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La banalité du mâle (Post-Scriptum)

Louis Althusser a tué sa conjointe, Hélène Rytmann-Legotien, qui voulait le quitter

par Francis Dupuis-Déri
8 février 2017

En septembre 2015 paraissait un nouveau recueil de textes intimes du philosophe marxiste Louis Althusser, qui a tué sa conjointe Hélène Rytmann, dite Hélène Legotien dans la résistance [1]. Seul témoin du crime, l’assassin a expliqué qu’il massait tranquillement le cou de sa conjointe, dans leur appartement. Il aurait émergé d’une brève rêverie pour constater que sa conjointe était morte, étranglée de ses mains, sans s’être débattue. Ce meurtre est survenu en novembre 1980. L’assassin est mort en 1990, sans jamais avoir subi de procès. Ses amis de l’Ecole normale supérieure, entre autres, s’étaient mobilisés très rapidement pour le protéger de la police, si bien qu’il n’y a même pas eu de garde à vue. Ils ont diffusé à tous vents la thèse de la folie, et donc de la non responsabilité criminelle (et politique), ce qui a permis d’éviter toute accusation. Comme le constatait Vania Widmer, qui a analysé les discours des médias suite à la parution en 1994 de l’autobiographie de l’assassin, L’avenir dure longtemps, la presse « accepte désormais la version d’Althusser sur sa maladie mentale, comme explication du meurtre » (Widmer, 2004 : 11).

Le nouveau livre, intitulé Des rêves d’angoisse sans fin, propose une série de notes sur les rêves de l’assassin, accompagnée de quelques pages exposant l’interprétation du meurtre que son analyste lui aurait suggérée. Cet ouvrage ne représente aucun intérêt. Les rêves sont pour la plupart insignifiants (Althusser est dans un train, mais ne se souvient plus vers quelle ville il le conduit ; il est dans un magasin pour chercher des chaussettes, avant d’enjamber un torrent une épée à la main ; il joue au tennis avec sa mère), parfois scabreux (des orgies lors desquelles Althusser fait l’amour avec sa mère). Pourquoi donc offrir au public tout cela à lire ? Quant aux pages relatant les suggestions de l’analyste, leur lecture n’apprend pas grand-chose à quiconque a eu le courage de lire l’autobiographie.

Cela dit, d’un point de vue politique et féministe, ce nouveau livre agit comme un « révélateur » social, pour reprendre l’expression de Christine Delphy (2001) au sujet de l’affaire Dominique Strauss-Khan. Cette publication du célèbre assassin qu’est Althusser démontre une fois de plus qu’on ne ménage pas les efforts pour diffuser son propre discours et le présenter non seulement comme une victime souffrante, mais encore comme un génie dont la moindre note manuscrite serait d’un intérêt public. Cette manœuvre a pour effet de dépolitiser totalement son crime, et de laisser dans l’ombre Hélène Legotien, la seule vraie victime.

Au cœur de la manœuvre, une note dans laquelle Althusser rapporte avoir rêvé en 1964 qu’il tuait sa sœur, soit 16 ans avant d’assassiner réellement Hélène Legotien. Olivier Corpet, qui signe la présentation du livre [2], précise que cette note n’avait pas été incluse en annexe dans l’autobiographie, afin d’« éviter des surinterprétations hasardeuses » (Corpet, 2015 : 12). Apparemment, une telle précaution ne vaut plus aujourd’hui. Dans le nouveau livre, cette note se retrouve mise en valeur dans une section intitulée « Rêves prémonitoires » (section qui ne contient que deux notes) : elle y devient une explication du meurtre réel. Et il n’est pas anodin que les éditeurs aient décidé de mettre en gras ce passage souligné par l’assassin lui-même, en 1984 :

« je dois tuer ma sœur, […] il y a une obligation impossible à éviter, un devoir, presque devoir de conscience […] La tuer avec son accord d’ailleurs : sorte de communion pathétique dans le sacrifice […] lui donner la mort qui la sauvera […] je suis lié à ce don de la mort […] donner la mort comme un don pour l’autre […] elle consent, dit oui, c’est parce qu’elle le veut et demande, sait qu’il faut y passer, que je l’aide » (Althusser, 2015 : 179-181).

Avec pareil matériel, n’importe qui peut s’improviser à la fois psychanalyste et détective ; il est même très difficile de ne pas y voir l’ultime indice permettant d’expliquer le meurtre de 1980, même si ce rêve n’explique rien et n’a rien à voir avec la mort d’Hélène Legotien. Dans sa présentation, Corpet cite néanmoins Althusser qui évoquait l’« allure prémonitoire étonnante » de ce rêve, lequel révèlerait, selon l’assassin lui-même, « cette pulsion inconsciente qui a abouti au drame » (Corpet, 2015 : 11-12).

Rien de neuf, pourtant, dans ce qui est présenté comme un scoop. Dans son autobiographie, l’assassin avait déjà suggéré que le meurtre de sa conjointe pouvait s’expliquer parce qu’il voulait tuer sa sœur, comme il en avait rêvé, mais aussi son analyste, son père et sa mère. Alors que le philosophe célèbre n’est finalement qu’un homme qui a tué sa conjointe qui voulait le quitter, comme cela se produit plus d’une fois par semaine en France, il est pour le moins étonnant de constater l’énergie déployée pour proposer les interprétations les plus saugrenues.

Esquivant toujours l’interprétation sociale et politique, on préfèrera prétendre qu’il s’agit d’un meurtre sur demande (implicite) d’Hélène Legotien qui voulait mourir, ce qui réduit le geste à une sorte de « suicide par personne interposée » ou de « suicide altruiste » (Althusser, 1994 : 310) ; ou encore, que l’assassin cherchait à se tuer lui-même, dans un acte d’autodestruction passant par la destruction de l’être le plus aimé, Hélène Legotien ; ou encore, que c’est l’assassin qui est la réelle victime du meurtre, puisqu’il serait depuis un disparu, un mort à la vie sociale, le non-lieu l’ayant empêché de livrer sa version des faits (c’est pour cette raison qu’il écrira son autobiographie). Suite à la publication à titre posthume de l’autobiographie de l’assassin, le journal Le Monde a même poussé l’audace jusqu’à demander si « le désir d’autobiographie » n’a pas été le moteur du meurtre !

La thèse du "meurtre à deux"

Avec ce nouveau livre, c’est la thèse du « meurtre à deux » qui est avancée, dans la note au sujet de l’analyste. Une thèse couplée à l’analogie d’une relation sexuelle : « Hélène s’est laissé faire. Je crois que cela a été un meurtre fait à deux. […] Je considère la scène du meurtre comme une scène où H. a dû jouer un rôle actif (même sous forme apparemment passive) et ambigu : équivalent d’une scène de séduction sexuelle. Elle a dû être active, provocante quelque part […] Le meurtre s’est fait à deux : il a été la réalisation à deux d’un type extrême de relation sexuelle. Une folie à deux. » [3] (Althusser, 2015 : 210). Dans la présentation, Corpet admet en passant que la thèse du « meurtre à deux » « sert trop bien un désir de s’autodisculper » par « une thèse in fine avantageuse pour [l’assassin] » (Corpet, 2015 : 17), mais cette idée n’est pas plus développée.

Reprenant le même refrain qu’ils avaient entonné suite à la parution de l’autobiographie, les médias qui ont fait mention du nouveau livre ont présenté une fois de plus l’assassin comme un homme souffrant, en crise, dont il faut avoir pitié, bref : une victime. À noter que le texte de quelques pages présentant la thèse du « meurtre à deux » est saturé de références à l’« angoisse » (19 fois sur un total de 16 pages), aux « souffrances », à l’« épuisement », à la « détresse » qu’endurerait l’assassin hospitalisé ; ce texte appelle donc à l’empathie à l’égard de l’assassin.

Dans Le Monde des livres, Elisabeth Roudinesco a signé une recension intitulée « Althusser, la raison en sommeil » (25 septembre 2015), évoquant dès le sous-titre les « cauchemars terrifiants » d’un philosophe « [c]onfronté depuis 1938 à l’expérience tragique de la mélancolie », ce « malade chronique, vingt fois interné et soumis à tous les traitement possibles ». Cette recension complaisante ressasse la version du tueur lui même, à savoir qu’Hélène Legotien n’a aucunement résisté à son étranglement. Quant à l’assassin, il est « envahi, débordé, épouvanté » lors de « nuits éprouvantes » en raison de cauchemars « souvent terrifiants ». Ce livre présenterait « un texte fulgurant » où l’assassin explique qu’il « s’agit bien, dit-il à juste titre, d’un “ meurtre à deux” […] une sorte de passage à l’acte suicidaire ». Elisabeth Roudinesco en rajoute, rappelant que Jacques Derrida considérait que le tueur s’était « condamné » par son geste à être « le meurtrier de lui-même ».

La recension propose une envolée étonnante : « c’est bien l’auteur de ce meurtre insensé qui en a le mieux dévoilé la vérité. » Dans le même esprit, une recension de la revue Les Inrocks, intitulée « Le monde onirique de Louis Althusser » (25 septembre 2015) et signée par Alexis Pierçon-Gnezda, avance que « [p]ar-delà toutes les tentatives d’interprétation souvent biaisées et moralisatrices, le travail d’excavation des archives personnelles d’Althusser […] aura permis, enfin, de redonner la parole au philosophe pour s’expliquer lui-même sur ces faits. » Il faudrait comprendre de ces recensions que le discours d’un homme qui a assassiné sa conjointe est porteur de vérité et n’est pas biaisé. Selon Les Inrocks, le public aurait donc enfin « la possibilité de pouvoir comprendre, par un mouvement d’empathie, ce qu’a pu vivre et ressentir Althusser dans ses épisodes maniaques [4]. »

Les spécialistes féministes de la violence masculine et des meurtres de femmes rappellent régulièrement que les explications psychologiques servent d’excuse pour dépolitiser les rapports sociaux de sexe. Évacuer le social et le politique pour ne s’en tenir qu’à des considérations psychologisantes relève d’une « tactique d’occultation » des violences masculines contre les femmes, selon Patrizia Romito (2010) et Mélissa Blais (2009). Pourtant, à qui sait lire, tout est offert pour une analyse sociale et politique de cette affaire, à la fois le meurtre, la protection offerte à l’assassin et les discours le déculpabilisant.

Dans son autobiographie, l’assassin expliquait qu’Hélène Legotien le considérait comme un « monstre » et déclarait vouloir le quitter pour toujours. Situation tout à fait banale, dans une affaire d’homicide conjugal. La note présentant la thèse du « meurtre à deux » rappelle ce qui avait déjà été souligné dans l’autobiographie : Hélène Legotien souffrait de la célébrité d’Althusser, qui la reléguait à une zone d’ombre. Selon l’assassin, la « mort a inversé les rôles », puisqu’il serait « pour toujours le mauvais, le cas sans intérêt, […] ayant endossé toutes les critiques (cf. la presse), alors qu’elle [Hélène Legotien] devint la pauvre victime. » (Althusser, 2015 : 212-213). Comme tant d’autres, ces propos de l’assassin sont faux. De l’aveu même de Corpet, Althusser est encore une icône de la philosophie politique marxiste, ses œuvres sont éditées et ré-éditées, des numéros spéciaux de revues lui sont consacrés : « [l]’œuvre de Louis Althusser a ainsi connu un exceptionnel épanouissement posthume qui lui a évité la plongée dans un purgatoire » (Corpet, 2015 : 20). Même ses rêves sont donnés en pâture au public.

D’Hélène Legotien, que sait-on aujourd’hui ? Rien. C’est elle, finalement, qui est morte deux fois, et son assassin est responsable de ses deux morts : il a provoqué la première de ses propres mains, la seconde en occupant tout l’espace par son discours sur lui, pour expliquer sa mort à elle. Le texte de présentation de ce nouveau livre se termine par un mot qui pourra choquer, lorsque Corpet s’émeut « du caractère singulier d’un destin biographique de philosophe-meurtrier, sans équivalent dans l’histoire, qui reste fascinant et déroutant. […] [C]elle d’un philosophe majeur de notre temps, celle d’une œuvre toujours présente et vivante. » (Corpet, 2015 : 21).

Finalement, une bonne nouvelle : Corpet annonce que « [c]et ouvrage est sans doute le dernier de la série des volumes tirés des archives de Louis Althusser » (Corpet, 2015 : 19).

P.-S.

Références
Althusser, Louis (2015). Des rêves d’angoisse sans fin : Récits de rêves (1941-1967) suivi de Un meurtre à deux (1985). Paris : Grasset/IMEC.
Althusser, Louis (1994). L’avenir dure longtemps. Paris : Stock/IMEC.
Blais. Mélissa (1999). « J’haïs les féministes ! » : Le 6 décembre 1989 et ses suites. Montréal : Remue-ménage.
Corpet, Olivier (2015). « Présentation » de Louis Althusser, Des rêves d’angoisse sans fin : Récits de rêves (1941-1967) suivi de Un meurtre à deux (1985). Paris : Grasset/IMEC.
Delphy, Christine (2011). « C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un Gentleman ». In Christine Delphy (éd.), Un troussage de domestique (pp. 9-25). Paris : Syllepse.
Romito, Patrizia (2006). Un silence de mortes : La violence masculine occultée. Paris : Syllepse, Collection Nouvelles questions féministes.
Widmer, Vania (2004). « Le crime d’Althusser », L’Écrit, 54, 8-22.

Cet article a été initialement publié dans Nouvelles questions féministes, 2016/1 (Vol. 35). Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de l’auteur et de la revue.

Notes

[1] Ce livre n’était pas publié quand j’ai écrit mon article paru dans NQF, 34(1), 2015, d’où le présent post-scriptum.

[2] Dans ce texte de présentation, l’assassin et les hommes dont il est question sont identifiés par leur prénom et nom de famille ou par leur nom de famille (Louis Althusser ou Althusser), mais les femmes presque toujours uniquement par leur prénom : Hélène, Claire, Franca. Cette différence marque une hiérarchie.

[3] Les soulignements sont de moi, de même que dans les citations suivantes.

[4] Dans Le Monde diplomatique (février 2016, p. 25), Christophe Baconin voit dans ce livre une « violation » de l’« intimité psychique » de l’assassin, mort il y a 25 ans. Encore une fois, l’assassin est la victime.