Le fait migratoire et ses conséquences sont progressivement devenus, au cours des trois dernières décennies, un objet central du débat politique (surtout en période électorale ou préélectorale, c’est à dire en quasi-permanence) et un thème non moins récurrent des discours médiatiques. L’instrumentalisation politique et la sur-idéologisation par le Front National [2] des questions liées à l’immigration est pour beaucoup dans le développement de cette centralité politique et idéologique. Les travaux sociologiques et historiques sur l’immigration et les questions qui lui sont liées se sont pour leurs parts développés depuis la décennie 80. L’évolution de la recherche a donc été simultanée à ce contexte sur-idéologisé. Il n’est dés lors pas étonnant de constater une difficulté importante à l’émergence et au développement d’une véritable sociologie des processus migratoires et encore plus d’une sociologie des relations interethniques en France. Les débats contemporains autour du « foulard » en France soulignent la permanence de la sur-idéologisation qui, de ce fait, devient en elle même un véritable objet de recherche.
Notre objectif dans ce texte n’est pas de produire un état des lieux exhaustif des travaux sur l’immigration, sur les relations interethniques et sur les discriminations. En premier lieu parce que ce genre de synthèse a déjà été produit de manière satisfaisante, même si l’évolution rapide des travaux de recherche nécessite une actualisation régulière [3]. En second lieu parce que la recherche dans ce domaine souffre, selon nous, d’une non-clarification des paradigmes, elle-même en lien avec le contexte ci-dessus évoqué. L’urgence théorique se trouve en conséquence, pour nous, dans la compréhension des blocages au développement du savoir sur ces thèmes, dans l’éclaircissement des paradigmes et dans la mise en évidence des raisons et des enjeux de la domination de tel ou tel paradigme.
Sur quel héritage s’appuyer ?
Jusqu’à la décennie 80, l’immigration est quasi-absente des recherches sociologiques et historiques. Elle semble être un domaine réservé à l’économie et à la démographie. Le monopole de la science économique n’était que le reflet d’une perception de l’immigré réduite à son statut de travailleur en transit. Abdelmalek Sayad [4] a dans ce domaine fait œuvre de pionnier, en mettant en exergue la myopie [5] généralisée consistant à occulter que « toute migration à vocation au peuplement » . Le monopole démographique pour sa part maintenait le caractère « transitoire » de l’immigration, celle-ci étant amenée à se « fondre » dans le « peuple français », postulé homogène [6] la force du fait de l’efficacité du « creuset français » ou du « modèle français d’intégration » .
Cette prédominance des approches économiques et démographiques est à la fois reflet de la place de l’immigration dans notre société et productrice de celle-ci. Elle détermine également les choix des paradigmes dans les autres sciences sociales. Considérée comme « transitoire » soit du fait du retour au pays, soit du fait de son assimilation, l’immigration ne pouvait être approchée qu’à partir du paradigme de « l’adaptation culturelle ». L’approche culturaliste, dans ses différentes versions, contribuera ainsi à occulter la nécessité d’une prise en compte (politique, théorique et pédagogique) d’une hétérogénéité ethnique et culturelle grandissante et durable de la société française, produisant, ce faisant, un obstacle supplémentaire et de taille au développement d’une « sociologie des relations interethniques », des facteurs de domination qui marquent ces relations et des discriminations qu’ils produisent-reproduisent, des comportements sociaux que ces dernières font émerger comme le « foulard » par exemple.
Les raisons du silence scientifique
L’absence d’intérêt des sciences sociales sur l’immigration en général, et sur les relations interethniques en particulier, est le résultat d’une série de causes s’entretenant l’une l’autre et faisant système. Ce caractère systémique est, selon nous, un indicateur du caractère de « révélateur social » de l’immigration dans la société française [7]. Sans être exhaustif, il n’est pas inutile de rappeler quelques unes de ces raisons dans la mesure où elles contribuent, encore aujourd’hui, à freiner la dynamique de recherche ou à l’orienter en direction de certains paradigmes dominants :
Des causes historiques liées à la construction nationale française. Les travaux de Suzanne Citron [8] sur l’enseignement de l’histoire ont mis en évidence la tendance à la destruction des altérités internes dans le processus de construction nationale français. La confusion entre unité politique de la nation et unicité culturelle [9] a été, selon elle, prédominante au sein des élites de la Révolution française et surtout de la Troisième république [10]. Nous avons tenté de montré dans d’autres travaux [11] les conséquences de cette construction nationale spécifique : méfiance exacerbée vis-à-vis de toute expression des minorités culturelles internes, considérées comme des menaces à l’unité nationale ; formalisation d’un « modèle français d’intégration » centré sur la hantise de l’assimilation ; prédominance du culturalisme comme grille de lecture dominante des « obstacles à l’intégration » ; sur-idéologisation des questions de l’immigration ; tabou social, politique et théorique à l’endroit des relations interethniques ; etc. Les travaux de socio-histoire de Gérard Noiriel [12] soulignent pour leur part le lien étroit entre la construction de l’Etat-nation en France et le développement politiquement et institutionnellement construit du clivage entre les français et les étrangers. La dialectique exclusion / inclusion, dominant / dominé, tend à être politiquement déplacée, dans un souci de gestion des rapports entre classes sociales, en direction du clivage français / étranger.
Des causes historiques liées à l’histoire coloniale. Le rapport à l’immigration s’est également construit à partir de l’irrigation de l’ensemble de la société française (y compris le domaine de la recherche bien entendu) par le projet colonial. Les travaux de Claude Liauzu [13], en mettant en évidence, les liens entre la « pensée des Lumières » et le rapport aux autres civilisations, soulignent les bases d’un très large consensus, dépassant les clivages politiques habituels, sur le projet colonial. La problématique du retard historique s’installe « naturellement » comme mode d’approche de l’autre et de ses différences. Elle débouche sur des conclusions en terme « d’œuvre civilisatrice » et sur une réflexion culturaliste (une fois dépassé le moment du racisme biologique) à l’endroit des fameux « obstacles culturels à l’intégration » qui ont fait couler beaucoup d’encre et inspiré des décennies de politiques publiques. L’œuvre non résumable d’Abdelmalek Sayad ouvre de nombreuses pistes de recherches fécondes sur toutes les conséquences de la prise en compte du fait colonial dans l’entreprise d’analyse des questions liées à l’immigration [14].
Des obstacles épistémologiques. Ceux-ci sont liés à la domination d’une approche particulière du marxisme et du structuralisme dans les sciences sociales des décennies 60-70. L’approche économiciste du marxisme a contribué à ne considérer l’immigration que comme fait économique, et les immigrés que comme simples forces de travail. Comme le souligne Jocelyne Streiff-Fenart [15], cette approche disqualifie l’ethnicité en ne la présentant que comme un déguisement des conflits de classes. Alors qu’aux Etats-Unis et dans l’ensemble du mode anglo-saxon, les recherches tentaient d’approfondir les liens complexes entre « classes et races » pour, en particulier, saisir les discriminations particulières touchant la partie issue de l’immigration du monde ouvrier, les recherches françaises ont ignoré pour une large part cette réflexion. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de s’interroger sur le lien entre cette tendance économiciste et la lecture que nous donne Liauzu de la pensée des Lumières et de ses conséquences. Une grande partie de la gauche française s’est en effet construite à partir de cet héritage des Lumières, non analysé de manière critique. De la même façon, le structuralisme a contribué à l’occultation des relations interethniques dans les sciences sociales. Comme le souligne Jocelyne Streiff-Fenard, le structuralisme est peu compatible avec l’aspect inévitablement dynamique de l’objet inter-ethnique.
Des obstacles institutionnels et politiques. Les raisons évoquées plus haut se traduisent dans le monde de la recherche par une détermination forte du champ de la recherche, conduisant à rendre illégitime certains paradigmes et à en rendre d’autres dominants. En premier lieu, cet héritage conduit à une centration sur les catégories juridiques d’étranger et de national, occultant ainsi l’ensemble de la question des discriminations touchant les Français issus de l’immigration [16]. La polémique soulevée par le travail de Michèle Tribalat indique le caractère encore prégnant de cet héritage. Quelle que soit l’opinion sur les thèses de Tribalat [17], son travail a pu servir à souligner l’ampleur des discriminations vécues, que ne peuvent pas prendre en compte les statistiques construites à partir de la nationalité.
En second lieu, comme le souligne Abdelmalek Sayad, cet héritage conduit à une marginalisation des recherches sur l’immigration et les relations inter-ethniques : domaines de recherches peu valorisants pour la « carrière » de sociologue, faible nombre de laboratoires, sousreprésentations dans les appels d’offres de recherche (ou alors cantonnement dans l’orientation culturaliste), etc. Comme le souligne Sayad [18], nous restons en présence d’un « objet mineur » . De même Lorenzo [19] a raison, selon nous, d’insister sur le constat que « l’on ne fait pas carrière avec l’immigration » . Enfin Marco Martiniello [20] constate à juste titre que l’essentiel des recherches sur l’immigration et les relations interethniques restent le fait de chercheurs issus de l’immigration.
Ces quelques grilles d’analyses des obstacles au développement de la recherche sur l’immigration et les relations interethniques sont à la fois non-exhaustives et suffisantes pour comprendre les lenteurs et les orientations dominantes sur ces objets.
Les avancées pionnières et leurs négations
Nous ne partons pourtant pas de rien. Plus exactement, nous assistons depuis la décennie 80 à une négation des acquis de la recherche des décennies 60 et 70. Paradoxalement, ce recul de l’intérêt pour l’objet est contemporain d’une visibilité sociale plus grande de la diversité culturelle de la société française. La Marche pour l’Égalité de 1983 et le mouvement associatif qu’elle suscite visibilisent les enfants de l’immigration pour la plupart de nationalité française.
Cet événement social souligne la caducité du critère juridique de nationalité pour saisir le réel social dans sa complexité et sa diversité. Les revendications et mots d’ordres de cette marche dénoncent à la fois l’inégalité sociale et le refus d’une prise en compte de la pluralité de la société française. Les débats qui parcourent cette marche et qui lui succèdent posent la question de l’organisation des minorités qui se considèrent comme opprimées. Le mot tabou de « minorité ethnique » est utilisé sans complexe pendant cette période par les jeunes marcheurs dans le même temps où ils revendiquent d’être français et citoyens à part entière. Le mot intouchable d’ « intégration » est remis en cause par ces jeunes acteurs qui lui reprochent de les mettre sans cesse en « illégitimité de présence » par un doute permanent sur leur « intégration » . La fin de la décennie 80 se termine avec un retour en force de la logique intégrationniste qui referme le couvercle des avancées théoriques des décennies 60 et 70 et des mouvements sociaux des jeunes français issus de l’immigration de la décennie 80.
C’est à la faveur de « l’affaire du foulard » que s’opère le retour des thématiques intégrationnistes, présentant de nouveau comme un danger pour la nation toute expression d’une particularité ou d’une spécificité. La période est ainsi révélatrice de la dépendance des recherches sur la question avec le champ politique. C’est généralement en réponse aux besoins concrets des politiques publiques que se construisent ces recherches. Leurs résultats sont dés lors en grande partie déterminés par la manière dont les politiques publiques posent les problématiques de recherche et / ou les orientent au travers des cahiers des charges. La domination du paradigme intégrationniste dans le monde politique suscitera ainsi des recherches à dominante intégrationniste. Nous étions bien en présence de ce que Sayad a justement nommé une « problématique imposée » [21].
Pourtant, il convient de rappeler que A. Michel [22] présente en 1962 la France comme un des pays (à côté de l’Angleterre et des Etats-Unis) dans lesquels la « sociologie des relations raciales » devrait connaître un développement important. Roger Bastide [23], pour sa part, fait le point sur les acquis de la recherche française en la matière. Il met en évidence des dimensions qui seront largement occultées au cours de la décennie 80, et qui commencent tout juste à être redécouvertes aujourd’hui. Son bilan des recherches sur les relations ethniques est publié dans une revue au titre évocateur : Ethnie. Il y souligne les aspects suivants :
- L’importance de la prise en compte du fait colonial comme déterminant des relations inter-ethniques ;
- La nécessité de penser ce fait colonial comme fait de domination reproduit, entre autres, par les préjugés et les discriminations ;
- L’affirmation d’une posture anti-culturaliste. Les modalités des relations interethniques ne sont pas issues des « distances culturelles » ou des « valeurs culturelles » mais sont des résultats sociaux liés aux processus de dominations ;
- La définition de l’objet « relation ethnique » comme étant l’étude de la production sociale des différences ethniques, et non comme étude de la relation entre « ethnies » ou « cultures » .
Ces acquis sont encore d’une grande modernité au regard des productions actuelles sur l’immigration et de la domination des paradigmes culturalistes et intégrationnistes dans les mondes médiatique et politique. Au même moment où il s’avérait nettement que l’immigration postcoloniale était, comme l’avait souligné Sayad, une immigration de peuplement, les recherches françaises refusaient majoritairement l’objet interethnique [24].
