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La construction des « petits blancs » et les chemins du politique

Les classes populaires et l’immigration, vingt ans après la Marche pour l’égalité

par Saïd Bouamama
24 mai 2005

Le texte qui suit dresse le bilan de la situation des classes populaires, des immigrés et des "jeunes issus de la colonisation", vingt ans après la "Marche pour l’égalité", rebaptisée "Marche des beurs" par les grands médias. Il souligne les évolutions qui ont marqué les deux dernières décennies et la dureté de la situation présente, tout en proposant des perspectives de lutte pour l’avenir immédiat

Toute une génération de militants des quartiers populaires a été marquée par la marche pour l’égalité. Des centaines d’associations sont issues de la « période des marches » même si peu d’entre elles subsistent aujourd’hui. La période est également marquée par deux changements qualitatifs et de postures. Le premier est celui du passage de l’invisibilité sociale à la visibilité. Ce changement est certes un résultat sociologique mais la « période des marches » a été le vecteur de cette entrée en visibilité décomplexée, souhaitée et agie. De nombreux jeunes qui aujourd’hui ont intériorisés cette visibilité légitime ignore cette fonction politique de la période du fait d’une mémoire militante non travaillée. Le second est celui de l’accès au politique comme en témoigne les multiples tentatives des années ultérieures ( présentation de listes autonomes, entrées dans les partis politiques, mouvements d’inscription sur les listes électorales, passage de revendications à sous-bassement humanitariste à des revendications argumentées politiquement, etc.).

« Exister c’est exister politiquement » disait Abdelmalek Sayad. Pour les jeunes issus de la colonisation c’est la période des marches qui marque ce passage au politique. Vingt ans après cette période des marches, l’actualité médiatiques et politique est dominée par une mise en scène de la peur : danger intégriste, affaire du foulard, discours sur l’insécurité, etc. Les jeunes issus de la colonisation sont construit comme barbares, délinquants, violents, sexistes, antisémites, intégristes, etc. Vingt ans après les quartiers populaires sont construits comme espace de la « racaille » et de la sauvagerie, comme territoire à reconquérir par la république, comme lieux de la débauche et de la décomposition absolue, etc. La texture de ce discours sur les quartiers populaires en général et sur leurs habitants issus de la colonisation est celle de l’autoritarisme et de la répression. Pour comprendre ce retournement, il est nécessaire selon nous d’interroger à la fois les conditions sociales d’existences des habitants des quartiers populaires, les évolutions de leurs canaux d’expressions politiques et les instrumentalisations idéologiques qui ont été mises en œuvres pour contrecarrer le développement d’une parole et d’un combat politique. La prise en compte de ces aspect devrait nous permettre de mettre en évidence l’enjeu actuel d’un réinvestissement politique pour les quartiers populaires en général et pour leurs habitants issus de la colonisation en particulier.

En l’espace de deux décennies les quartiers populaires sont passés du statut de « contre-société » à celui de « ghetto » enfermé dans des frontières invisibles mais de plus en plus infranchissables. Il ne s’agit pas ici d’adopter un discours nostalgique sur un passé populaire qui était largement caractérisé par des inégalités en raison de l’origine ou du genre. Il est simplement question de prendre en compte des mutations sociales qui aggravent la concurrence au sein des milieux populaires pour l’accès aux droit et qui de ce fait marginalise encore plus les plus dominés.

Précarisation

Les grandes restructurations industrielles de la décennie 80 se traduisent par une massification du chômage et par une précarisation de grande ampleur. Si l’ensemble de la population ouvrière est touchée, la génération des parents des « marcheurs » l’est encore plus du fait des secteurs industriels dans lesquels ils sont employés : l’automobile, les mines, la sidérurgie, le textile, etc. Ces parents immigrés jouent à cette période la fonction dévolue économiquement à l’immigration dans une économie capitaliste : celle de variable d’ajustement fonctionnant selon la formule « premier embauchés, premier licenciés ».

L’évaluation de ces « coûts invisibles » des restructurations de l’ère Mitterrand reste à cet égard à faire en prenant en compte la variable de la nationalité. La disparition de l’URSS et avec elle des équilibres géopolitiques mondiaux issus de la seconde guerre mondiale ne fera qu’accélérer le processus. Ses conséquences en terme de modification des rapports de forces entre classes sociales suscitent une accélération du processus de mondialisation libérale c’est à dire une course permanente aux économies sur les coûts de main-d’œuvre c’est à dire encore un processus permanent de restructuration. Au chômage succèdent alors la précarisation, l’ouvrier tend à redevenir prolétaire, l’immigré tend à perdre toutes les stabilités sociales et juridiques acquises auparavant, ses enfants français se socialise dans un « champ des possibles » fait d’intérims, de petits boulots, de contrats aidés, etc.

Bien entendu le processus décrit ci-dessus touche l’ensemble des milieux populaires mais avec une intensité particulière pour leurs membres issus de l’immigration. Ceux-ci ne font que révéler en le grossissant un processus en œuvre pour l’ensemble des milieux populaires. L’émergence et le développement de la thématique des discriminations ne fait que révéler l’ampleur de ce processus de précarisation. On ne compte en effet plus depuis quelques années les rapports de recherches soulignant les inégalités des chances ( dans une même classe sociale) en raison de la simple variable des origines. La phase de la négation de la période antérieure n’est plus possible aujourd’hui, du fait de l’ampleur du phénomène et de sa conscientisation par les premiers concernés. Le discours n’est plus aujourd’hui dans le refus de voir la réalité mais dans des postures d’impuissances et d’appel à la patience. Une attention particulière est ici à accorder aux jeunes femmes issues de la colonisation. Celles-ci sont encore plus touchées par le processus de précarisation. Toutes régression sociale se caractérise en effet par un approfondissement des écarts au sein d’une même classe sociale. Les catégories les plus dominées le deviennent encore plus. Cumulant les discriminations en raison de l’origine avec les discriminations en raison du genre, ces jeunes femmes sont une main-d’œuvre idéale pour l’économie mondialisée. Elles sont de ce fait encore plus présentes que leurs frères dans les emplois atypiques, cumulant plusieurs employeurs, aux horaires découpés, etc.

Ghettoïsation

La précarisation salariale a bien entendu des conséquences territoriales : la production de ghettos sociaux. La concentration dans les quartiers populaires des impacts les plus importants du chômage et de la précarité, cumulée aux discours catastrophistes des médias et du monde politique sur l’insécurité, va susciter un mouvement de « fuite de tous ceux qui peuvent encore fuir ». Seuls restent ainsi dans les quartiers populaires, rebaptisés « cités » ou « banlieues », ceux qui sont assignés par leur condition sociale à un territoire. Une barrière invisible ou une frontière tend ainsi à se renforcer dans une logique de séparation. Cette barrière invisible se décline en plusieurs tonalités :

- barrières physiques, avec des cités excentrées ou enclavées où se trouvent confinés les pauvres et les minorités ethniques ;

- barrières morales, avec la fuite devant tout risque de promiscuité scolaire des enfants de classes moyennes et de pauvres ;

- barrières politiques, avec le refus croissant de ces minorités ethniques qu’incarne la montée des partis xénophobes.

Le processus de ghettoïsation et la logique de séparation qu’il révèle est dramatiquement confirmé par le déroulement et le résultat de la dernière campagne présidentielle. L’ensemble de cette campagne est mené d’une part sur le thème de la sécurité et de l’appel à une fermeté plus forte des pouvoirs publics envers les « sauvageons », et d’autre part sur la promesse d’une « baisse des impôts » avec comme soubassement le vieux leitmotiv d’une « France qui travaille » et qui en a marre de payer pour les « parasites ». Le résultat de Jean Marie Le Pen est une illustration supplémentaire de cette logique de séparation en œuvre dans notre société.

La ghettoïsation territoriale et sociale est à son tour productrice d’une séparation scolaire. La carte scolaire est ainsi détournée par trois moyens mis en évidence dans différentes études : l’introduction de la donne scolaire dans le choix résidentiel de ceux qui en ont les moyens, l’usage de dérogations, le recourt à l’école privé.

Séparés territorialement, les enfants des milieux populaires le sont également scolairement. Les réponses politiques apportées n’ont fait que renforcer cette logique de séparation. L’ensemble de la politique de la ville se caractérise par un diagnostic à dominante architecturale ou urbanistique. Ce qui poserait problème dans les quartiers populaires ce ne serait pas la pauvreté et l’inégalité, mais l’habitat. Celui-ci serait inhumain, destructeur du lien social et perturbateur de repères socialisant pour les nouvelles générations. Une conséquence est ainsi présentée comme cause. Le summum de cette logique architecturale est atteint par le ministre Borloo qui plaide dans un raisonnement familialiste pour que « « pour que chaque maman ait son nid » . Un tel diagnostic pousse bien entendu à l’idée d’une « rénovation », d’une « requalification », d’un « réaménagement » de ce qu’il est désormais convenu d’appeler des « zones ». L’idée d’une mobilité géographique à promouvoir pour les habitants de ces « ghettos » est abandonnée au profit d’une illusoire « mixité sociale » c’est à dire de l’illusion d’attirer les couches moyennes vers ces quartiers populaires en ghettoïsation. La ghettoïsation est perçue et conscientisée par les habitants des quartiers populaires. Voici ce que nous déclarait un jeune de 23 ans lors d’une de nos enquêtes récentes :

« On est comme des pestiférés. Tout à été mis en place à proximité pour que l’on ne sorte pas de la cité. Le centre social, l’école, la supérette, le terrain de foot, etc. A part les courses au supermarché une fois par semaine, on reste la semaine entière entre nous. En fait, il y a la France d’un côté et les cités de l’autre ».

Le processus connu de transformation d’une contrainte en choix peut alors se déployer. Les habitants des quartiers populaires s’adaptent à cette contrainte et deviennent les principaux demandeurs de cette proximité qui les sépare du reste du monde. L’offre est devenue demande.

Ethnicisation

Précarisation et ghettoïsation s’accompagnent d’un processus d’ethnicisation. La géographie industrielle explique à l’évidence les territoires d’installation des parents de la génération de la « marche ». Vingt ans après, les enfants devenus à leur tour parents habitent toujours les mêmes territoires, alors que ceux-ci sont fuis par une partie des « blancs ». Plusieurs facteurs agissent selon nous.

En premier lieu, il y a les effets des inégalités économiques et du coût du logement dans la société française. La part du logement dans le budget populaire conduit inévitablement compte-tenu de la place économique des populations issues de la colonisation à une tendance à un marché ethnique du logement. En second lieu, se trouve le refus d’une politique volontariste dans la répartition des logements sociaux. En troisième lieu nous trouvons enfin les fameuses politiques dites de « mixité sociale ». Celles-ci se traduisent en effet dans les faits à l’exclusion des segments les plus valorisés du parc du logement social pour les populations issues de la colonisation. Ces politiques dites de « mixité sociale » ont par ailleurs conduit à l’impossibilité pour de nombreux jeunes couples d’accéder à un logement autonome, c’est à dire à l’obligation de cohabiter avec les parents. Trop pauvres pour accéder à un logement sur un autre territoire et trop issus de l’immigration ( c’est à dire risquant de remettre en cause la fameuse mixité sociale qui se révèle ainsi être un quota ethnique) pour obtenir un logement dans le quartier de leur enfance, ces nouveaux couples sont contraint de cohabiter.

L’éthnicisation ainsi produite est ensuite renvoyée aux premiers concerné par les explications culturalistes. C’est par spécificités culturelles et par soucis de rester proche des parents que les enfants resteraient sur le territoire de leur enfance et même seraient demandeurs d’une cohabitation. C’est par manque de valorisation scolaire de la part des parents que s’expliqueraient les « ghettos scolaires ». Ce culturalisme dominant est autant en vogue à droite qu’à gauche contribuant ainsi à renforcer le processus d’ethnicisation de la vie sociale. Ainsi a-t-on entendu récemment Jacques Chirac déclarer à propos des Africains :

« Ils sont joyeux parce que les Africains sont joyeux par nature. Ils sont enthousiastes. Ils ont le sourire. Ils applaudissent. Ils sont contents. Ils voient qu’il y a un monsieur qui passe, cela leur permet d’être sur le bord de la route. Ils sont contents ».

De la même façon Malek Boutih haut responsable du parti socialiste déclare sans sourciller dans une émission récente de télévision que l’échec scolaire est issu en partie importante de l’irrationalité économique des parents immigrés préférant construire une maison au pays d’origine plutôt que d’investir dans la scolarité de leurs enfants.

La crise des canaux de l’expression politique

Nous insistons sur ce triptyque précarisation-ghétthoïsation-ethnicisation parce qu’il est selon nous constitutif des difficultés de trouver une expression politique à une révolte légitime. Alors que disparaissent les canaux historiques classiques de l’expression politique populaire, les nouveaux canaux qui tentent de se mettre en place sont confrontés à une double contre-tendance. La première est matérielle et renvoie à la précarité des acteurs, rendant difficile une inscription dans la durée et tout aussi difficile une dynamique de mobilisation qui dépasse l’échelon local. La seconde est politique, et se traduit dans les instrumentalisations des expériences et de leurs acteurs par les pouvoirs publics. Les deux contre-tendances sont bien entendu en lien. C’est l’existence d’une précarité des acteurs qui rend possible les logiques d’instrumentalisation.

L’épuisement des canaux classiques de l’expression politique populaire

Le monde de l’entreprise a été évidemment un des lieux classiques de production d’un rapport ouvrier au monde et à la société. L’entreprise a été un des espaces clefs où l’expérience commune conduisait à la production/ reproduction d’une identité et d’une culture ouvrière. Pour les nouveaux travailleurs immigrés, c’est au sein de l’entreprise que s’effectuaient les premières socialisations politiques en France. L’adhésion à un syndicat (et en particulier à la CGT) était fréquente et marquait un premier palier du processus d’enracinement dans une culture de classe.

La massification du chômage et la précarisation des nouveaux emplois épuise cette première forme d’expression politique populaire. Pour les jeunes français issus de la colonisation, le monde de l’entreprise n’est généralement accessible qu’après une longue période probatoire faite de contrats divers de courtes durées et de stages de formations. Ce nouveau palier entre l’école et l’entreprise rend difficile la rencontre avec le syndicat.

Issue de l’entreprise, l’identité ouvrière la déborde pour se déployer dans les espaces de vie c’est à dire les quartiers populaires. De multiples associations politiques et/ou religieuses structuraient jusque dans la décennie 70 la quotidienneté populaire. Elles constituaient des espaces de socialisations et d’expérimentations politiques. De nombreux acteurs des marches pour l’égalité ont ainsi connus dans leurs trajectoires une association d’éducation populaire, un parti politique (PCF et extrême-gauche), une organisation de jeunesse (JOC et JC), une activité menée par les églises catholiques ou protestante (A.C.O, Missions protestantes). Les mutations connus par les quartiers populaires que nous avons décrit sous le triptyque précarisation-ghettoïsation- ethnicisation vont susciter un épuisement de ces structures territoriales de socialisation politique. Les animateurs de ces associations sont également touchés par ce triptyque et par sa conséquence : la fuite des quartiers populaires. La marche pour l’égalité survient à un moment-clef de transition, en signifiant le vide désormais installé dans les quartiers populaires en terme « cadres sociaux et mentaux antérieurs » pour reprendre l’expression d’Olivier Masclet [1]. Elle signifie tout autant ce vide qu’une tentative pour en sortir en faisant appel aux pouvoirs publics et au reste de la société.

La peur d’un mouvement autonome et l’instrumentalisation 

Nous avons décrit dans deux ouvrages [2] l’histoire des instrumentalisations qui ont conduit à l’avortement d’un mouvement autonome des jeunes issus de la colonisation au cours de la décennie 80. Pour de multiples raisons, la gauche au pouvoir a volontairement contribué à empêcher l’expression politique de la révolte légitime des jeunes issus de la colonisation : peur de la montée du Front National et reprise d’une partie de sa thématique pour attirer son électorat, conversion au libéralisme jugé incontournable économiquement, peur d’un mouvement incontrôlé et jugé incontrôlable du fait de sa radicalisation, etc. La marche pour l’égalité est ainsi traversée par une contradiction entre les jeunes issus de la colonisation qui la transforment en instrument de revendications sociales et les « soutiens » qui tendent à l’orienter vers un « rempart contre le FN » c’est-à-dire vers un mouvement sans revendications avec un discours vague en terme de tolérance et d’antiracisme abstrait. Tel est selon nous le premier rendez vous manqué avant celui mis justement en évidence par Olivier Masclet. Le lancement de « SOS Racisme » est le résultat de cette contradiction. Il survient à l’arrivée de la seconde marche « Convergence 84 », c’est à dire au moment où se précisent les analyses politiques des marcheurs, où s’expriment les divergences, où se définissent des revendications sociales.

En parallèle avec cette tentative de substitution d’un mouvement national par un autre, se mettent en place le captage des leaders des associations nées dans le sillage des marches. La précarité aidant, ceux-ci sont largement instrumentalisés par un double moyen. Le premier est l’embauche dans des postes de travailleurs sociaux, les faisant passer de porte-parole d’une population à un statut d’intermédiaire visant à assurer la paix sociale. Le second est l’octroi de subvention visant à déléguer à des associations des tâches jusque la dévolues à la puissance publique. Le nouveau cadre « social et mental » que les marches avaient tentées de produire pour donner un débouché à la révolte légitime était ainsi avorté. Cette multitude de nouveaux intermédiaires tentera sincèrement de jouer une fonction d’alerte sur la dégradation sociale vécue par les jeunes issus de la colonisation. Ils ne seront pas entendu par des élus centrés sur des préoccupations électoralistes, apeurés par la montée du Front National et n’attribuant qu’une fonction de « paix sociale » à ces nouveaux travailleurs sociaux et militants associatifs. Tel est le second rendez-vous manqué que décrit justement Olivier Masclet :

« Mais ces responsables associatifs éprouvent également le sentiment de « se donner pour rien », selon l’expression de l’un d’entre eux. Voilà près de quinze ans qu’ils sont actifs dans cette association et ils estiment ne pas compter aux yeux des élus (du Parti communiste français, PCF) qui, disent-ils, « utilisent les gens comme nous pour calmer les jeunes, mais au fond n’en ont rien à faire ». A leurs yeux, ces élus devraient au contraire valoriser les habitants qui militent dans leur cité, or « c’est à peine s’ils connaissent nos noms ». Leur engagement n’ayant jamais vraiment été reconnu, le militantisme à la base qu’ils défendaient et représentaient s’est peu à peu dévalué à leurs propres yeux ».

Le militantisme ne s’est pas simplement dévalué à leurs propre yeux mais également aux yeux de la génération des « petits frères et petites sœurs » contribuant ainsi au développement d’attitudes nihilistes et de décomposition. Deux conséquences importantes sont issus de ce rendez-vous manqué. En premier lieu nous sommes en présence de dégâts humains importants dans cette génération de militants soumis à une double critique : Critique des élus et des pouvoirs publics sur leur incapacité à contrôler socialement les quartiers populaires ; Critique des nouvelles générations issues de la colonisation sur leur rôle de « sapeur-pompier » de la révolte. Le réinvestissement par les jeunes de termes usités à l’époque coloniale pour désigner l’élite indigène jugée complice de la domination n’est à cet égard pas anodin. Nous avons rencontrés au cours de nos enquêtes deux expressions significatives de ce type : les « Mesquines » ou « malheureux » d’une part et les « M’turni » ou « retournés » d’autre part. En second lieu nous sommes en présence de dégâts humains importants auprès des jeunes issus de la colonisation. Le développement de la toxicomanie qui a touché la grande majorité des familles issues de la colonisation est ainsi à relier à la disparition des canaux de l’expression politiques.

L’investissement de l’islam 

La décennie 90 est incompréhensible sans la prise en compte des dégâts humains qui ont caractérisés les années 80. Elle s’enclenche dans les quartiers populaires avec un sentiment d’abandon et de négation, une aspiration à la stabilité, une exigence de justice sociale et de dignité, une demande de sens et un besoin de trouver de nouveaux canaux d’espoirs sociaux et d’expression. Pour de nombreux jeunes, l’islam sera investi comme élément donneur de stabilité et de sérénité d’une part et comme nouveau canal d’expression face à une négation insupportable. On peut déplorer une telle situation ou s’en féliciter, mais on ne peut pas la nier. Des jeunes issus de la colonisation sortent de leur isolement en trouvant un groupe d’appartenance religieux. D’autres se détachent de la dépendance à l’alcool ou aux drogues en investissant ou réinvestissant l’islam. D’autres encore y trouve une « sérénité » pour reprendre l’expression la plus fréquemment rencontrée dans nos entretiens. Ceux qui n’arrivent pas à comprendre ces logiques de renouement ou de découverte de l’islam sont ceux qui sous-estiment les dégâts d’une instabilité qui a envahis des quartiers entiers et l’ensemble des sphères de l’existence.

Les réactions politiques à ces nouvelles postures sont connues : la diabolisation. Les jeunes issus de la colonisation et les affirmations religieuses visibles d’une partie d’entre eux apparaissent comme une aubaine à des gouvernements en panne de projets mobilisateurs, et ne proposant comme avenir que la remise en cause des stabilités et des sécurités sociales. Les conditions sont réunies pour que soit enclenché le processus de construction d’un nouvel « ennemi de l’intérieur », une nouvelle « classe dangereuse ». Déjà enclenché par l’action du Front national, le processus de revivification de l’imaginaire colonial se développe. Des logiques, des thèmes, des termes et des grilles d’analyses de la division culturaliste binaire du monde, typique de l’inconscient collectif colonial, réapparaissent. Le racisme peut redevenir respectable à condition qu’il s’argument de manière culturelle et non biologique. De cette façon les inégalités et dominations sont niées, les dominés sont présentés comme responsables de leurs situations, et un lien national chauvin peut se consolider contre l’autre diabolisé. La construction d’un « eux » permet de poser un « nous » qui évacue les clivages de classes et les conflits d’intérêts sociaux. Le communautarisme dont on parle tant est donc selon nous une construction idéologique par en haut beaucoup plus que l’expression spontanée des mutations de la société civile.

Le besoin urgent de réinvestir le combat politique

A l’issue de cette analyse rapide nous interrogerons trois niveaux qui nous semble indissociables. Le premier est celui de la logique économique qui préside au sort des jeunes issues de la colonisation. Dans une période de remise en cause de l’ensemble des acquis sociaux liés au statut salarial, les plus faibles sont toujours ceux qui payent le plus les restructurations et les nouveaux modes de gestion de la force de travail. A côté des sans-papiers, les jeunes issus de la colonisation forment l’ideal-type de la main d’œuvre flexible que réclame le marché. Les sans papiers forment la source externe de ces nouveaux travailleurs, alors que les jeunes issus de la colonisation en forment la source interne. De la même façon que l’esclavagisme a déterminé le devenir des descendants d’esclaves jusqu’à aujourd’hui, le colonialisme détermine l’avenir de ses descendants. Sans-papiers et jeunes issus de la colonisation tendent à se transformer en caste sociale à l’intérieur de la classe ouvrière qui assigne ses membres à un destin assigné.

Bien entendu ce schéma à base de caste sociale n’a de sens que de manière diachronique. Il prendra fin le jour où l’ensemble du monde du travail sera contraint à accepter les conditions de la flexibilité maximum, de la précarité absolue, de l’insécurité sociale, de la déqualification, etc. Dans la phase actuelle de la mondialisation, le problème du Capital n’est pas la pénurie de main-d’œuvre, mais celle d’une main d’œuvre contrainte à accepter n’importe quelle condition de vente de sa force de travail. Les sans-papiers et les jeunes issus de la colonisation jouent ainsi une fonction de révélateur de ce qui est envisagé pour l’ensemble du monde du travail. L’ethnicisation et la racialisation de certains emplois et de certains secteurs économiques sont selon nous un passage logique d’une précarisation généralisée du monde du travail.

Mais se contenter d’une analyse en terme de « diviser pour régner » ne suffit pas. Notre second niveau d’interrogation est celui de la frontière qui tend à se constituer. Celle-ci tend à se présenter comme normale et légitime du côté du groupe majoritaire et à s’intérioriser comme « maximum possible » du côté du groupe minoritaire. Nous sommes bien au cœur d’un rapport social dans lequel chaque acteur contribue à la reproduction d’un rapport de domination. Les dominés eux mêmes finissent par transformer une contrainte en choix en intériorisant une limitation du champs des possibles dans leurs trajectoires sociales et professionnelles.

Cette seconde interrogation nous conduit à un autre questionnement : à qui s’adresse actuellement les discours concernant les jeunes issus de la colonisation ? Nous pensons que ce discours s’adresse essentiellement au groupe majoritaire dans l’objectif de constitution d’une mentalité de « petit blanc » comme à la belle époque coloniale. A défaut d’offrir stabilité et sécurité sociale, les gouvernements libéraux tentent de produire un sentiment de supériorité et de valorisation de soi par le biais d’une mise en scène idéologique. Construire une « unité nationale » qui dépasse les classes sociales en construisant un « autre » en difficulté d’intégration ou constituant un danger pour la république, est un autre point de ressemblance avec l’époque coloniale. C’est la raison pour laquelle nous parlons de la construction d’un « racisme respectable » autorisant des attitudes et des postures jusque là positionnées dans l’impossible et l’inacceptable.

Face à ce contexte, il est évident que le combat politique c’est à dire l’inverse de la place assignée et de l’intériorisation du stigmate, est le seul chemin efficace disponible. Un tel chemin suppose des tâches spécifiques aux membres des groupes minoritaires et des progressistes du groupe majoritaire. Pour les premiers, il est nécessaire de parvenir à une expression nationale et à forte visibilité sociale de revendications à base sociales et politiques. Il s’agit de refuser de se laisser enfermer dans des débats culturalistes et/ou essentialistes dans lesquels ils acceptent une place d’un « autre » différent. Les seconds ont également un rôle crucial. Il s’agit, pour les membres progressistes du groupe majoritaire, de prendre une parole de refus des inégalités et des dominations, en rompant entièrement avec les logiques intégrationnistes et culturalistes qui sous-tendent malheureusement encore beaucoup des analyses et des prises de paroles.

Ces deux expressions sont nécessaires pour repolitiser un débat qui est culturalisé de manière non innocente. Sans ces deux expressions s’entraînant dialectiquement l’une l’autre, il faudra ce résoudre à une montée d’une mentalité de petit blanc qui s’exprimera dans les urnes et qui invalidera les luttes sociales nécessaires pour inverser le cour libéral actuel. Nous sommes à un tournant social et politique de la société française. Deux hypothèses sont envisageables. Soit nous parvenons à resituer le débat et les revendications sur le terrain social et politique. Soit nous seront dans une situation similaire à celle des Etats-Unis dans lesquels la hiérarchie des couleurs et l’héritage esclavagiste (ou, en ce qui nous concerne, l’héritage colonial) s’inscrira dans des systèmes de production et de reproduction pour donner naissance à une hiérarchie sociale. Il y a plus de vingt ans, les « marcheurs de l’égalité » tentaient de politiser et de visibiliser un débat occulté. Cette démarche reste d’une étonnante modernité.

P.-S.

Ce texte est paru dans la revue Contretemps en mai 2005

Notes

[1] O. Masclet, La gauche et les cités. Enquete sur un rendez-vous manqué, La dispute, 2003

[2] Cf. notamment S. Bouamama, DIx ans de marche des Beurs. Histoire d’un mouvement avorté, Desclée de Brouwer, 1994