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La bonne nouvelle du jour

Lettre ouverte à quelques camarades sensibles au prétendu problème de l’immigration

par Sebastien Fontenelle
30 septembre 2018

N’est-il pas étonnant de voir certains à gauche considérer que le capitalisme serait l’ami des migrant-e-s ? Et par voie de conséquence les migrant-e-s, et leurs soutiens, des agents du capitalisme ? Dans une chronique parue le 6 septembre dans Politis, que nous reproduisons ici, Sébastien Fontenelle se pose cette question – et y répond.

Camarade.

Tu peux, bien sûr, continuer, inlassablement, comme tu viens encore de le faire dans ton discours de clôture de ton université d’été, à fustiger « ceux qui organisent l’immigration par les traités de libre-échange et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires et les acquis sociaux », et à suggérer par ces mots, petit a [1], que « l’immigration tire à la baisse les salaires », et, petit b, de façon plus pernicieuse, que les militant·e·s antiracistes qui n’ont pas oublié qu’en réalité [2] «  ce ne sont pas les immigrés qui font pression sur les salaires, mais le taux de profit que les capitalistes extirpent du travail des salariés, français ou immigrés, en France comme dans le monde entier » font le jeu du patronat, et seraient donc – c’est induit – des traîtres à la cause anticapitaliste [3].

(À vrai dire, il est un peu étonnant, et peut-être un peu désespérant, de te voir adhérer si étroitement à l’idée que le capitalisme, dans sa déclinaison néolibérale, serait au fond, et par calcul, accueillant aux migrant·e·s – liste non exhaustive – quand il est, de si longue date, si manifeste que c’est au contraire par l’entretien d’anxiétés altérophobes qu’il assure aussi son emprise : un peu étonnant et désespérant, pour le dire autrement, que tu lui fasses un tel cadeau.)

Tu peux, en outre, et dans un registre somme toute assez voisin, continuer, inlassablement, à répéter qu’oui, tu aimes « la France », qu’oui, tu aimes ta « patrie », et qu’oui, tu es «  fier d’avoir ramené dans » tes « meetings le drapeau tricolore et la Marseillaise » : après tout, l’avenir électoral nous dira bientôt si le parti progressiste trouve un bénéfice dans la double proclamation que l’immigration fait un problème (car au fond, c’est bien cela que tu suggères toi aussi, quand tu la présentes comme une ruse des camps patronaux) et que la gauche devrait peut-être moins se disperser dans des combats diversitaires – ou s’il gagne quelques voix dans le secouer rythmé de drapeaux français.

Et si tu éprouves alors, en de certains lendemains de scrutins, la déception de qui vient (encore) de (re)vérifier que ses concessions à l’air droitier du temps ne sont d’aucun effet concret, il sera toujours temps pour toi – c’est la bonne nouvelle du jour – de regagner la crête, battue ces temps-ci par des vents un peu contraires, où se (main)tient encore, loin des cocardes et des frontières, une gauche bariolée, anticapitaliste, antiraciste, antisexiste – et certaines fois même : antispéciste.

P.-S.

Cet article a été publié dans le journal Politis le 6 septembre.

Notes

[1] en faisant semblant de ne pas te rappeler que c’est ce que la Pen disait déjà en 2011

[2] Comme l’a récemment rappelé, par un tweet assez taquin, le camarade Besancenot.

[3] Tu n’es pas exactement seul, dans cette dérive : l’admonestation de ces militant·e·s que leur antiracisme détournerait trop de la mère de toutes les luttes – des classes - semble même être devenue, dans l’époque, une discipline à part entière.