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L’extrême gauche et la voilée : histoire d’un rendez-vous manqué

Chroniques d’une voilée désabusée (4)

par La Voilée
30 juillet 2009

Au cours de l’année 2008, un blog aussi éphémère que mémorable a présenté pendant quelques mois les « chroniques d’une voilée désabusée », mêlant avec bonheur, intelligence, drôlerie et colère des anecdotes, analyses et coups de gueule autour d’un même sujet : le quotidien éprouvant pour les nerfs d’une étudiante de vingt ans qui a eu la mauvaise idée, « au pays de Voltaire », d’être musulmane et de couvrir ses cheveux d’un foulard… Interrompu en septembre 2008 et rapidement fermé, ce blog intitulé « Va te faire voiler ! » méritait une nouvelle vie. C’est chose faite, avec l’amical accord de l’auteure qui, retournant le stigmate, a choisi de se nommer, tout simplement, « la voilée ». Nous publierons donc, quotidiennement jusqu’à la fin de l’été, une large sélection de ce que nous estimons être, dans la France de 2009, des mots importants.

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La loi anti-hijab a été appliquée en France alors que j’étais en terminale. J’ai été mise en quarantaine (ça n’est pas qu’une expression. Nous étions gardées par des pions dans l’ancien bureau du proviseur sans suivi pédagogique), au sein du lycée que je fréquentais pendant un peu plus d’un mois et demi, avec trois de mes camarades voilées car nous avions refusé de retirer nos bandanas. Aucun lycée privé catho ne voulait de nous ("Navrés, disaient les différents proviseurs, mais nous sommes des établissements laïcs... Quoi ? Nos crucifix ? Nous sommes en France mademoiselle, l’héritage judéo-chrétien !!!").

Finalement, nous avons été réintégrées (prochainement, une chronique sur mes aventures de voilées au lycée, au moment de la loi. Préparez vos mouchoirs).

Mon bac en poche, je me suis inscrite en classe prépa. A la rentrée, j’ai été viré de prépa (encore à cause du bandana) et je me suis retrouvée à la fac (finalement Dieu merci ! Je n’aurais pas supporté le formatage pour intégrer une école à la noix... qui m’aurait elle aussi, après observation, virée :). La pestiférée !).

Arrivée à la fac, j’ai découvert ce qu’était réellement la politique, même si j’étais déjà politisée, grâce aux bouquins et à une certaine presse que je lisais. J’avais régulièrement des discussions à caractère politique avec ma famille, mes amis, mais je n’avais jamais encore rencontré de vrais marxistes, maoïstes, trotskystes, anarchistes, ou encore de vrais situationnistes (à vrai dire, je ne connaissais pas Guy Debord. Mais pour ce que c’est, je pense que j’aurais pu m’en passer !).

Cette même année, il y eut la lutte contre l’ensemble de lois pour l’égalité des chances (dont faisait parti le fameux CPE). Moi, dégoûtée par la France et ses institutions, j’avais besoin d’extérioriser ma répulsion (un n3al bou la France aurait suffit, mais bon... j’adore l’action). Trouvant cet ensemble de lois iniques, surtout pour les jeunes issus des milieux populaires (avec notamment l’apprentissage en alternance dès l’âge 14 ans), j’avais "l’âme d’une révolutionnaire" et je me suis engagée sans trop de difficultés aux côtés de mes "camarades" étudiants.

J’ai fait la connaissance des différents syndicats étudiants. D’un côté les satellites des partis politiques nationaux comme l’UNEF (Parti socialiste) ou encore les JCR (Jeunes Communistes Révolutionnaires). De l’autre, les syndicats autonomes du type CNT (Confédération Nationale du Travail).

En cours de socio et d’éco, j’ai découvert Marx dans le texte. Le 18 Brumaire, Le Capital puis L’idéologie allemande, ... Très rapidement, j’ai été fascinée par cet auteur. Je faisais des parallèles avec l’islam et j’étais persuadé que dans le fond, les deux n’étaient pas aux antipodes (un de mes beaux frères me taquinait en me disant que tous les étudiants, à un moment de leur scolarité, ont été attirés par le marxisme).

Je ne fréquentais que des non-syndiqués, dont mon amie C, qui comme moi n’appartenait à aucun parti politique. Elle se définissait comme étant de gauche, mais sans pour autant marquer une appartenance à un courant particulier. Ma rencontre avec C a été très étonnante. Nous étions toutes les deux dans la même classe. Mais un semestre entier s’est écoulé avant que nous nous adressions la parole. C’était un jour de révision à la bibliothèque universitaire, la veille d’un partiel d’éco. C est venue me poser des questions sur mon hijab. Elle m’a directement fait comprendre qu’à son sens, le hijab avait une dimension patriarcale. Mais elle n’a pas été agressive ni irrespectueuse. Nous en avons parlé pendant trois heures. Depuis ce jour, C et moi sommes devenues amies et "camarades de lutte" (malgré nos très grandes divergences sur le religieux, j’ai et j’aurais toujours à son égard un profond respect et une profonde affection). Car C et moi sommes politiquement compatibles. C a voulu m’embarquer avec elle dans un mouvement qu’elle soutient (la décroissance), mais il ne faut pas non plus exagérer (hein C :-)). Mon gauchisme a des limites !

Avec les autres étudiants, syndiqué(e)s ou non, la rencontre ne s’est pas aussi bien déroulée. J’étais tellement persuadée du bien fondé de la lutte que je menais, que j’occultais un paramètre d’une grande importance : la majorité des étudiants militants étaient des anti-cléricaux primaires et des bourgeois en quête d’identité et d’action.

Je ne m’en souciais pas trop au début. J’étais avec C et d’autres "camarades" et nous avions une vision commune de la politique mais aussi beaucoup d’estime les uns pour les autres.Petit à petit, mon hijab devenait problématique pour certains. N’ayant pas pour habitude de me taire, il m’arrivait par exemple d’exprimer mes divergences sur certains points, ce qui n’était pas du goût de tout le monde, et les réflexions ont petit à petit commencé à fuser...

J’ai décidé de vous en sélectionner quelques unes, bien désopilantes et/ou affligeantes. La voilée, sur le moment, ne les a pas trop appréciées. Mais après coup, je me rends compte que la terre est peuplée d’espèces en tous genres et que les gauchistes que j’ai rencontrés ont la palme de la connerie (je ne vais pas vous raconter mes rencontres / conflits avec des étudiants de l’UEJF (Union des Etudiants (sionistes) Juifs de France) et de l’UNI (Union Nationale Interuniversitaire... l’extrême droite tout simplement). Avec les premiers, j ’ai cru que j’allais me faire lyncher par le Bettar, avec les seconds, j’ai appris que les tunisiens étaient très chaleureux et que leur tajine était exceptionnel... )

Episode I

- Attends mais tu sais que la religion, c’est l’opium du peuple. C’est Marx qui l’a dit (dixit un étudiant en philo...).

- Non mais Marx était beaucoup plus nuancé que ça. C’est bien lui qui disait que la religion était le soupir de la créature accablée, le cœur d’un homme sans cœur...

- Non mais non, c’est l’opium du peuple et puis c’est tout quoi (cette manie qu’ont les bobos parisiens d’ajouter des quoi à tout va, ... grrrrrrr).

- Ecoute, je ne suis pas marxiste, ni marxienne voire marsienne. Et puis, laisse tomber... aucun intérêt à parler avec toi.

Episode II

Pire que ce "philosophe" en herbe en quête d’identité, un militant du MJS (Mouvement des Jeunes Socialistes). Un étudiant en droit, venu tout droit d’Algérie et en quête perpétuelle d’intégration. Un jour, il y eut un débat assez enflammé. Je ne me souviens pas comment, mais j’ai fini par parler avec lui. Il m’a dit qu’il appartenait au MJS. Je lui ai exprimé mon aversion pour le PS. Et il s’est emporté :

- Qu’est-ce que t’as contre le Parti socialiste ?

- Tu veux vraiment le savoir ? Je commence par la politique intérieure ou par la politique étrangère.

- Politique étrangère ?

- Proche Orient, ...

- Quoi ? C’est quoi le rapport ?

- Tu fais de la politique avec des "sahyones".

C’est très vite parti au quart de tour. Et d’un coup d’un seul (et j’avoue encore aujourd’hui ne pas avoir trouvé la transition) il hurle dans l’amphi en disant :

- ET TOI... TARIQ RAMADAN !!!!!

- Hein ?

- OUI, T’ES UNE INTEGRISTE COMME TARIQ RAMADAN (notons au passage que même dans les universités parisiennes, Tariq Ramadan n’est pas épargné. Pauvre de lui ! En tout cas, c’est trop d’honneur pour moi que de me comparer à T. Ramadan).

Episode III

Encore pire que cette caution PS-ienne, un autre étudiant en philo ou plutôt un agrégé de philo (quand j’ai su ça, j’ai pensé à arrêter la fac... ), un inconditionnel d’Arlette Laguiller (t’imagines la cas soc).

- Tu sais ton voile... quand tu le portes... (10 ans pour faire une phrase... pardon, il réfléchit, il analyse, c’est un philosophe ! Il pense donc il est. Mais en attendant, il s’est contenté de naître...) c’est comme si tu portais une pancarte avec écrit dessus sale nègre.

- Hein ?!?! Qu’est-ce que tu racontes là ?

- Ben ton voile, c’est le symbole de la soumission, c’est le patriarcat, c’est l’exclusion...

- Le rapport avec le nègre ?

- Ben ton voile comme c’est l’exclusion, ... c’est aussi le racisme, le refus de la différence.

- Oullaaaaaaaaa

Deux heures plus tard :

- Dommage que tu sois voilée, vraiment ! Tu pourrais être une excellente militante.

- Non merci, sans façons... (je me rends compte que je suis super bien élevée... ou masochiste... ou les deux. Palabrer 2 heures avec ce sot !)

- Sinon, on pourrait en reparler devant un café... Je peux avoir ton numéro ?

- Tu bigles ou quoi ?

Et dire que ce grossier personnage est agrégé de philo, et qu’il est susceptible d’être un jour le prof d’un de mes gosses !!! Pour éviter cette catastrophe, je suis prête à m’expatrier ou à faire des pieds et des mains pour que ma progéniture aille à Henri IV (aaahhhhhhh).

Episode IV

J’étais avec C et d’autres étudiantes quand d’un coup, un spécimen s’approche de nous : une "féministe". Elle s’adresse à une amie de C, avec une voix stridente et un chewing gum à la bouche (qu’elle mâchait bhal une b’gra).

- Ouai euuh, finalement, on y va plus au colloque... ils veulent inviter (et là, elle me regarde) TARIQ RAMADAN !!!!!!!!!!

L’hystérique, elle me fusillait du regard. La voilée n’aime pas le conflit. Mais la voilée n’aime pas non plus qu’on l’agresse.

- T’as un problème ?

- Ouai, (bruits de chewing gum) Tariq Ramadan (encore lui, ...meskine !).

- Ecoute, soit tu argumentes, soit tu t’abstiens de lancer des invectives et des regards haineux...

- Ben le moratoire pour les lapidées, tu trouves ça bien, tu trouves ça bien, hein, hein, hein ?

Y a des moments comme ça où, même dans un lieu public, on a envie de crier de toutes ses forces, tellement la bêtise humaine est exaspérante. Mais on se retient, ou du moins on essaye... aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh (ça fait du bien :) ).

Episode V

En plus de me renvoyer à la figure mon islamité et mon hijab, certains me balancent en prime mes origines sociales.

Moi : Salut V...

Lui : weeeeechheeee bien ou bien ? Tranquille ou quoi ?

Moi : Tu parles à qui là ?

Lui : A toi...

Petite précision : V est un bobo, très gentil certes, mais plein de préjugés. Il a voulu me saluer comme le font soi-disant les jeunes de cités. Mais V ne sait pas que j’habite dans un quartier, peuplé de petits vieux "gaulois" avec des maisons en pierre.

T’as vu il avait de la chance ce jour là j’étais pas vénère. La tevérie en temps normal jl’aurais déglingué t’as vu (la voilée a voulu chasser le naturel... mais il est revenu aux grands galops !).

Episode VI

Mon préféré.

Une étudiante : Demain y a un banquet d’organisé avec les gens du mouvement. Tu viens ?

Moi : Ok, avec plaisir. Je viendrais avec C.

Une étudiante : Cool, tu nous ramènes des gâteaux de chez toi ... :)

Je pense qu’il n’y a aucun commentaire à faire. Tout est dit !

Conclusion

La voilée, après ces aventures, a arrêté de faire de la politique avec les étudiants de sa fac. C le lui reproche toujours mais comprend parfaitement sa réaction. La voilée a appris plein de choses, a fait de bonnes rencontres et ne regrette rien.

Il y a quelques semaines, quelqu’un a voulu débattre avec la voilée (ou plutôt se battre). J’étais avec C et un pote, A (dédicace A, dédicace !) et nous parlions... du Hezbollah (en même temps, je cherche un peu la petite bête. J’ai osé parler de résistance). Une ahurie, réagissant extrêmement vite aux mots Hezbollah et Hamas, s’est immédiatement immiscée dans la conversation. Et d’un coup, elle me prend à partie et me dit :

- Attends mais tu plaisantes quoiiii, comment tu peux être religieuse et politisée. Attends quoiiii, la religieux c’est le conservatisme, c’est l’opium du peuple quoiiii…

J’ai marqué un temps de réflexion. Mon pote A a explosé de rire. Je me suis demandée si je devais lui répondre ou non. Et si je répondais, comment je devais procéder.

- Désolée, mais j’ai pas capté la transition. Tu parles de quoi là ?

- Tu parles de la religion, des terroristes religieux qui pour toi combattent l’impérialisme et la colonisation. Mais attends, c’est la religion le problème quoiii. Attends mais la religion, c’est l’ordre établi, ... la religion je connais c’est la pensée réactionnaire...

- T’as été traumatisé par tes cours de catéchisme étant petite ? (à quoi bon discuter. La demoiselle était prête à me sauter dessus. Même C, connue pour sa légendaire patience, a finit par perdre son sang froid).

En résumé, la voilée est politisée plus que jamais. Mais elle a retenu la leçon, et ne s’aventurera plus sur les sentiers du gauchisme estudiantin.

Une de mes soeurs, qui n’arrêtait pas de me taquiner, m’a dit : "alors, on a vu de ses propres yeux ? C’est bien, tu t’es fait ta propre opinion. Mais je te l’avais dit ! La prochaine fois, écoute tes aînés "...

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P.-S.

Ce texte est paru pour la première fois sur le blog « Va te faire voiler ! » en décembre 2007