment expliquer le zèle et l’exceptionnelle solidarité dont font preuve les gouvernements de l’UE pour en prémunir les peuples dont ils ont la charge ? Dans la mesure où les responsables politiques figurent parmi les principaux destinataires des rapports publiés par l’OCDE, la Communauté européenne, le Pnud ou la Banque mondiale, il est difficile d’imaginer que l’ignorance soit la cause de l’ardeur proprement donquichottesque qu’ils déploient pour faire face à un péril imaginaire. Doit-on alors se résoudre à envisager que l’Europe ne s’unit désormais que pour enfermer les migrants dans un rôle de boucs émissaires ? Est-il possible que des dirigeants d’États pourtant signataires d’une intransigeante Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme projettent sur les populations immigrées présentes ou souhaitant s’installer sur leur sol des problèmes dans lesquels elles n’ont aucune part ?

Malheureusement fort plausible, cette dernière hypothèse soulève néanmoins une nouvelle question. On ne peut en effet que s’interroger sur les motifs qui ont pu conduire non pas seulement l’un ou l’autre mais l’ensemble des gouvernements européens à faire endosser aux étrangers extracommunautaires la responsabilité de difficultés et de craintes dont la source ne réside pourtant pas du côté des flux migratoires. Comment comprendre qu’au sein d’une Europe ostensiblement prospère, démocratique, pacifiée et en voie d’unification des gouvernants puissent éprouver le besoin de renouer avec des procédés caractéristiques des périodes précédant les deux guerres mondiales du vingtième siècle ?

Autrement dit, comment se fait-il que les promoteurs déclarés d’une société dont les maîtres mots sont l’ouverture au monde et l’intelligence de la globalité trouvent néanmoins leur principal terrain d’entente dans la fabrication et l’entretien d’angoisses obsidionales ?

À cette première interrogation soulevée par le traitement délibérément anxiogène que les États membres de l’UE réservent aux questions migratoires s’en ajoute une seconde. Son objet n’est plus la motivation des responsables politiques qui se sont engouffrés dans une telle voie, mais plutôt la manière dont ils ont pu justifier de s’y engager. Une chose est en effet d’estimer que la stigmatisation des migrants est une manœuvre politiquement utile, une autre est de parvenir à légitimer la décision d’y recourir, en particulier au sein d’une communauté européenne où la constitution d’une minorité en objet de phobie est officiellement considérée comme le mal absolu.

Il convient donc de se demander comment des dirigeants toujours prompts à rappeler que leur obligation morale la plus impérieuse réside dans la conjuration de la barbarie qui a conduit au génocide des Juifs d’Europe éprouvent aussi peu de scrupules à adopter des pratiques dont les historiens de l’entre-deux-guerres ont montré la fonction catalytique.

P.-S.

Ce texte est paru initialement, sous le titre « Une solidarité exemplaire. Comment les politiques d’immigration cimentent l’Europe », dans le recueil Cette France-là, réalisé par le collectif du même nom, que nous remercions de nous avoir autorisé cette republication. Les titres et intertitres sont du collectif Les mots sont importants.

Notes

[1] Pour une compilation de ces travaux, voir en particulier E. M. Mouhoud, « Migration and Globalization : Deadlocks and Paradoxes », communication à la conférence Economic Flexibility and Social Stability in the Age of Globalization, University of Costa Rica, San José, Costa Rica, 21-23 juillet 2008 ; D. Cogneau, J.-C. Dumont et E. M. Mouhoud, « Regional Integration, Migration, Growth and Direct Investment : A Reading of the Economic Literature », Globalization, Migration and Development, OECD Proceedings, Paris, OECD, 2000.

[2] Voir notamment E. M. Mouhoud et Dominique Plihon, Le savoir & la finance. Liaisons dangereuses au cœur du capitalisme contemporain. Paris, La découverte, 2009, chapitre X.

[3] Communiqué de presse de la Banque mondiale, 13 juillet 2009.

[4] Idem.