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L’angoisse du gardien de l’ordre national-laïciste au moment du pénalty

Quelques réflexions sur la deux-cent-trente-septième affaire du voile

par Emre Öngün
18 juillet 2012

Si le voile n’existait pas, il faudrait l’inventer : après la sacro-sainte laïcité, puis une très virile conception du féminisme, c’est désormais « l’universalité du sport » et la splendeur de « l’idéal olympique » qui sont redécouvertes – et elles aussi révisées, repensées, remodelées – pour faire barrage au fâcheux fichu. Au départ, un minuscule événement : une décision de la FIFA (Fédération International de Football Association) frappée au coin du bon sens, consistant à autoriser les joueuses de confession musulmane à porter un foulard qui ne constitue, footballistiquement parlant, ni un handicap, ni un avantage. À l’arrivée : une mobilisation générale de l’éditocratie française, et plus largement d’une aristocratie intellectuelle et politique qui se vit comme le propriétaire de « l’Universel » – avec, comme il se doit, Caroline Yabon-Fourest en position d’avant-centre. Le texte qui suit revient sur ce nouvel épisode tragi-comique – comique par la bêtise des argumentaires qu’il occasionne, tragique par les logiques obscurantistes, liberticides, et pour tout dire racistes, qu’il contribue à rendre hégémoniques dans toutes les sphères de la vie sociale.

La dernière coupe d’Europe des nations de football a été, une nouvelle fois, source de généralisations pseudo-sociologiques à partir des performances, des gestes et des propos de post-adolescents aux capacités sportives surdéveloppées. Si la logorrhée nationaliste ne fut pas plus forte qu’après la coupe du monde 2010 [1] avec intervention du président de la République, commission d’enquête parlementaire, etc. Des faits dérisoires [2] ont suscité une singulière avalanche de discours bien-pensants sur les calamités que seraient la perte d’autorité, la disparition des traditions et même… le recul du respect de la police [3] ! L’argumentation était d’autant plus infaillible qu’elle était illustrée par les performances en demi-teinte de l’équipe de France [4]. Au-delà de leur absurdité, ces faits révèlent que le football a été construit comme un enjeu sinon central, du moins important dans l’agenda médiatique, un enjeu par rapport auquel chacun est sommé de se positionner – et c’est sans doute à la lumière de ce traitement du football que s’explique la polémique sur le port du voile par des joueuses de football.

Le premier acte du « drame » a été la décision de la Fédération Internationale (FIFA) qui en acceptait le principe pour les compétitions internationales. Les réactions « indignées » en France n’ont pas été sans rappeler quelques souvenirs de 2004. Deux arguments ont été articulés : l’argument « féministe » et l’argument de la « sanctuarisation ». Il n’est guère utile de revenir ici sur l’argumentation consistant à bannir des filles de l’institution scolaire parce qu’elles portent sur elles un signe de domination genré issu de la religion musulmane – les faiblesses et les sophismes, mais aussi les effets destructeurs de ce discours et des décisions politiques qui en sont l’incarnation ont été largement analysées par ailleurs. Notons toutefois la manière particulièrement alambiquée dont ce discours est recyclé dans le cas de la pratique du football : la décision de la FIFA serait une atteinte aux droits des femmes parce que le port d’un foulard ne permet pas l’exercice du football dans les meilleures conditions (!), il y a une et une seule tenue pour pratiquer un sport (!!), il s’agit donc (!!!) d’une rupture de l’égalité entre femmes et hommes – et entre femmes et femmes. Ce point de vue a été développé notamment par Annie Sugier, de la Ligue du droit international des femmes :

« Je ne peux qu’être choquée, car on oublie l’universalité du sport. On a le sentiment d’avoir été trahies. »

Ou par Marie-George Buffet lorsqu’elle affirme, ce que personne – et précisément pas la FIFA – n’a remis en question :

« Les filles ont le droit de jouer en tenue de foot ».

Cet argument n’est pertinent que pour une seule situation : lorsque le port du foulard pour l’exercice du football est une obligation légale. Mais dans une telle situation, ce qui est inacceptable n’est pas que des femmes n’aient pas la tenue optimale pour l’exercice d’un sport, mais bien qu’elles soient contraintes de s’habiller d’une certaine manière – et telle n’est de toute façon pas la position arrêtée par la FIFA.

Mais évidemment, comme lors du débat sur l’école, la figure de la femme, iranienne par exemple, obligée de se couvrir les cheveux, est mobilisée… pour bannir la femme voilée en France, hier de l’école, aujourd’hui du terrain de foot où elle oserait s’aventurer – au grand dam, soit dit en passant, des intégristes de leur religion [5]. La version sportive de cette déjà vieille rengaine est la figure des sportives féminines de pays musulmans qui courent sans voile et en shorts malgré des menaces d’intégristes [6]. Une figure brandie en France, répétons-le, pour... interdire à des jeunes femmes de jouer au football !

Ni Foot Ni Tennis ?

C’est avec une remarquable sincérité – faut-il dire : candeur ? – qu’Asma Guénifi, présidente de Ni Putes Ni soumises, nous livre le sens profond de la polémique :

« La décision de la Fifa, si elle est entérinée début juillet, peut-elle avoir un impact dans notre pays ? Oui, ça serait dramatique au niveau de la symbolique. Il y aura des conséquences sur certaines filles des quartiers qui se diront : “Avec mon foulard, je peux faire tout ce que je veux”. La validation de la Fifa serait en quelque sorte un laissez-passer, une porte ouverte à tous les excès. À ce jour, je n’ai jamais entendu parler de filles qui portent le voile dans des compétitions sportives en France. Ce n’est pas du tout un phénomène. » [7])

Horreur ! Malheur ! Imaginez donc : Des filles qui se disent : « Avec mon foulard, je peux faire tout ce que je veux » ! Cela serait, effectivement, « dramatique », alors que tant d’efforts ont été faits pour les exclure du système scolaire ! Tout ça pour rien ? Asma Guénifi se pose donc en vigie consciencieuse de l’impossibilité pour les filles ayant un foulard de faire ce qu’elles veulent – et les sectaires religieux l’en remercient.

Il s’agit toutefois d’une vigie peu vigilante puisqu’en France, le 19 mars 2012, un arbitre a déjà refusé de diriger un match de football féminin, entre les clubs de Perpignan et du Petit-Bard, au motif que plusieurs joueuses portaient un foulard – sans avoir pour cela attendu l’autorisation de la FIFA [8].

Ce discours pseudo-féministe s’adosse à la désormais fameuse théorie du sanctuaire. Cette théorie se fonde sur une conception très particulière – et novatrice – de la laïcité, assimilant celle-ci à son contraire, à savoir : la pure et simple disparition de tout signe religieux de l’espace public – surtout si ledit signe est musulman. Le président de la Ligue de Football Professionnel, Fréderic Thiriez, enfourchant sa plus belle plume, nous livre par exemple cette pensée très originale :

« La FIFA déroule le tapis rouge aux communautarismes de tous poils (...) Verra-t-on demain, au nom du respect des identités culturelles, des joueurs évoluer avec la kippa, le turban ou la croix des Templiers ? »

Bien évidemment, des politiques bourgeois ne peuvent rester silencieux : le député UMP Gérald Darmanin estime que la décision de la FIFA est « contraire au principe de laïcité, si cher à notre démocratie », et son camarade David Douillet surenchérit :

« Autoriser le voile sur les terrains, c’est la boîte de Pandore. Il n’y a pas d’exemple de joueuses voilées en France à ma connaissance, mais ce genre de décision accélère les revendications communautaires. Demain, le voile sera-t-il présent dans les matchs amateurs, sur les terrains d’école ou dans d’autres sports ? La ministre des Sports doit prendre une position publique claire pour interdire le port du voile sur les terrains de football de notre pays. ».

Notons que David Douillet se trompe et que cela existait de manière plutôt paisible au moins dans un coin du Sud-Ouest de la France, mais laissons la parole au Parti Radical de Gauche qui demande « d’organiser, avant la fin de l’année, une consultation sur l’application du principe de laïcité dans le sport et dans la vie associative » – autrement dit l’exclusion de filles voilées de toute vie sportive et associative. Last but not least, finissons avec le Front National pour qui la FIFA « brise le principe qui faisait du sport en général et du football en particulier un sanctuaire préservé de toute revendication politico-religieuse ».

Sanctuariser pour mieux régner ?

Arrêtons-nous un moment sur ce concept de « sanctuaire laïc ». Même pour un observateur superficiel du football, l’idée est tout simplement absurde – et elle l’est « à l’oeil nu » : les manifestations de religiosité de toute sorte, y compris le port de symboles religieux (ou leurs tatouages sur la peau), sont systématiques sur les terrains de football, n’en déplaise à Frédéric Thiriez [9]. Il n’est pas non plus nécessaire de revenir sur la très longue histoire des manifestations politiques dans les gradins ou sur les terrains de football, pour les causes les plus légitimes (la critique de la dictature en Amérique du Sud) comme pour les plus illégitimes (par exemple l’ultranationalisme et le racisme) – sans parler du choix institutionnalisé, et lourd de charge théologico-politique, de faire jouer des hymnes nationaux.

Ce qui apparaît ainsi au grand jour est la contradiction entre d’une part le discours (déjà oxymorique en lui même) sur la « sanctuarisation laïque » du football et d’autre part la réalité de son histoire et de son actualité. Ce discours relativement récent, en tout cas bien plus récent que pour l’école, s’applique aujourd’hui au football, sans doute parce que celui-ci mobilise une telle masse de personnes qu’il constitue un enjeu politique de première importance.

Or que signifie cette « sanctuarisation » ? Il ne s’agit rien de moins que de dépouiller un espace social de ces attributs considérés comme inconciliables avec les valeurs dominantes d’une société : cette sanctuarisation du sport n’opère rien d’autre que la glorification d’un nationalisme républicain propre sur soi, la promotion de l’ordre marchand et l’évacuation de tout ce qui s’y oppose. Cela ne signifie pas que ce qui est évacué soit univoquement « progressiste » : l’expression violente ou grossière du racisme, par exemple, commence à être décrétée indésirable dans le « sanctuaire », pour la simple raison qu’elle nuit à « l’image de marque » du football, et donc aux affaires – ce que ne fait pas, assurément, le racisme distingué des chasseurs de voile.

La logique serait alors la suivante : le football devient une affaire trop importante, il faut donc en faire un espace sanctuarisé, et donc rendre invisible, au nom de ce caractère sacré, tout ce qui est considéré comme non conforme à l’ordre existant. Or, et il s’agit de l’enjeu principal, cette logique ne saurait s’appliquer seulement au football. D’autres « sanctuarisations » sont possibles. Celle de l’école a inauguré le cycle, d’autres suivront. En somme, le mécanisme qui empêche les quelques footballeuses voilées du Petit-Bard de pratiquer leur sport pour éviter, au nom de la laïcité, d’hypothétiques équipes de « templiers », est le même que celui qui refoule la critique sociale de l’ordre marchand en dehors de ce qui est visible.

Ce refoulement commun rend non seulement possible mais également nécessaire la jonction entre celles et ceux qui remettent en cause l’exploitation et celles et ceux dont la simple capacité à exister socialement est niée. Cette jonction ne saurait toutefois se suffire à elle-même et, surtout, son existence et son caractère émancipateur ne sont pas automatiques : ils seront le résultat incertain d’un important travail politique – quelque chose comme une contre-attaque foudroyante en passant par l’aile gauche.

Notes

[1] Il s’agit essentiellement des réponses peu respectueuses de Hatem Ben Arfa, joueur de l’équipe de France, au sélectionneur Laurent Blanc, et surtout des insultes proférées par Samir Nasri, autre joueur de l’équipe de France, à un journaliste de l’AFP – des faits dérisoires dont le statut a manifestement changé avec le temps, Michel Platini, actuel président de l’UEFA, indiquant que lui-même avait souvent insulté des journalistes quand il était joueur, sans que cela suscite la moindre polémique.

[2] Ainsi, dans une des nombreuses émissions de « débat » sur le football intitulée « 100% Euro » sur M6, il fut asséné que l’une des causes du semi-échec de l’équipe de France était que « les jeunes de maintenant n’ont pas peur du tout de la police »

[3] Alors que, comme chacun le sait, les deux finalistes, Espagne et Italie, sont des pays de cocagne, sans aucune tension sociale…

[4] Lors de cette épreuve, les joueurs de l’équipe de France combinèrent des résultats catastrophiques avec le refus de s’entraîner pour exprimer leur solidarité avec un de leur collègue, Nicolas Anelka, expulsé de l’équipe pour avoir insulté le sélectionneur national.

[5] Faut-il le rappeler : le fait que des femmes portant un foulard pratiquent un sport en public, fassent des études, ou s’engagent politiquement dans des courants luttant contre l’exploitation et toutes les formes d’oppression n’est pas un symptôme de la montée des religieux sectaires, mais bien un affront pour ceux-ci.

[6] Le cas le plus systématiquement évoqué est celui de la championne algérienne Hassiba Boulmerka.

[7] Aussi hallucinant qu’il soit, ce propos n’est pas une invention, l’interview se trouve ici : http://www.npns.fr/fr/posts/actus/1332186811-port-du-voile-par-les-footballeuses-interview-d-asma-gufi

[9] Ou même dans la structuration du football dans certains pays, comme en Ecosse par exemple entre clubs protestants (Rangers, Heart of Midlothian, Dundee FC) et catholiques (Celtic, Hibernian, Dundee Utd).