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L’intégration contre l’égalité (Première partie)

Les enseignements d’Abdelmalek Sayad

par Saïd Bouamama
2 novembre 2005

Nous republions ce texte de Saïd Bouamama, car sa première publication comportait plusieurs oublis de notes. Saïd Bouamama analyse dans ce texte les différents usages savants ou politiques du terme intégration. Il souligne les ambiguités du terme : parle-t-on d’intégration individuelle ou d’intégration collective ? D’une démarche volontaire ou d’une injonction autoritaire ? D’une intégration à une société harmonieuse ou d’une insertion dans une société clivée et hiérarchisée ? Toutes ces ambiguités font des discours vagues et incantatoires sur l’intégration des discours policiers, qui assignent et maintiennent les immmigrés et leurs enfants à une place dominée.

La commission « prévention du groupe d’études parlementaire sur la sécurité intérieure » présidée par Jacques-Alain Benisti a rendu à Dominique De Villepin son rapport en octobre 2004. Outre le fait que ce rapport parle de « prémices » de la déviance dès l’âge de 3 ans, il pose une attribution causale de la délinquance : la non maîtrise de la langue française. Cette hypothèse culturaliste est révélatrice des ambiguïtés qui touchent le terme « d’intégration ».

Voici ce que déclare le rapport dans ses premières pages :

« Entre 1 et 3 ans : Seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère elles devront s’obliger à parler le Français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer (...). Si elles sentent dans certains cas des réticences de la part des pères, qui exigent souvent le parler patois du pays à la maison, elles seront dissuadées de le faire. Il faut alors engager des actions en direction du père pour l’inciter dans cette direction » .

La délinquance est ici référée à un « déficit d’intégration », lui-même attribué au fait de parler une autre langue que le Français à la maison [1]. Le « déficit d’intégration » ne relève ainsi que des parents et non d’un fonctionnement social. Le terme d’intégration et le paradigme intégrationniste sont porteur d’enjeux fondamentaux. Nous essayerons dans une première partie de clarifier le débat théorique autour de ce terme. Dans une seconde partie nous pourrons alors tenter de lire l’affaire dite du « foulard islamique » comme analyseur de l’intégrationnisme.

Nous sommes devant un paradoxe réel avec cette « notion chargée » [2] qu’est l’intégration. Son rejet par ceux qu’elle prétend décrire et expliquer n’a d’équivalent que la surabondance de son utilisation par ceux qui prétendent les décrire. Ce paradoxe n’a d’explication selon nous que dans la prise en compte du caractère performatif du discours sur l’intégration (comme d’ailleurs c’est le cas pour l’ensemble des discours concernant l’immigration et ses enfants). Le discours sur l’intégration, et désormais le terme lui-même, vise à imposer et à légitimer une distinction entre un « nous » et un « eux », entre des intégrables, des inintégrables et des intégrés d’une part, et une société française intégratrice d’autre part. Il n’est pas inutile, pour éviter de faux débats et de fausses polémiques, de tenter de manière non exhaustive de poser quelques points de clivages qui nous semblent incontournables.

Intégration comme réalité sociale et collective ou intégration individuelle

La figure d’Emile Durkheim est incontournable lorsque l’on parle d’intégration, et cela explique en partie la difficulté à se débarrasser de cette notion surchargée. Encore faut-il rappeler que l’approche de Durkheim s’intéresse au caractère plus ou moins intégré d’un groupe, d’une société, d’un collectif. C’est le caractère intégré du tout ou du collectif qui permet l’intégration individuelle et non l’inverse :

« Et sans doute, l’intégration ainsi comprise, l’intégration comme réalité sociale et par conséquent collective, est-elle la condition même de l’intégration au second sens du terme, l’intégration individuelle des parties au tout. Plus grande et plus forte est l’intégration du tout, plus fort et plus grand est le pouvoir intégrateur de ce groupe, plus nécessaire et plus facile à réaliser est l’intégration à ce groupe de chacune de ses parties constitutives, anciennes ou nouvelles ». [3].

Cette acception de l’intégration [4]non limitée à l’immigration, mais interrogeant les processus et mécanismes faisant le lien dans une société ou un groupe, est bien entendu fondamentalement différente du sens majoritaire (et quasi-hégémonique) pris par le terme intégration dans le discours scientifique, médiatique et politique. Ces discours restent majoritairement bâtis à partir d’une approche individualisante, capacitaire et de volonté individuelle. L’implicite du discours est alors celui d’une distance culturelle que certains résolvent par « volonté d’intégration » et que d’autres refusent (ou sont incapables de mener à bien) par « communautarisme » [5]

Intégration volontaire ou intégration inégalitaire imposée

Le second clivage théorique et pratique à l’endroit de l’intégration porte sur son existence même. La perception dominante de l’intégration pose la possibilité d’une non-intégration alors même que celle-ci est inévitable. La question n’est donc pas « intégration » ou « non intégration », mais intégration selon quelles modalités, à quelles places et avec quelles assignations sociales. Il en va de l’intégration comme de l’exclusion. Personne n’est exclu ou non intégré, beaucoup sont par contre insérés par le bas ou intégrés à une place de dominés. Nier l’inévitabilité de « l’intégration », c’est nier les inégalités et discriminations qui touchent par essence une population caractérisée par l’avantage qu’elle procure en terme de « coût du travail ». L’hégémonisme idéologique sur la question de l’intégration (qui a été largement introduit dans le champs de la recherche théorique) est de substituer l’alternative intégration / non intégration à l’alternative intégration dominée / intégration égalitaire.

L’enjeu est de taille, il est de dépolitiser la question en la renvoyant dans la sphère de la morale, afin de perpétuer et de légitimer les dominations :

« S’agissant de l’immigration, il est difficile de faire le partage entre morale et politique ; la chose est par définition plus difficile dans le cas de l’immigration que dans le cas de tous les autres objets sociaux, quand même ils seraient par priorité des objets de charité. L’être « apolitique », parce que « non national », qu’est l’immigré est, d’une part l’illustration par excellence du caractère éminemment politique (même s’il n ‘est pas avoué) de l’immigration et, d’autre part, l’exemple paradigmatique de cet espèce d’objets qu’on aimerait réduire en totalité à une question de pure morale. La manière la plus pernicieuse de subvertir l’immigration en assurant la domination la plus totale qui puisse s’exercer sur elle est de la dépolitiser »..

Intégration harmonieuse ou intégration conflictuelle

Le sous-entendu organiciste du terme intégration induit l’idée d’une intégration harmonieuse, sous entendant une nouvelle fois que ceux qui n’y arrivent pas en sont les premiers responsables (ou seraient caractérisés par une distance culturelle insurmontable, ce qui bien sûr revient au même), et éludant ainsi les processus d’inégalités irriguant le fonctionnement social. C’est cet aspect qui oriente le discours de l’intégration vers une « injonction à l’intégration », qui conduit à magnifier les « intégrations passées » et à dramatiser les « intégrations conflictuelles présentes » :

« L’espèce d’irénisme ( social et politique) qui s’attache au mot « intégration » porte non seulement à magnifier l’histoire des « intégrations passées », déjà accomplies, et, corrélativement, à « noircir » l’histoire des conflits présents, mais aussi à s’imaginer que le processus sociologique d’intégration peut être le produit d’une volonté politique, peut être le résultat d’une action consciemment et décisivement conduite au moyen des mécanismes d’Etat ». [6]

Autrement dit, la place réelle de l’immigration et des ses enfants est un processus reflétant l’état d’une société, les place sociale qu’elle assigne à ses nouveaux membres, les réactions de luttes de ceux-ci pour obtenir une place plus égalitaire. Il s’agit bien de conflits entre une assignation dominée et le refus de celle-ci par les premiers concernés, et non d’adaptabilité, de « distance culturelle » ou de « volonté individuelle ». Nous reviendrons sur les formes que peuvent prendre les réactions à la domination et à l’assignation à une place.

Le rapatriement de l’intégration

Le simple fait de penser, d’analyser et de parler des Français issus de la colonisation avec le concept d’intégration souligne son caractère idéologique. Cet aspect souligne le basculement d’une logique visant à décrire le processus d’enracinement d’une « immigration » à une logique de hiérarchisation de la société française à partir d’un critère d’origine. Ce basculement introduit et légitime une lecture non économique, non sociale et non politique des difficultés et inégalités vécus de ces « français mis à part ». Nous sommes en présence d’un véritable changement :

« Une des premières manifestations du changement qui s’opère de la sorte se traduit à travers le langage, surabondant aujourd’hui, de l’intégration : l’intégration est ici non seulement celle de personnes « extérieures » à la société française lors même qu’elles y ont pris place, qu’elles en ont fait leur espace réel de vie, car cette intégration commence en fait dès le premier moment de l’immigration, voire antérieurement à l’immigration, dès la naissance du besoin et donc de l’idée d’émigrer ( intégration à cette forme d’économie qui a engendré le travail salarié monétarisé, intégration par le bas, de manière subie plus qu’agie), mais celle du phénomène lui-même, l’immigration étant « rapatriée », « internalisée » pour ne pas dire intériorisée, perdant de la sorte une bonne partie de la représentation qu’on en avait comme pure « extériorité », comme réalité totalement et définitivement « extérieure » à la société lors même qu’elle se trouve introduite et saisie à l’intérieur de la société. Tout le discours actuellement dominant tenu sur l’immigration atteste de cela ». [7].

Le rapatriement de l’intégration comme grille de lecture des français issus de l’immigration n’est pas anodin. Il enclenche selon nous un processus visant à masquer et à faire accepter sans contestation une place assignée. De ce fait, ce rapatriement ne peut qu’inéluctablement produire des injonctions à l’intégration, des évaluations d’une intégration insuffisantes, des demandes d’efforts supplémentaires, des injonctions à la déloyauté, des demandes de ruptures ostensiblement affichées, des méfiances devant la moindre affirmation d’une altérité.

Fin de la première partie

P.-S.

Ce texte a été rédigé en février 2005, sous le titre initial : « Le paradigme intégrationniste et l’occultation des inégalités »

Notes

[1] Le caractère magique attribué à la maitrise de la langue française est un des traits essentiels de l’ensemble de la logique du gouvernement actuel tant sur la question de l’échec scolaire que sur la question de l’immigration ou de la lutte contre les discriminations. C’est lui qui explique l’idée du fameux "contrat d’intégration". La non-maîtrise de la langue française n’est pas perçue comme résultat d’une place sociale assignée mais c’est au contraire cette place qui est expliquée par la non-maitrise de la langue. Cette inversion des causes et des effets révèle une explication culturaliste des questions sociales signifiant une vision "civilisatrice" de la langue française.

[2] Cf. A. Sayad, "Le poids des mots", La double absence, Seuil 1999

[3] A. Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Seuil, 1999

[4] Soulignons au passage que l’approche durkheimienne de l’intégration est géalement à interroger de manière critique du fait de son sous-entendu organiciste, c’est-à-dire de l’évacuation de la question des clivages sociaux et en particulier des clivages de classe qui caractérisent les sociétés contemporaines.

[5] C’est cette acception individualisante de l’intégration qui explique selon nous la redécouverte et le redéploiement d’une logique qui s’était déployée fortement à l’époque colonialE. Celle ci catégorise les personnes en fonction de leurs "réussites" ou de leurs "échecs". la réussite des uns et les échec s des autres ne sont plus référés à des processus sociaux mais uniquement à des efforts individuels : effort d’intégration des uns, refus d’intégration des autres. La promotion d’une "élite indigène" peut ainsi voisiner avec le développement d’un discours de surveillance et de répression, comme en témoigne le rapport Bénisti cité au début de cet article.

[6] A. Sayad, op. cit. , Seuil, 1999

[7] A. Sayad, "Le mode de génération des générations immigrées", Migrants formation, n°98, septembre 1994