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L’exotisme à 15 euros

Chroniques d’une voilée désabusée (7)

par La Voilée
2 août 2009

Au cours de l’année 2008, un blog aussi éphémère que mémorable a présenté pendant quelques mois les « chroniques d’une voilée désabusée », mêlant avec bonheur, intelligence, drôlerie et colère des anecdotes, analyses et coups de gueule autour d’un même sujet : le quotidien éprouvant pour les nerfs d’une étudiante de vingt ans qui a eu la mauvaise idée, « au pays de Voltaire », d’être musulmane et de couvrir ses cheveux d’un foulard… Interrompu en septembre 2008 et rapidement fermé, ce blog intitulé « Va te faire voiler ! » méritait une nouvelle vie. C’est chose faite, avec l’amical accord de l’auteure qui, retournant le stigmate, a choisi de se nommer, tout simplement, « la voilée ». Nous publierons donc, quotidiennement jusqu’à la fin de l’été, une large sélection de ce que nous estimons être, dans la France de 2009, des mots importants.

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En faisant un peu de "rangement" dans mon portefeuille, j’ai retrouvé le pass de mon musée préféré, j’ai nommé le Quai Branly.

Pour ceux qui n’y sont encore jamais allés, le Quai Branly est aux musées, ce que le Club Med est aux vacances. C’est un peu un sanctuaire de l’exotisme et de l’ethnocentrisme, un souk géant dans Paname.

J’imagine que vous vous demandez pourquoi la voilée que je suis a déboursé 15 euros pour visiter ce merveilleux endroit ? La raison est toute simple...

L’an dernier, j’avais dans mon parcours de socio un cours d’anthropologie. Je vous épargne mes considérations sur cette discipline (ou du moins sur le programme enseigné dans ma fac...Et puis non, je ne vous épargne rien). Très rapidement, pour moi, certains anthropologues = colonialistes et charlatans ;-) ). Je ne vais pas citer de noms (trop la flemme) mais je suis arrivée à ses conclusions après avoir lu des travaux sur les berbères et sur l’Islam.

C’est fou ce qu’on peu raconter comme bêtises sur les "tribus" berbères.

J’enchaînais les fous rires sur les spéculations faites sur la vie des ruraux chleuh : "Fadma est en plein rite de passage..." . Et que je place du Van Gennep, là où il n’y en a pas... Non, non, non ! Fadma est juste en train de chercher de l’eau dans la source parce que le village dans lequel elle vit est enclavé dans les montagnes. Il n’y a ni eau courante ni éléctricité, d’où son besoin d’aller puiser "amane" (l’eau) "ghe l’3ayne" (dans la source).

Et l’Islam... forcément qui dit Islam en anthropologie dit... dit... dit excision pardi ! Je me souviens d’une fille de ma classe lors de l’attribution des exposés :

Elle : tu vas prendre le texte sur l’excision ?

Moi, étonnée et toujours aussi parano : qui, moi ? Pourquoi tu me demandes ça ?

Elle : Ben j’sais pas...

Moi : Non, non, j’aime bien les anars, je vais choisir Clastres...

De l’ethnocide... j’étais certaine qu’ avec ce texte, on ne parlerait pas d’Islam, de femmes, de voile, ni de soumission (quoique avec certains, on arrive à passer d’une discussion sur les pingouins à une discussion sur l’Islam !).

Mais revenons en à nos moutons (égorgés il y a peu de temps... dans les baignoires). Ma prof voulait "stimuler" notre esprit critique, et nous a demandé de faire un dossier sur le Quai Branly. Elle nous a conseillé de prendre un pass annuel de 15 euros parce que les observations à rendre nécessitaient plusieurs visites de cet antre bougnoulo-negro-latino-indien (enfin un truc dans le genre... ).

Avec mon amie C, nous nous sommes empressées d’y aller et nous avons été très rapidement écoeurées. Seules C et moi l’avons été. La prof avait mis sur ma copie que ma "double culture" avait sans doute contribué à rendre l’exercice plus facile.

Moi : t’en a pensé quoi du musée L ?

L, étudiante de ma classe : Ben... y a de jolies choses !

Moi : t’as cru que c’était le caverne d’Ali Baba ?

Je veux bien admettre que ma "double culture" m’a aidé dans mes observations. Je m’étais concentrée sur l’aire africaine et les pays du Moyen Orient.

Mais primo, je ne suis pas Massaille. Et secundo, j’ai même remarqué des aberrations dans l’aire océanienne et asiatique (l’expo permanente est divisée en aire). Ok, je suis citoyenne du monde, mais il ne faut pas non plus exagérer ! Il y a des évidences qu’on ne peut nier. Ce musée pue l’ethnocentrisme, et il faut avoir le nez bouché pour ne pas le sentir. Mon amie C, une jolie blonde, a tout de suite remarqué qu’il y avait "un problème" ( j’ai dû la contaminer ... à coups de cornes de gazelles et de tajines).

Je ne peux pas reproduire tout mon devoir (trop long,... j’étais tellement inspirée !), mais il faut savoir qu’une de mes sous-parties était intitulée : Saga africa, ambiance de la brousse. Rien que ça...), je vais juste vous faire part de certaines observations.

L’aire africaine

Décor de grotte, pénombre, lumières tamisées, murs aux couleurs « chaudes ». Ambiance préhistorique quoi ! Les objets exposés sont arrachés de leur contexte. Leurs usages, leur signification ainsi que les hommes et les civilisations auxquelles ils appartiennent sont éludés.

La muséographie est incomplète, les commentaires fusent autours d’objets qui, aux yeux des visiteurs, ne sont que pur divertissement.

Un exemple. Je me suis arrêtée devant une des vitrines. Sur le coin était indiqué qu’il s’agissait d’une statue Bedu, ainsi que sa provenance et sa date de confection. Je ne sais pas à quel usage elle est destinée, s’agissait-il d’un bibelot, ou d’un objet utilisé lors de rites particuliers ? Une femme s’est arrêtée, puis l’a observée. Elle est restée quelques minutes dubitative, puis elle dit à son amie :"je la verrai bien dans mon salon". Puis, elle passe à un autre objet. Je l’entends plus loin parler avec un groupe de personnes, réuni devant un masque guerrier et dire : « attention, il va nous jeter un sort ! ».
Encore mieux, le guide. Le jour de mon escapade au sein de la « jungle Branly », j’en ai profité pour suivre un petit groupe accompagné d’un guide, au professionnalisme douteux et à l’expertise obscure, notamment face à une statue Nkisi du Congo (une statue fétiche, dans laquelle l’homme, lorsqu’il s’installe dans une nouvelle maison, doit enfoncer des clous).
Le guide explique le rôle de celle-ci, ainsi que son utilisation dans les différents rites. Puis à un moment, alors qu’il présentait une des cérémonies, je l’entends dire ceci : « il s’agit d’une mixture, un truc, ... une patouille quoi » faisant un geste circulaire avec sa main, en parlant d’une substance utilisée lors d’une cérémonie.

Comment interpréter cette phrase ? Doit-on l’interpréter ?

Ayant déjà fait appel à des guides dans des musées, en France comme à l’étranger, j’ai le souvenir qu’ils ont toujours utilisé un vocabulaire relativement « technique » et exact. Les mots employés visaient toujours à décrire avec précision l’origine et le rôle des objets en question.

Je veux bien admettre que devant un public de néophytes, un discours purement anthropologique n’aurait aucun intérêt et que la vulgarisation de la discipline a du sens pour sensibiliser les visiteurs. Seulement, utiliser des termes comme « patouille » ou « bidule » revient à inférioriser des rites et des cérémonies propres à certaines cultures.

Passons à une autre aire, et donc à d’autres catastrophes

C’est entre l’aire asiatique et l’aire africaine que sont exposés les objets des pays d’Asie centrale et du Proche orient (Iran, Palestine, Afghanistan, ...), pays qui ont en commun un passé rythmé par des cohabitations et des alternances de religions, à la suite de conquêtes. Les objets exposés peuvent tous être classés dans les catégories artisanat ou croyance, ce qui me heurte particulièrement.

En effet, exposer essentiellement des capes et des bijoux revient à réduire le poids et l’influence considérables qu’ont eu ces « peuples » dans le passé, dans d’autres domaines tel que les sciences, la philosophie, la littérature, l’écriture, ...

En regardant les objets de la collection, on a l’impression d’avoir à faire à des peuples de bédouins bergers, noyés dans un syncrétisme religieux mêlant « survivances païennes » et les trois monothéismes, et obnubilés par la « Khamsa » (que l’on décline à toutes les sauces... De toute ma vie, je n’en ai jamais vu autant. Et Dieu sait que j’en ai visité des Souks :) ).

Même si à un moment, dans la collection, on évoque la question de l’apparition de l’écriture et de la langue arabe en exposant des pages ou des étuis de Coran, on occulte totalement par exemple la tradition littéraire et poétique antéislamique et postislamique, qui a caractérisé les pays du Hijaz, ou encore les systèmes politiques en Mésopotamie.

J’ai souvent eu l’impression de me retrouver en vacances, à Taroudant, au souk et notamment dans le coin « artisanat » de celui-ci, là où odeurs de cuir, fibules et touristes se côtoient.

Sinon, de l’Orient on passe à l’Afrique septentrionale, conquêtes arabo- musulmanes obligent ! Les thèmes abordés sont les mêmes : artisanat et croyances auxquels s’ajoute la musique.

Tout comme dans le reste du musée, les objets sont magnifiques, époustouflants. Moucharabiehs, portes décorées, fibules, pages de Coran calligraphiées, tapis et vêtements tissés, instruments de musique, ... en somme des objets d’une beauté majestueuse. Seulement, les commentaires, et l’ambiance n’en font que de vulgaires objets de souk :

« Regarde le tapis, c’est comme celui qu’on a vu à Ouarzazate », « t’as vu la porte ? On dirait les portes de Fès. Magnifique ! Si je pouvais avoir la même à la maison… », « c’est moins bien quand c’est arabisé ! ».

Un homme en me regardant, dans le coin consacré aux « expressions du sacré » :

« Pff, c’est vraiment des fous de Dieu ! »...

Saligaud !!!!!

On s’arrête ici pour l’exotisme,... à deux doigts de faire une overdose. Je critique ce musée, mais en réalité, je n’aime aucun musée. Le concept du musée en lui même me dérange (ne me demandez pas de développer, ... c’est l’heure de manger !).

Une dernière histoire et ensuite je m’arrête. Alors que j’étais en train de prendre des notes, je sentais un regard insistant. J’ai levé ma tête, et j’ai vu un homme à deux doigts de faire une crise cardiaque. Devinez pourquoi ? Ce benêt a cru que je faisais partie de la collection. C’est pas se moquer du monde ça ??? J’avais mis des onitsuka et un duffle coat ! Je lui ai dit :

- Je sais que mon foulard me rend exotique, mais n’exagérons rien monsieur !

- Vraiment désolé mademoiselle (rouge comme une tomate).

J’ai eu droit à des remarques désobligeantes, ou au contraire à des sourires près des théières marocaines (chi brèrde ... men dakchi !). Cet épisode me rappelle celui de l’Institut du Monde Arabe, lors de l’expo sur l’âge d’or des sciences arabes. J’avais eu droit à des sourires colgate, des sourires qui parlaient et qui me disaient : autrefois, les bougnoules, vous n’étiez pas si bougnoules que ça, en fait ?

À BAS LES EXPOS !

À BAS LES EXPOS !

À BAS LES EXPOS !

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P.-S.

Ce texte est paru pour la première fois sur le blog « Va te faire voiler ! » le 7 janvier 2008