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« L’intérêt supérieur de l’enfant »

Réflexions sur la domination adulte (Deuxième partie)

par Yves Bonnardel
7 mai 2016

La domination adulte opprime profondément les jeunes. Les "enfants" sont aujourd’hui réputés particulièrement vulnérables et vivent sous l’emprise d’un statut de "mineur" qui, sous prétexte de protection, leur retire l’exercice des droits fondamentaux qui sont reconnus aux majeurs, aux "adultes". Ce statut de mineur entérine en fait de nombreuses sujétions et finalement de nombreuses violences. La famille est ainsi l’institution sociale la plus criminogène qui soit, mais l’école est aussi un lieu privilégié d’exercice d’un ordre adulte oppressif. Le livre d’Yves Bonnardel, La domination adulte, vient rappeler les nombreuses luttes - habituellement passées sous silence - menées par des "mineurs" contre leur condition, contre les discriminations fondées sur l’âge et pour l’égalité politique. Leur donnant la parole, il questionne aussi bien les idées d’enfance et de protection que celle de minorité. C’est aussi la notion même d’éducation qui est ici interrogée. Il nous convie de façon inédite à un véritable voyage révolutionnaire au sein des rapports adultes/enfants, dont notre vision du monde ne sort pas indemne. De ce livre utile, ré-ouvrant un champ de réflexion trop longtemps refermé, voici un second extrait, consacré à la notion de "bien de l’enfant", qui presque toujours accompagne et légitime la domination adulte.

Partie précédente : Violence parentale

Pourquoi l’injustice ne nous saute-t-elle pas aux yeux ? Certes, depuis des siècles l’on prive les enfants de l’essentiel du pouvoir qu’ils pourraient avoir sur leur vie, on les méprise et on les domine, opprime et exploite. L’état actuel de mise sous séquestre « éducatif » des mineurs est un lointain avatar de leur antique soumission à leur père. À leur appropriation patriarcale à but d’exploitation privée a succédé leur appropriation sociale à but de formation générale au service de « la société ». L’instrumentalisation, de particulière est devenue « sociale ». Les temps ont changé, l’appropriation est restée. Et avec l’appropriation, l’oppression et l’exploitation. Au passage elles se sont invisibilisées : les seuls modèles d’appropriation, d’oppression et d’exploitation que l’on reconnaît comme telle sont précisément ceux qui sont aujourd’hui quasiment révolus dans nos sociétés. À la situation qui prévaut dans nos pays « avancés » ne sauraient s’appliquer de tels termes.

On conçoit pourtant bien que les enfants sont opprimés : ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent et doivent subir ce qu’ils ne souhaitent pas. Mais c’est « pour leur bien » ! De ce fait, on ne peut plus valablement appeler cela une oppression. Quant à être exploités ? Du moment que c’est aussi « pour leur bien », on ne peut plus non plus parler sensément d’exploitation. On ne s’arrête guère au fait que leur « bien » précisément n’est pas défini par les mineurs eux-mêmes, mais par ceux qui ont pouvoir sur eux.

L’intérêt de l’enfant est désormais censé se trouver au cœur du dispositif familial :

Article 371-1 du Code civil :

« L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant. Elle appartient aux parents jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne. Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité. »

L’actuel « bien de l’enfant » est une notion désincarnée, évanescente, faite de bric et de broc, fondamentalement arbitraire. Elle est déconnectée de la réalité des enfants, mais correspond par contre aux intérêts dominants de la société en place.

« Le bien de l’enfant », « l’intérêt supérieur de l’enfant » n’entretiennent quasiment aucun rapport avec les intérêts réels des enfants, quels qu’ils soient ; bien au contraire, ils s’opposent généralement. Qu’ils veuillent rester au lit à rêver au lieu de se lever pour aller à l’école, qu’ils veuillent jouer plutôt qu’étudier, proférer des « gros mots », conduire une voiture ou quoi que ce soit d’autre, les interdictions édictées auraient beaucoup de mal à se justifier « pour leur bien ». Ou ne pourraient le faire qu’en arguant d’une spécificité énigmatique qui ferait que le travail des enfants serait ignoble quand celui des adultes serait normal, que la conduite d’une auto par un enfant ayant passé son permis resterait dangereuse quand celle par un adulte serait sans risques, que jurer serait monstrueux dans une bouche innocente… L’« intérêt supérieur de l’enfant » n’est « supérieur » qu’en ce sens qu’il prime sur l’intérêt des enfants.

Comme la notion d’« enfance » elle-même, la notion d’« intérêt supérieur » est une notion éthérée, non définie et générale [1], bien faite pour paraître investie d’une dignité particulière, supérieure en tous cas aux vils intérêts terre-à-terre des enfants réellement existants. Intérêts mineurs, pas sérieux s’abstenir. Pour leur bien, on s’adjuge le droit de les réveiller ou envoyer dormir, on décide de leurs horaires de repas, de leur temps de télévision ou de jeux vidéo, de leurs occupations les plus triviales.

Ce sont des constatations de cet ordre, qu’on juge volontiers dérisoires quand il s’agit justement d’enfants, mais qu’on considèrerait fort justement d’emblée comme absolument révoltantes si on devait les subir en tant qu’adulte, qui ont amené un groupe d’enfants et d’adolescents de Berlin à organiser leur lutte contre le statut de mineur :

« Tout a commencé avec quelques questions simples, par exemple : les parents ont-ils le droit de te forcer à mettre des vêtements que tu ne veux pas mettre ? Quand doit-on aller se coucher ? Est-ce qu’un professeur a le droit d’interdire d’aller aux WC pendant les cours ? Tout un répertoire concernant les problèmes des jeunes a vite été rempli. C’était en 1992. Le groupe qui a fait ce travail s’est donné le nom KinderRÄchTsZÄnker (défenseurs des droits des enfants), en abrégé. Depuis, il existe dans l’association « Netzwerk Spiel/Kultur Prenzlauer Berg e.V. » un projet dans lequel des adolescents s’occupent de l’égalité des êtres humains indépendamment de leur âge.

À côté des injustices quotidiennes auxquelles beaucoup des jeunes sont confrontés, ils se sont vite rendu compte de plusieurs problèmes d’ordre général qui concernent la société tout entière : d’où les parents prennent-ils le droit de donner des ordres à leurs enfants ? Cela a-t-il un sens d’envoyer les enfants à l’école de force […] » [2]

Les enfants, lorsqu’ils sont encore jeunes, n’ont pas la même maîtrise que nous des « usages sociaux », des us et coutumes (comment parler correctement, comment se conduire…) et, faute d’expérience, n’ont pas toujours une claire appréhension des dangers potentiels. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne savent pas – et très vraisemblablement mieux que nous – ce qui est bon pour eux. John Holt souligne ceci, qui me semble fondamental :

« La vérité est que nous ne pouvons pas dire une fois pour toutes qui, parents, professeurs, conseillers juridiques, psychologues, conseils de famille, juges ou autres, sait ce qui est préférable pour un enfant. Dans les domaines importants, nul ne peut le savoir mieux que l’enfant lui-même. Il n’y a pas besoin d’être très âgé ni très intelligent pour distinguer ses amis de ses ennemis, pour sentir qui vous déteste, est cruel envers vous et vous nuit. N’importe quel enfant de cinq ans fait la différence entre une institutrice gentille et une institutrice méchante, et il est assez intelligent pour vouloir quitter la méchante. Seuls les adultes sont assez stupides pour croire que, d’une façon ou d’une autre, l’institutrice méchante fait du bien à l’enfant. Non pas que les adultes eux-mêmes soient disposés à demeurer en compagnie des personnes qui les méprisent et sont cruelles envers eux ; il n’y songeraient pas un instant. C’est uniquement à propos des tiers, et surtout des jeunes, que nous disons que la souffrance ne fait pas vraiment souffrir, qu’en réalité elle est bienfaisante. Or un enfant a tout autant que quiconque le droit de s’éloigner de tous ceux qui lui font du mal, pour se rapprocher des êtres dont il croit pouvoir attendre du bien [3].

John Holt affirme ici qu’en ce qui concerne des aspects fondamentaux de leur propre vie, il n’y a pas d’« âge de raison » qui tienne ; il n’y a pas à constater de « capacité de discernement » préalablement à la prise en compte de ce que veulent les enfants... Comme quiconque autre, ils sont parfaitement capables de discerner ce dont ils ont ou non besoin, et d’exprimer ce qu’ils veulent, ce qu’ils ont décidé [4]. On fait très justement confiance dans la capacité de n’importe quel petit animal à reconnaître ce qui est bon pour lui ; mais cette confiance est refusée aux jeunes humains.

Refuser de constater et d’accepter que l’enfant sait ce qui est bon pour lui, c’est de la domination : « Nous savons mieux que lui ce qu’il doit faire, ce qui est bon pour lui ». Affirmer cela sans avoir jamais expérimenté la confiance, c’est se moquer complètement de lui. Ceux qui refusent la domination se donnent la possibilité de s’assurer qu’effectivement, leurs enfants ne sont ni des infirmes ni des crétins. Au pire leur manque-t-il des connaissances qui, si nous les leur apportions quand ils en ont besoin et en font la demande, leur permettraient de prendre réellement des décisions avec tout le discernement voulu.

Certes, il existe des cas précis où l’on peut penser qu’untel n’est pas raisonnable et risque de mettre inconsidérément sa vie en jeu, ou de se blesser grièvement ; où untel veut se suicider pour un motif qui nous semble, de l’extérieur, bien dérisoire (une rupture amoureuse, par exemple). On peut ainsi être amené à intervenir ponctuellement de façon autoritaire, auprès de ses proches ou auprès d’un inconnu dans la rue, sans d’ailleurs jamais avoir l’assurance d’avoir raison. Mais on ne tire bien heureusement pas de généralisations de l’existence de cas particuliers : on ne prétexte pas de ces exemples pour mettre ses ami-e-s ni ses congénères sous tutelle ni pour les diriger en toutes choses… Ces situations restent exceptionnelles et l’on fait justement tout pour qu’elles le restent. Sauf en ce qui concerne « les enfants ».

Pour le bien de « l’enfant », on le fait travailler plus longtemps à la semaine qu’un salarié normal, on lui fait porter des cartables si lourds, et rester assis si longtemps, qu’il en attrape des scolioses. Pour le bien de l’enfant, on l’a vu, on n’hésite pas à l’obliger à rester dans une famille qui l’étouffe ou le détruit, dans un foyer désespérant et dans une école où il s’étiole. « Pour son bien », il se voit obligé de poursuivre des buts qui ne sont pas les siens, par des moyens qu’il ne peut se choisir, dans des conditions qu’il fuirait généralement s’il en avait la possibilité ; bref, il est exploité, comme tout un chacun est exploité quand il doit user de son temps, de son attention, de ses forces et capacités à poursuivre un but qui n’est pas le sien.

La fiction d’un « bien de l’enfant » indéfini n’a pas de sens ; si on devait la prendre au sérieux, alors il faudrait au moins s’appliquer à la définir précisément. Or, elle justifie de tels manquements aux notions d’égalité et de liberté qui sont censées être au fondement de nos sociétés, manquements qui en toutes autres circonstances seraient considérés comme injustes et révoltants, que nous devrions la prendre attentivement en considération. Il nous faut considérer si réellement ce « bien de l’enfant » justifie ces « dérogations au droit commun » qui signifient rien moins que des privations de droits. Or, ces précisions ne sont jamais données, la notion de « bien de l’enfant » n’est jamais détaillée et, indéterminée, permet toutes les manipulations [5]. De fait, tout le monde se contente de ce flou : cette notion de « bien de l’enfant » de toute évidence sert principalement à justifier la mainmise.

Partie suivante : L’occultation de nos enfances

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Yves Bonnardel, La domination adulte, que nous recommandons vivement.

Notes

[1] Cf. Manfred Liebel, Enfants, droits et citoyenneté, op. cit., p. 43.

[2] Cf. Pour l’Égalité entre les adultes et les enfants. Recueil de textes du groupe Krätzä, brochure éditée par l’enfance buissonnière, https://enfance-buissonniere.poivron.org/KiOsk

[3] John Holt, S’Évader de l’enfance. Les besoins et les droits des enfants, trad. Laurent Jospin, petite bibliothèque payot, 1976, p. 190 [Réédition L’Instant présent, 2015].

[4] Un juriste affirme d’ailleurs que cette notion de discernement ne devrait pas signifier « que l’enfant dispose de la connaissance de tous les tenants et aboutissants de l’affaire, mais qu’il est capable de former sa propre opinion à son sujet. » Cf. Manfred Liebel, Enfants, droits et citoyenneté, op. cit., p. 43.

[5] Le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies « critique la notion « capable de discernement » qui laisse le champ à la possibilité de dénier à un enfant [les droits stipulés par la CIDE] » (Pierrine Robin, « Échos du débat français sur les droits de l’enfant », Manfred Liebel, Enfants, droits et citoyenneté, op. cit., p. 41). Mais l’État français se contrefiche des recommandations dudit Comité, en cette matière comme en d’autres.