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L’épreuve du chômage

Chroniques d’une voilée désabusée (3)

par La Voilée
29 juillet 2009

Au cours de l’année 2008, un blog aussi éphémère que mémorable a présenté pendant quelques mois les « chroniques d’une voilée désabusée », mêlant avec bonheur, intelligence, drôlerie et colère des anecdotes, analyses et coups de gueule autour d’un même sujet : le quotidien éprouvant pour les nerfs d’une étudiante de vingt ans qui a eu la mauvaise idée, « au pays de Voltaire », d’être musulmane et de couvrir ses cheveux d’un foulard… Interrompu en septembre 2008 et rapidement fermé, ce blog intitulé « Va te faire voiler ! » méritait une nouvelle vie. C’est chose faite, avec l’amical accord de l’auteure qui, retournant le stigmate, a choisi de se nommer, tout simplement, « la voilée ». Nous publierons donc, quotidiennement jusqu’à la fin de l’été, une large sélection de ce que nous estimons être, dans la France de 2009, des mots importants.

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Etude de cas :

Ci-dessous, un extrait de CV à analyser. Pour ce faire, un certain nombre d’informations vous sont nécessaires. La personne en question est au chômage. Certes, elle n’a pas fait les Ponts, mais tous ceux de sa promo ont trouvé du travail (Dieu sait qu’elle était pourtant la meilleure), cette personne cherche un emploi d’urbaniste/ chargé d’opération.

Sachant qu’elle est à la recherche d’un emploi depuis un an et qu’en France, la demande dans ce secteur est supérieure à l’offre, vous ne pourrez pas qualifier son chômage de frictionnel ou structurel.

K. , 27 ans, Nationalité française

FORMATION

- 2005-2006 : Formation dans le domaine du renouvellement urbain et de la réhabilitation durable au sein de l’*****.

- 2004-2005 : DESS « ville, architecture et patrimoine Maghreb, Proche-Orient », Université Paris ******

- Ecole d’Architecture de Paris

- ******. Mémoire : « La gestion des politiques publiques en matière ******** au Maroc ».

- 2003-2004 : DEA sciences politiques. Université Paris ******. Mémoire : « La réforme du code ******************* ».

- 2002-2003 : Maîtrise sciences politiques. Université Paris ******. Mémoire : « le système politique marocain depuis ********************** ».

- 2001-2002 : Licence sciences politiques. Université Paris ******.

- 1999-2001 : DEUG sociologie. Université Paris ******.

- 1998-1999 : Baccalauréat littéraire.

EXPERIENCES PROFESSIONNELLES

- 2005-2006 : Chargée d’opération au sein de l’OPAC ******** : chargée du programme de réhabilitation du quartier *********, 456 logements, à *********.
Elaboration de la demande de certification « Patrimoine Habitat » pour l’opération sus-citée.

- 2004-2005 : Stage au centre de recherche en sciences sociales ******* Rabat, Maroc : étude sur l’habitat insalubre au Maroc.

- 2004-2005 : Elaboration du projet de réaménagement de la gare routière de******* (Egypte).

- 2004-2005 : Stage d’étude en Egypte dans le cadre du projet de réhabilitation des maisons ottomanes de ****** et du réaménagement de la gare routière, organisé par l’école d’architecture de Paris-******.

Bonus : Commentez cette citation (seuls les arabophones, les utilisateurs de l’alternance codique ou les amateurs de daka al marrakchia peuvent s’atteler à cet exercice) :

"J’en ai marre, j’en ai marre, chômage guelss f’daaaaaar. Ca y est safé, ça y est safé, n’mchi n’hragu njib dollaaaaaars". Chômeur marrakchi

Correction :

L’épreuve du chômage dont je vais vous parler n’est pas celle évoquée par
Dominique Schnapper, à qui j’ai d’ailleurs emprunté le titre d’un de ses ouvrages. Il s’agit du chômage subit par les filles voilées surdiplômées, et notamment celles qui sont dans mon entourage. Ces dernières ont au minimum bac +5. Elles ne sont pas victimes d’un chômage qui trouvent ses origines dans l’état du marché du travail et la conjoncture économique en général. Elles sont en fait victimes d’un chômage dont les causes sont le racisme, le stigmatisation et l’exclusion. On peut trouver parmi elles une linguiste, une statisticienne, une urbaniste, une juriste, une économiste d’entreprise, une diplômée en Histoire, une autre en Sciences de l’éducation… et la liste est longue. Pour avoir une idée de leur situation, reprenons l’exemple de K.

K est titulaire, comme vous avez pu le constater, d’un DEA en sciences politiques et d’un DESS en urbanisme. Quel est le rapport entre la science po et l’urbanisme me direz- vous ?

C’est très simple, K voulait au départ travailler dans les affaires culturelles au sein d’une ambassade. Seulement, K avait trop d’ambition pour une voilée. La malheureuse, comment a-t-elle pu croire qu’elle pourrait faire carrière dans la diplomatie ? K s’était dit que si la France ne voulait pas d’elle, elle irait au Maroc, terre natale de ses parents mais aussi pays dont elle a la nationalité (pratique la double nationalité pour éviter les tergiversations à la douane et bénéficier des tarifs "autochtones" dans certains hôtels du Royaume ou dans certains pays arabes. En Egypte par exemple, la jolie carte nationale marocaine vous offre la possibilité d’acheter votre place au musée moins chère que les allemands et les français... cool non ?!?!).

Mais que nenni, même le bled lui a fait comprendre que cela n’était pas possible. K s’est donc dirigée vers l’urbanisme. La reconversion a été difficile, mais K était animée par un désir de réussite. Elle voulait prouver aux autres qu’elle était capable, même voilée, de faire des études.
Après avoir été diplômée de l’école d’architecture, K fit un stage d’un an, un stage trouvé miraculeusement grâce une architecte qui n’avait que faire du bout de tissu que K portait sur la tête. A la fin de l’année, K se retrouva aux portes du marché du travail. Elle a sollicité le secteur public, mais savait que les réponses seraient négatives, même si la demande en urbanistes et chargés d’opération est très forte." Tête nue, lui a-t-on dit". K refusa. "C’est dommage, vous savez, je vous assure que moi je n’ai rien contre votre voile, la nourrice de mes enfants est voilée. Mais là, il s’agit du secteur public. Vous risquez de heurter la sensibilité de nos partenaires (entreprises et politiques) ainsi que celle des habitants que vous serez amenée à rencontrer" (notons que la nourrice et la femme de ménage, si elles sont voilées, ne gênent personne. Pas de sous- métiers pour les voilées !).

K voulait bien porter un bandana, quelque chose de plus léger, un compromis en quelque sorte. Mais tout le monde n’est pas prêt à faire des concessions. K ne comprenait pas, elle s’était spécialisée dans la réhabilitation des logements sociaux. La plupart des habitants qui s’y trouvent sont des « issus de l’immigrations », est-ce eux qu’elle risque d’offenser en allant sur le terrain, voilée ? "Je pourrais éventuellement mettre des bonnets, des chapeaux quand j’irais sur le terrain ".

"Un Nike peut être hahahaha", rétorqua le DRH (soulignons au passage le mépris qu’a ce grossier personnage à l’égard des habitants des cités de banlieues). K arrêta les entretiens avec le secteur public. Elle alla alors voir dans le secteur privé. Elle y entra, et en ressortit bredouille pour les mêmes raisons.

K a abdiqué depuis un an. Elle ne cherche plus, n’a plus la force de chercher. K ne sacrifiera jamais ses convictions. K ne veut pas s’expatrier. K me dit que tant qu’elle n’est pas dans le besoin et que Dieu la protège, tout va bien. Seulement, K est un peu désenchantée. K n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi. Elle n’arrive pas à comprendre sa situation, mais fait mine de ne pas être affectée. Mais l’humiliation a poussé K à se lancer dans la création d’entreprise. Souhaitons lui bonne chance !

Un tas d’autres filles sont dans la même situation. Certaines sont au chômage, d’autres sont déclassées, se retrouvent à faire du télémarketing ou du baby Sitting. Naissent alors des sentiments tels que la frustration, la déception, la colère, le dégout, ou pire encore, le fatalisme. Malgré cela, de plus en plus de voilées font des études supérieures.

Elles ont raison :

- d’une part parce qu’elles le font pour elles- même (contrairement à ce qu’admet le sens commun, la voilée n’est pas allergique au savoir et à la réflexion).

- d’autre part parce qu’elle le font aussi pour investir le champ sociétal. Qui dit études, dit diplômes, dit marché du travail (je schématise bien sûr) mais dit surtout capital culturel !!! D’où la nécessité pour les voilées, mais aussi pour les « issus de l’immigration » et pour les issus des classes populaires de faire des études supérieures pour faire changer les choses. Cela prendra peut être des générations…

La voilée que je suis reste confiante. Je me suis amusée à faire un double cursus en économie et en sociologie, et maintenant un magistère. Je vais sûrement me retrouver au chômage. Tant pis. Si je pouvais rester étudiante à vie...

Si je m’expatrie, peut être pas de chômage. Si je crée mon propre débouché, pas de chômage non plus.

En tout cas, un immense sentiment de satisfaction s’empare de moi quand certains profs et étudiants se demandent ce que je fais à la fac, avec un hijab sur la tête. Les réflexions fusent, et elles peuvent être à bien des égards blessantes. Mais la satisfaction s’amplifie quand la voilée obtient les meilleures notes de l’amphi :))))))) (heureusement que les copies sont cachetées).

"Les insolentes, elles ne sont pas illettrées... et elles osent investir nos facultés !".

Au prochain épisode, peut être la trajectoire de N la statisticienne et R la juriste. En attendant, je constate que finalement, l’exclusion et la stigmatisation sont d’excellents moteurs !!!

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P.-S.

Ce texte est paru pour la première fois sur le blog « Va te faire voiler ! » le 25 décembre 2007