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L’égalité en litige (Première partie)

Batailles de rue

par Stéphane Lavignotte
3 septembre 2008

Le texte qui suit est extrait du livre de Stéphane Lavignotte, Vivre égaux et différents, que nous recommandons vivement.

 Ces dernières années ont été marquées par des conflits sur le droit d’apparaître – et donc d’être, d’exister – dans la rue comme espace public. Une série d’arrêts anti-mendicité, anti-prostituées et, plus récemment, anti-bandes de jeunes ont développé une exclusion horizontale consistant à éloigner le plus possible certaines populations des centre-ville, centres politiques, centres de consommation, et donc centres de visibilité. Dans le dossier des demandeurs d’asile et les solutions proposées aux SDF installées dans des tentes à Paris, la proposition de places d’accueil se fait toujours avec le corollaire d’une dispersion en lointaine banlieue. Face aux gens du voyage, l’attitude est encore plus radicale : l’éloignement de la commune même, vers nulle part mais pas chez soi.

Une partie des classes populaires a été éloignée des centres depuis les années 1960, la relégation géographique étant doublée par la relégation imaginaire – le sociologue Loïc Wacquant parle de « stigmatisation territoriale » qui dit combien tous « ces gens-la » n’existent plus une fois éloignés. Comme l’explique Abdellali Hajjat a propos du quartier Iyonnais des Minguettes, « toute une imagerie s’est élaborée, un fantasme, une représentation tronquée de la réalité qui fige ce grand ensemble en un agrégat de tours et de barres d’immeubles sans âme, sans vie, sans histoire, un non-lieu, un véritable désert. Les habitants possèdent les mêmes caractéristiques par une homologie essentialiste » [1]. Des non-gens habitent une « zone de non-droit », ou règnent, en dehors de la civilisation, des « sauvageons » au mieux à pacifier, dans une nature qui ne donne pas accès a l’égalité des droits contractuels.

Comme le montrent Anne-Sophie Haeringer, Yannis Lemery et Caroline Martinez dans une réflexion sur le mouvement des prostituées Iyonnaises [2], l’éloignement des centres est une double relégation. Eloignement du centre de l’« espace public » au sens d’Habermas, raisonné et raisommable, dans la logique du contrat, éloignement de la mairie ou s’est discuté et décidé le décret d’exclusion. Eloignement géographique et politique car - comme pour la totalité de ces décrets - les personnes concernées n’ont pas participé au débat : elles y sont soumises mais ne font pas partie des contractants.

Elles ont été considérées comme étant en-deça de la logique de contrat. Elles sont également éloignées de ce que les auteurs appellent 1’« espace du sensible » en référence aux caractéristiques de l’espace public mises en avant par Erving Goffman [3], c’est-à-dire l’indifférence polie, cette manière de circuler dans l’espace public en étant attentif aux personnes rencontrées (le poli) sans toutefois leur porter une attention trop appuyée, en les dévisageant par exemple (l’indifférence). Le centre était le lieu de travail des prostituées : il régnait à leur égard cette indifférence polie, ce poli était protecteur mais il n’existe plus dans les lieux de relégation où se multiplient les agressions contre elles.

Pour les personnes qui n’ont pas subi ces décrets produisant une exclusion horizontale, un phénomène d’exclusion vertical se produit. Non loin de la gare de l’Est à Paris, se sont regroupés depuis la fermeture du camp de Sangatte et jusqu’à aujourd’hui, des groupes de demandeurs d’asile afghans et kurdes. En journée, ils ne sont pas là, seuls leurs sacs témoignent de leur présence. Ou plutôt font tout pour ne pas en témoigner : cachés dans les arbres, les sacs sont situés au-dessus du regard. En soirée, ces hommes dorment sur place. Mais là aussi, couchés, ils sont le plus discret possible, au-dessous du regard.

Ainsi, même présents, profitant peut-être de l’indifférence polie déjà évoquée, mais toujours absents du niveau du regard de l’homme debout, demandeurs d’asile et SDF s’excluent eux-mêmes verticalement, s’invisibilisent et sont invisibilisés dans l’espace public « sensible ». Alors que l’exclusion horizontale fait disparaître le sujet, l’exclusion verticale produit cette position liminale évoquée par Judith Butler où les personnes sont comme des clignotants, humains-inhumains, présents-invisibles dans le débat public. Cette grande pauvreté est évoquée à intervalles réguliers mais ne parvient jamais à s’imposer comme un sujet réel et débattu dans le contrat... évoquée un jour, oubliée dès le lendemain.

L’espace de la rue apparaît ainsi comme un lieu où se projettent à la fois la logique du contrat et le corps de la nation. Dans la logique de l’espace public habermassien, l’exclusion et l’inclusion de la rue se fait par la dimension de décision politique évoquée – débats, décrets, lois... – mais cette logique s’appuie sur une certaine structuration du publique qui l’oppose à un certain privé dans lequel se retrouve le travail, l’habiter, le sexuel [4]. La décision publique tend donc à exclure de la rue - projection de la logique publique du contrat - tout élément qui s’y installe et ne fait pas qu’y passer : L’habitat du SDF ou des gens du voyage, la convivialité des jeunes qui utilisent la rue comme les adultes leur appartement, le travail du vendeur à la sauvette ou de la prostituée, le sexe qu’elle propose.

Seuls sont autorisés à y travailler ceux qui réparent et surveillent cet espace. L’exclusion de la logique du contrat se double d’une logique d’exclusion du corps de la nation. Il n’y a plus alors de logique contractuelle raisonnable et rationnelle, mais une subjectivité qui voit les groupes se considérant comme les composantes légitimes du corps de la nation – les « habitants », les « riverains » – demander l’expulsion de l’espace de la rue des personnes – corps étrangers – n’ayant pas leur place dans cette projection publique du corps légitime de la nation. La partie ville du corps de la nation doit être débarrassée des tâches disgracieuses qu’elles représentent, des corps étrangers qui la parasitent, cette tendance s’accentuant dans les grands moments ou le corps de la nation s’exhibe a lui-même et aux autres : jeux olympiques, coupe du monde de football, Paris-Plage...

Dans ces débats publics, arguments contractuels et corporels jouent à un drôle de jeu de cache-cache. Les arguments contractuels (par exemple, « les SDF seraient mieux en centre d’accueil que dans la rue », l’hygiène des restaurants asiatiques...) sont d’abord des caches – tels des cache-sexe qui dévoilent autant qu’ils soustraient au regard – aux arguments corporels (les SDF assimilés à des déchets, l’insistance sur la propreté, les odeurs de la ville, le standing d’un quartier...) mal assumés et pourtant réalité de la pensée de ceux qui s’expriment. Les arguments s’entrelaçant, le débat produit souvent des ratés dans l’argumentaire, comme autant de failles dans la double exclusion.

Les ratés de cet entrelacement maladroit peuvent être l’occasion de retournements. Ces dernières années, les personnes concernées ont utilisé les ratés de cet entrelacement pour reprendre place dams l’espace public. La distribution de tentes aux SDF en novembre 2005 par Médecins du Monde a, de ce point de vue, été un coup de maître. Partant de l’argument rationnel, pertinent dans la sphère contractuelle, de la lutte contre le froid, les distributions de tentes ont permis aux SDF de briser l’exclusion verticale en faisant apparaître des structures de toile, au niveau du regard, posant une véritable maison privée au centre de l’espace public et... une énorme pierre dans l’exclusion horizontale et l’image qu’avait de lui-même le corps de la nation.

Les tentes ont joué le même rôle que l’utilisation des masques blancs par les prostituées puis par les stagiaires jeunes diplômés dans leurs manifestations : des masques qui ne cachent pas mais rendent au contraire visible. Les masques comme les tentes (souvent décorées par leurs occupants) donnent paradoxalement un visage à des personnes et font prendre conscience (ramenant la parole des exclus dans l’espace public du débat), dans un cas de l’urgence d’un vrai logement, dans l’autre du stigmate porte par la prostituée, dans le troisième de la violence de la précarité permanente.

Se multiplient ainsi les stratégies d’aller-retour entre logique contractuelle et logique corporelle : que ce soit les prostituées occupant par la manifestation (contractuel) le lieu qu’on leur refuse pour travailler (corporel) ou interpellant les sénateurs au cri de : « Vous couchez avec nous (corporel), vous votez contre nous (contractuel) », que ce soit les sans-papiers manifestant avec le slogan : « On est ici, on est d’ici (contractuel), on ne bouge pas (corporel). » Les deux logiques jouaient jusque-la comme une double exclusion : leur retournement par les personnes exclues permet au contraire une légitimation de l’une par l’autre dans une revendication d’exister dans l’espace public contractuel.

S’illustre ainsi une des principales remises en cause de cet espace. Alors que la conception habermassienne de l’espace public présuppose que la communauté des sujets parlants et doués de raison est déjà constituée et que l’important est ce qui se passe au sein de l’espace public, des sociologues comme Louis Quéré [5] font remarquer que cette constitution est l’objet même de la politique. L’objet de la politique est de définir qui est habilité à participer à cet espace de discussion, qui est habilité à argumenter, à énoncer des propositions qui seront reconnues comme valides et légitimes.

Ce qui se voit contesté dans les exemples cités pour les SDF ou les prostitués, c’est la clôture de l’espace public contractuel et de son double corporel, a la fois l’exclusion des décisions politiques les concernant et l’exclusion de l’espace de la rue où ils habitent ou travaillent. Cette égalité en mouvement – au contraire de l’égalité figée d’un universel déjà déterminé – représente la volonté d’exclus de l’universel de participer à la définition de cet universel, la volonté de compter des mécomptes d’un système qui se croyait au complet.

Deuxième partie : Luttes de places

P.-S.

Stéphane Lavignotte est pasteur et théologien, prédicateur à l’Eglise réformée des Batignoles (Paris 17ème), et animateur de La Maison Verte.

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Notes

[1] Abdellali Hajjat, Immigration postcoloniale..., op. cit., p. 69

[2] Cours intitulé « Faire de la politique, défaire l’ordre sensible », donné en deuxième année de licence a l’université Lyon 2 entre 2003 et 2005. Non publié.

[3] Joseph Isaac, Erving Goffman et la microsociologie, PUF, 1998.

[4] Jürgen Habermas, « L’espace public », op. cit., p. 38-54.

[5] Louis Quéré, « L’espace public : de la théorie politique a la métathéorie sociologique », in Quaderni, n° 18, automne 1992.