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« La Radicalisation »

Réflexions critiques sur un concept pernicieux

par Philippe Blanchet
17 août 2016

Le terme radicalisation et ses associés radicaliser, radicalisé, ont été répandus de façon massive par les politiques et les médias à partir de l’attaque du siège de Charlie-Hebdo et relancés en permanence à propos de tout ce qui touche aux agressions, attentats et activités revendiqués par des fanatiques au nom d’une certaine conception de l’islam et de l’organisation djihadiste dite Daech. La nécessaire lutte contre la radicalisation est ainsi devenu un point de consensus national, la controverse portant sur les moyens les plus appropriés pour mener ladite lutte. Le texte qui suit met en évidence le caractère problématique de ce consensus, ou plus précisément les dangereux plis que fait prendre à la pensée et à l’action politique l’usage du terme même de radicalisation.

Presque inexistant dans la presse dans les années 1990, le mot apparait à partir des années 2000 (suite à l’attentat du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers à New-York) et la fréquence de son traitement médiatique est multipliée par 4 à partir de 2011 et surtout de 2014, notamment à propos de l’islam, du terrorisme dit islamiste, et deux fois plus dans les journaux de droite que dans ceux de gauche [1]. Les crimes commis en 2015 et 2016 au nom de Daech en ont encore augmenté les usages de façon exponentielle. Tout aussi inexistant dans les politiques publiques jusqu’en 2014, il est devenu l’un des intitulés majeurs de plans d’action du gouvernement notamment dans la justice et l’éducation pour « prévenir et détecter la radicalisation » – cf. le Plan national de lutte contre la radicalisation violente et les filières terroristes, présenté́ par le Ministre de l’intérieur en avril 2014.

Le mot radical est un emprunt au latin qui désigne à partir du XVIIe siècle, conformément à son étymologie, ce qui est relatif à la racine de quelque chose, à son origine, à ses causes profondes, surtout dans les domaines scientifiques. Par extension, il a ensuite qualifié ce qui est intense, puissant.

Dans le champ politique, il a désigné à partir du XIXe siècle ce qui a trait au radicalisme, c’est-à-dire en France au Parti Radical et en Angleterre aux idées de Jeremy Bentham, qui ont en commun d’avoir un projet politique profondément réformiste, voire révolutionnaire, très ancré à gauche (attachement à la démocratie, à la laïcité, à l’égalité, au suffrage universel, voire au socialisme), et qualifié d’extrémiste par leurs opposants. Par extension, il a été utilisé pour désigner une attitude intransigeante et jusqu’auboutiste. C’est à propos du radicalisme qu’est inventé le verbe radicaliser, au dix-neuvième siècle, pour désigner le fait d’adhérer au Parti Radical ou aux idées de ce parti, d’où par extension le sens « rendre fondamental » (retour à l’étymologie de la racine) ou « rendre extrémiste ». Le mot radicalisation a été dérivé du verbe à partir des années 1930, pour nommer le fait de (se) radicaliser, notamment donc en relation avec le Parti Radical ou, plus largement, des mouvements révolutionnaires de gauche.

Ce n’est qu’à partir des années 2000 et surtout 2010 qu’il a été utilisé avec ce sens actuel, à la fois beaucoup plus large (tout projet sociétal) et beaucoup plus caractérisé (action violente) :

« Par radicalisation, on désigne le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel » [2].

On notera, non sans un sourire ironique, que la Ministre de la Justice en poste jusqu’en 2016, Christiane Taubira, est membre du Parti Radical de Gauche...

De quoi parle-t-on, exactement ?

Si l’on examine de près les documents officiels diffusés par les institutions dans leurs actions de « prévention et de détection de la radicalisation », on remarque très rapidement un amalgame simpliste, d’autant plus grave qu’il est véhiculé par des textes particulièrement flous. Sur un prospectus du Ministère de l’Intérieur diffusé dès janvier 2015 et que l’on retrouve sur le site indiqué, on voit écrit ceci en première page (page qui a également été placardée comme affiche) :

« Radicalisation violente, enrôlement djihadiste. Familles, amis, agissez sans attendre. http://www.stop-djihadisme.gouv.fr ».

En page 2, on trouve la définition suivante :

« La radicalisation est un changement de comportement qui peut conduire certaines personnes à l’extrémisme et au terrorisme ».

La radicalisation n’est donc pas forcément violente, extrémiste, terroriste. Du coup, on voit mal sur quoi se fonder pour justifier de lutter contre cette radicalisation qui ne serait qu’un « changement de comportement », tant qu’elle n’a pas conduit à ces excès – sauf à sous-entendre une politique d’hygiénisme de la pensée qui ne tolèrerait que des idées modérées et qui condamnerait des faits avant même qu’ils soient commis : grave violation des Droits humains qu’a instaurée l’état d’urgence en France en 2016.

Le voile est évidemment levé (c’est le cas de le dire) avec l’intitulé du site : stop jihadisme. En fait, c’est exclusivement une « radicalisation » musulmane à potentialité djihadiste qui est visée, et le « changement de comportement » est implicitement celui de musulmans qui adopteraient des comportements religieux plus marqués, décrits de façon allusive à la page 3 du prospectus :

« Changement de comportements familiaux, sociaux, scolaires, alimentaires, vestimentaires, linguistiques… »

Cet implicite est permanent et confirmé par d’autres documents du même type. Ainsi, les 13 et 14 janvier 2016, l’institut national des hautes études de la sécurité́ et de la justice et le comité interministériel de prévention de la délinquance organisaient à l’école militaire de Paris un séminaire intitulé La radicalisation en France . La première journée portait sur « Les ressorts de la radicalisation » et la deuxième sur « Les réponses des pouvoirs publics ». La radicalisation en question n’est jamais précisée : on pourrait croire qu’il s’agit de toute forme de radicalisation dans tous domaines (ce qui serait inquiétant en termes de liberté d’opinion, de pensée, d’expression, de convictions politiques ou religieuses). Mais les titres des interventions et des intervenants permettent de décoder facilement l’implicite :

« Délinquance, fondamentalisme musulman, radicalisation violente, islamologie, salafisme, imam, cultes, terrorisme, sûreté de l’État, criminalité, prosélytisme radical ».

En fait la « radicalisation » visée est seulement celle, potentielle ou avérée, de musulmans dits « fondamentalistes salafistes violents, délinquants ou criminels, portant atteinte à la sûreté de l’État par du terrorisme… ».

En mars 2016, le Comité interministériel de prévention de la délinquance a publié un long document (109 pages) intitulé Guide interministériel de prévention de la radicalisation, qui couvre et mobilise en 26 fiches la totalité des services de l’État dans cette prévention. Si la radicalisation n’y est toujours pas analysée précisément (malgré l’usage du terme des dizaines de fois dans le texte), une définition sommaire en est donnée (celle de Khosrokhavar citée ci-dessus), et l’on voit très vite qu’il ne s’agit, une fois de plus, que de musulmans : dès l’introduction sont nommés la Syrie et l’Irak, le site stop-djihadisme, puis les cadres religieux musulmans...

Enfin, le Ministère de l’Éducation nationale a publié parallèlement en 2015 son propre livret de prévention de « la radicalisation des jeunes ». La radicalisation n’y est pas non plus précisée et certains passages peuvent même laisser penser que d’autres « radicalisations » que djihadiste y seraient concernées. On y trouve une autre définition, encore plus large, de la radicalisation :

« La radicalisation, c’est l’action de rendre plus intransigeant le discours ou l’action ».

On chercherait donc à empêcher toute intransigeance dans les convictions – me voici donc radicalisé puisque je ne transige pas à propos des Droits humains ! Le document ajoute aussitôt que :

« La radicalisation peut s’exprimer par la contestation violente de l’ordre public et de la société́, ainsi que par la marginalisation vis-à-vis de celle-ci »

Voilà tou-te-s les militant-e-s altermondialistes considéré-e-s comme « radicalisé-e-s », d’autant que la notion de violence (verbale ?) n’est pas précisée !

Le document ajoute que « la radicalisation relève d’un processus ‘d’emprise mentale’ » et cite la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires : nous voilà, allusivement, dans le champ du religieux, et plus précisément du djihadisme, auquel renvoient aussi plus loin les termes d’endoctrinement, de terrorisme, de religion (mais on y ajoute idéologie), et bien sûr le fameux site stop-djihadisme.com... Il est quand même ahurissant que le document le plus inquiétant idéologiquement et le moins clair soit celui de l’Éducation nationale.

Des implicites sournois et dangereux

Radicalisation n’est décidément pas un terme adapté.

Premièrement parce que, dans le champ politique, il désigne historiquement des progressistes humanistes tout à fait opposés aux obscurantistes meurtriers dont on parle aujourd’hui.

Deuxièmement parce qu’il embarrasse au point que ses utilisateurs et promoteurs principaux n’arrivent ni à le définir de façon claire ni à se mettre d’accord entre eux.

Troisièmement parce qu’il laisse entendre que toute radicalité est en soi dangereuse et pourrait conduire au terrorisme.

Quatrièmement parce que son usage non spécifié mais implicitement réservé à un fanatisme religieux précis crée à la fois de la stigmatisation et de l’injustice pour les populations concernées par cette religion.

Cinquièmement parce qu’il laisse penser que les fanatiques en question ne font qu’appliquer leur religion de façon intransigeante et intense (sens de « radical »), ce qui fait croire que c’est bien l’islam qui est la racine du mal dit islamiste, djihadistes, terroriste : que les tueries auxquelles on assiste trouvent leurs fondements dans leur religion elle-même, dont on encourage ainsi le rejet par le reste de la population.

(Document édité en 2014 par l’Académie de Poitiers, cf. Mediapart)

Trois hypothèses me semblent possibles pour expliquer un choix terminologique aussi mauvais :

- soit les autorités cherchent effectivement à connoter négativement toute radicalité pour, à cette occasion, essayer d’empêcher toute contestation de leur autorité et de l’ordre établi (c’est-à-dire jusque dans ses fondements, ce qui nous renvoie au projet du radicalisme de gauche), ce qui ne serait pas surprenant de la part du gouvernement réactionnaire de Manuel Valls, qui en a fait la preuve lors des contestations de la loi dite « Travail » ;

- soit les autorités font semblant de viser « la radicalisation » en général pour ne pas dire qu’elles ne visent que le fanatisme djihadiste musulman et donc, hypocritement, pour exacerber un rejet global des musulmans et musulmanes déjà bien implanté, et pour le récupérer sur le plan électoral ;

- soit les gouvernants sont tellement focalisés sur le terrorisme djihadiste, instrumentalisé de façon évidente pour servir l’extension de leur pouvoir et l’hégémonie de leur idéologie nationaliste, qu’ils ne pensent même pas qu’il peut y avoir d’autres « radicalisations », celles des militants d’extrême-droite qui agressent et assassinent en France même, des catholiques traditionnalistes qui attaquent des centres d’IVG, des forces de police qui blessent, mutilent ou tuent lors de manifestations et d’interpellations, d’employeurs et de petits chefs qui harcèlent les travailleurs et travailleuses jusqu’au suicide, des électeurs qui passent à l’extrême-droite et ne cachent même plus leur xénophobie, leur islamophobie, leur homophobie, du grand capital cynique, inhumain et cupide, des riches qui laissent mourir de faim, de froid, de maladie et de misère bien plus de gens dans les rues de France et sur les côtes de la forteresse Europe que les attentats n’en ont tués à Paris et à Nice...

L’une des conséquences les plus dangereuses de cette conception de « la radicalisation » qui amalgame musulman-e-s, djihadisme, radicalisme et terrorisme, et ne vise que ce fanatisme-là, c’est une fois de plus la relégation globale de personnes et populations stigmatisées de façon injuste et discriminatoire. Cela vient s’ajouter à l’ensemble des discours politiques et médiatiques maladroits ou malintentionnés qui dressent l’opinion contre l’islam, en particulier depuis l’« après Charlie ». C’est donc potentiellement susciter d’autres ruptures, d’autres désocialisations, d’autres vengeances à prétexte identitaire. Parmi d’autres conséquences, on peut craindre la diffusion des stéréotypes islamophobes, qui est le contraire de la pensée claire et distanciée nécessaire à la vie commune et au respect de chacun-e.

On retrouve hélas les mêmes aberrations à propos des usages, en complément, des terme laïcité et communautarisme, que je n’ai pas la place d’étudier ici et dont d’autres ont déjà souligné le caractère problématique.

Alors quel mot ?

Mais alors comment parler de ces comportements agressifs et de la perception de l’islam qu’ils revendiquent ?

L’un des termes qui est également employé est fondamentalisme. Il pose lui aussi problème puisqu’il désigne avant tout le fait d’en (re)venir à ce que les tenants d’une religion ou d’une idéologie politique considèrent comme étant fondamental, ces fameux « fondamentaux » dont se gargarisent les politiques... On voit mal pourquoi le fondamentalisme serait présenté comme une bonne chose à propos de l’école ou d’un programme politique, mais une mauvaise chose pour une religion précise, l’islam... Sauf à penser et laisser penser que les fondements même de l’islam sont la violence, le djihadisme, le terrorisme, ce qui est manifestement faux et manipulateur.

Le terme intégrisme, plutôt utilisé pour parler des catholiques traditionnalistes, pose le même problème : il évoque un respect de ce qui est conçu comme une intégrité (et donc aussi d’une entièreté) de la religion, et fait donc porter par la religion dans son ensemble une de ses interprétations et de ses mises en œuvre particulières et outrancières.

Le terme extrémisme enfin pose le même type de problèmes, en laissant entendre que le mal se trouve à la racine, dans les textes de référence, au point que seuls des adeptes modérément musulmans peuvent mériter le label de « musulman modéré ».

Le terme fanatisme est probablement beaucoup plus approprié. D’origine religieuse (il désigne au Moyen-âge des « illuminés » qui se croient inspirés par Dieu, des « fous de Dieu »), il désigne communément aujourd’hui « l’adhésion à une cause ou à une doctrine religieuse, politique ou philosophique avec une conviction absolue et irraisonnée et un zèle outré poussant à l’intolérance et pouvant entrainer des excès » [3].

Et pour préciser de quel fanatisme il s’agit (mais il n’y a pas de raison de ne chercher à prévenir, détecter et combattre que celui-ci), on peut préciser djihadiste (au sens de « musulman qui prétend faire la guerre au nom de Dieu » [4]) voire salafiste (« musulman qui adhère à une interprétation ancienne ou archaïque des textes religieux ») mais ce deuxième terme tend à faire porter la responsabilité sur les textes et, partant, sur la religion elle-même, au lieu de la faire porter sur les personnes fanatiques à qui ce fanatisme fait perdre toute mesure.

On a vu apparaitre le terme djihadisation dans des dispositifs de l’Éducation nationale, en apparence plus précis et plus adapté que radicalisation, mais trop exclusivement centré sur l’islam, et stigmatisant puisqu’il associe une notion islamique complexe, et non originellement synonyme de violence, à son interprétation récente la plus belliqueuse et meurtrière.

Car c’est tous les fanatismes passant aux actes, et non les radicalismes et encore moins exclusivement ceux liés à la religion musulmane, qu’il faut prévenir, détecter et combattre, sans amalgame simpliste ni manipulation grossière.

Notes

[1] Caroline Guibet Lafaye et Pierre Brochard, « La radicalisation vue par la presse : fluctuation d’une représentation ». Bulletin de Méthodologie Sociologique / Bulletin of Sociological Methodology, SAGE Publications, 2016, 130 (1), pp. 1-24, disponible en ligne sur HAL-SHS.

[2] Farhad Khosrokhavar. Radicalisation, Paris, Édition de la Maison des Sciences et de l’Homme, 2014.

[3] Source des informations linguistiques : Trésor de la Langue Française Informatisé du CNRS (TLFI), en ligne sur http://atilf.atilf.fr/tlf.htm

[4] En Islam, le djihad n’est pas forcément une guerre contre les non musulmans, mais il peut l’être et c’est en ce sens qu’il est majoritairement compris et utilisé en français – ce qui, à nouveau, révèle en soi un problème.