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« L’étude qui (évidemment) accuse »

Réflexions critiques sur une n-ième campagne académique, médiatique et politique contre les musulman-e-s

par Renaud Cornand
9 février 2016

Le 3 février 2016, Le Nouvel Observateur publiait un article titré « Exclusif. Ces collégiens qui placent la religion avant l’école : l’étude qui accuse ». Le texte est censé reprendre certains des résultats d’une enquête sur les collégiens des Bouches-du-Rhône organisée par le CNRS et Sciences-Po Grenoble, dirigée par Sebastian Roché et faisant l’objet d’un partenariat entre le journal et France Inter qui y consacra un numéro de son émission « Le téléphone sonne ». Les résultats présentés, comme les débats qui s’en sont suivis, sont intéressants pour au moins trois raisons [1] : leur importante diffusion médiatique, qui laisse déjà penser que celle-ci va continuer de s’amplifier ; la forte légitimité scientifique du cadre dans lequel l’étude a été réalisée, à savoir le Centre National de la Recherche Scientifique ; les réactions que l’enquête a suscitées au plus haut niveau de l’État, à travers les prises de positions de la Ministre de l’Éducation Nationale Najat Vallaud-Belkacem…

Comme on pouvait le craindre à la lecture du titre du Nouvel Obs ou de celui de France Inter, « L’école au défi de la religion », le traitement médiatique de l’enquête constitue une énième occasion de désigner les musulmans comme les ennemis de la République, ici symbolisée par l’institution scolaire. Les premières lignes de l’article du Nouvel Observateur défient d’emblée la plus élémentaire des logiques :

« De plus en plus d’élèves opposent leurs convictions religieuses aux enseignements universels. Pour la première fois, une étude du CNRS et de Sciences-Po rend compte de ce phénomène alarmant. "L’Obs" en publie les résultats ».

Si l’étude vient rendre compte de l’ampleur d’un phénomène « pour la première fois », alors comment peut-on dans le même temps prétendre que ce phénomène est en augmentation ? Cette affirmation est à l’image des postulats implicites du travail de recherche, et des approximations des interprétations qui en ont été faites. On abordera ici deux points : celui de la classification des élèves à travers leur religion, et celui de leur relation aux savoirs scolaires.

L’un des enseignements fondamentaux de l’étude telle que la présentent L’Obs et France Inter serait l’augmentation de la religiosité chez les jeunes. En fait de jeunes, ce sont seulement les jeunes musulmans dont la foi est présentée comme « intense » :

« l’intensité de la foi est variable selon les confessions. 83% des adolescents qui se sont déclarés musulmans, 22% des catholiques et 40% des autres confessions (juifs, protestants, etc.) considèrent la religion comme importante ou très importante ».

On peut avant toute discussion des résultats suivants s’interroger sur ce qui constituera pour la suite une classification des collégiens plus ou moins religieux. Fondé sur une auto-déclaration concernant l’importance donnée à la religion, ce classement, qui apparaîtra ensuite comme neutre, réalise en réalité deux tours de force :

- il affirme qu’il est légitime de catégoriser les individus selon leur religion, et seulement elle, pour sonder leurs opinions sur divers sujets ;

- il masque le fait que les modalités d’affirmation des identités individuelles sont fortement dépendantes des dynamiques sociales et du contexte historique.

Ceci ressort de l’une des formulations du responsable de l’étude, Sebastian Roché :

« Nous ne nous sommes pas penchés sur l’ethnie ou les inégalités mais nous nous sommes penchés sur la façon dont les adolescents voient le monde ».

Or classer les élèves selon leur religion (et donc, comme l’assume le chercheur, ne s’intéresser ni aux inégalités sociales, ni au genre, ni au niveau scolaire par exemple) n’est pas anodin. En figeant les catégories pour produire des données chiffrées, on oublie la façon dont ces catégories sont historiquement construites, et comment elles s’actualisent dans les expériences sociales des individus concernés :

- la religion catholique, si ses adeptes ou ses représentants sont évoqués ça et là, n’est par exemple en aucun cas la cible d’une quelconque stigmatisation de la part des médias ou des politiques dominants ;

- c’est évidemment le cas inverse pour la religion musulmane, objet de discours ininterrompus qui construisent au quotidien la figure d’une altérité potentiellement menaçante.

La diffusion de représentations négatives sur les Musulmans s’est sans aucun doute accentuée en ces temps d’état d’urgence : perquisitions de mosquées, appel à signalement des signes de « radicalisation », débats autour de la déchéance de nationalité qui renvoient à la dualité de la représentation du potentiel terroriste, à la fois d’ici et d’ailleurs, français mais pas totalement, discours d’ « intellectuels » islamophobes, désormais assumés, comme ceux d’Elisabeth Badinter, qu’on envisagerait d’ailleurs de faire intervenir à l’école sur... la laïcité !

Sans parler de ces journalistes qui sautent sur chaque occasion pour ressortir des obsessions déjà anciennes – l’exemple le plus édifiant étant sans doute celui de Luc Le Vaillant, chroniqueur à Libération, qui racontait il y a quelques semaines comment, au cours d’un voyage dans le métro, il s’est découvert tout surpris une aversion pour les croyants musulmans. Mais c’est sa surprise qui est surprenante, puisque dès 2002, le même Le Vaillant pouvait écrire à propos des viols collectifs :

« C’est une histoire de viol collectif, de tournantes. Ce sont des mécanismes qui ne datent pas d’hier, une folie archaïque et misérable, sur fond de machisme, d’Islam, d’immigration et de parents déboussolés, déboussoleurs » [2].

L’aversion de nombres de faiseurs d’opinion pour l’Islam ne date pas d’aujourd’hui, et il ne s’agit pas ici d’en faire l’histoire [3]. On soulignera simplement qu’il peut paraître bien dérisoire d’appeler à ne pas faire l’amalgame entre musulmans et menace terroriste, appels réguliers dans les discours de responsables politiques, quand tant de discours se sentant autorisés travaillent à faire du musulman la figure… de la menace terroriste.

Et sans surprise, les actes islamophobes se multiplient… Dans ce contexte, il ne devrait y avoir aucune surprise, sinon feinte par volonté de dramatisation, ou réelle par ignorance des dynamiques sociales, à constater que les jeunes musulmans considèrent que leur religion est « importante ».

Comment les individus se sentant de culture, de pratique, de croyance etc. musulmane pourraient-ils ne pas majoritairement considérer que leur religion est « importante » ou « très importante » quand tout leur rappelle quotidiennement que leur appartenance à la religion musulmane est, pour tous, importante ? Quand l’espace médiatique bruisse constamment de discours visant, généralement négativement, l’ensemble des individus pouvant être assimilés à la catégorie « musulmans », comment penser que ce pourrait être sans effet sur les premiers concernés ?

Appelée à réagir à ces « données », la Ministre de l’Éducation Nationale Najat Vallaud Belkacem livre un nouvel exemple, un cas d’école, de la tentation d’assimiler toute expression de la religion musulmane au terrorisme :

« Dans une société qui se cherche, une partie de la jeunesse peut être davantage tentée de trouver des réponses dans la religion. A l’heure où ces identités peuvent être manipulées et radicalisées pour être montées les unes contre les autres, c’est très préoccupant »  [4].

Le fameux amalgame que l’on prétend tant condamner est ici formulé en une seule phrase.

C’est ensuite l’un des résultats phares de l’enquête, mis en avant aussi bien par L’Obs que par France Inter, que la ministre est amenée à discuter : au nom de la religion, les élèves remettraient en cause les savoirs scolaires. Classiquement, c’est notamment autour de l’enseignement de l’évolution des espèces que sont citées des « crispations », ce qui inspire à Najat Vallaud-Belkacem une défense bien déplacée des savoirs scolaires :

« L’école qui a pour mission d’émanciper les individus, transmet des savoirs vérifiés qui ne peuvent être mis en cause par des croyances, qui, elles, relèvent de la conviction personnelle ».

On retrouve ici la distinction opérée entre sphère privée (ici la sphère des « convictions personnelles ») et sphère publique (l’école), qui structure les innombrables « débats » autour de la visibilité de la religion musulmane – et qui a été utilisée, en particulier, pour justifier la loi de 2004 excluant les élèves portant un foulard…

Il serait ainsi possible d’affirmer en les rendant visibles ses opinions (ses croyances religieuses, mais on voit mal pourquoi ce principe ne s’appliquerait pas de la même manière aux convictions politiques, philosophiques, etc.) dans la sphère privée, mais en aucun cas dans la sphère publique. J’aurais donc le droit d’affirmer être musulman, bouddhiste, communiste, mais seul, chez moi, ou dans le cadre peut-être de ma famille ou de mon cercle restreint d’amis.

Cette conception d’une sphère publique neutre semble se rapprocher bien plus d’un système dictatorial que d’une quelconque forme de démocratie. Appliquée à l’école, elle conduit la ministre à expliquer que les élèves ont bien le droit de penser ce qu’ils veulent, mais certainement pas de l’exprimer. Cette affirmation est d’autant plus grave qu’elle concerne justement le système scolaire : la force de l’obligation scolaire, c’est de rendre inévitable une confrontation des individus d’une même société avec des connaissances dont la validité ne dépend pas de l’opinion qu’on s’en fait. Un élève peut penser en entrant dans la classe que c’est Dieu qui a créé la femme et l’homme (et il peut d’ailleurs continuer à le penser en sortant), et le dire fait aussi partie de son droit en démocratie. Il faudra par contre que dans la classe il se confronte à l’histoire de l’évolution des espèces. Que des enseignants, insérés dans un système inégalitaire où certains établissements concentrent inégalités sociales et scolaires, et évoluant dans une société où l’islamophobie s’affirme de plus en plus, puissent parfois rechercher dans la stigmatisation de certains élèves la clef de leur problème est en soi problématique. Que la ministre de l’Education Nationale reprenne à son compte ce type de poncif l’est bien plus. Elle encourage ainsi indéniablement le recours à des explications culturalistes pour éclairer les difficultés de l’école.

Pourtant, dans le même temps, les questions soulevées par cette étude et son traitement font l’objet d’autres approches, étonnamment absente des articles de L’Obs comme de l’émission de France Inter : les écoles de Marseille (l’étude dirigée par Sebastian Roché s’est déroulée dans les Bouches du Rhône) sont signalées comme faisant preuve d’un état de délabrement bien peu propice aux apprentissages. Concernant la religion musulmane et l’école, l’ouvrage récent de Béatrice Mabillon Bonfils et François Durpaire montre comment les élèves musulmans sont discriminés dans l’école, et comment l’islam contemporain est envisagé quasi-exclusivement négativement dans les manuels scolaires [5].

Notes

[1] Laurence de Cock a déjà discuté le traitement de cette enquête sur des points qui ne seront donc pas traités ici https://blogs.mediapart.fr/edition/aggiornamento-histoire-geo/article/050216/lecole-defiee-par-la-religion

[2] Luc Le Vaillant« Tourner la page », Libération, 7 octobre 2002, cité dans Laurent Mucchielli, Le scandale des « tournantes ». Dérives médiatiques, contre-enquête sociologique, La découverte, Paris, 2005.

[3] Voir par exemple Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman »

[5] Béatrice Mabillon Bonfils, François Durpaire, Fatima moins bien notée que Marianne. Editions de l’Aube, 2016.