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La domination adulte

Critique d’un pouvoir incontesté

par Julien Barnier, Juin 2010

Une domination sociale n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle
nous apparaît comme « naturelle » et demeure en grande partie
invisible. Les multiples rapports de domination qui structurent notre
vie sociale sont visibles à des degrés divers : certains sont connus
et reconnus (la domination masculine par exemple), d’autres ont été
mis en évidence mais restent en partie cachés (on pourra citer la
domination culturelle et symbolique). On sait aussi que mettre au jour
un rapport de domination ne suffit en rien à le faire disparaître,
mais c’est pourtant une étape nécessaire : il faut prendre conscience
de quelque chose pour pouvoir commencer à lutter contre. Or il existe au moins un type de domination qui reste aujourd’hui presque totalement invisible, que nous côtoyons pourtant tous les jours, et pour lequel nous avons tous été à la fois dominé et dominant : il s’agit de la domination exercée par les adultes sur
les enfants.

Énoncer qu’il existe un rapport de domination des adultes sur les
enfants peut sembler à la fois une évidence et une absurdité : une
évidence, car on ne saurait nier que la position d’adulte confère
globalement une position d’autorité sur celle d’enfant ; une
absurdité, car cette position nous apparaît comme normale, naturelle
et même positive. Elle s’appuie de plus sur des caractéristiques
« objectives » : les enfants sont objectivement « dépendants »,
« fragiles », ce sont des « êtres en cours de formation » qu’il convient
donc de « protéger », « d’éduquer », « d’encadrer », etc.

Il existe pourtant des signes clairs qui permettent de montrer que ce
rapport adulte/enfant est bien un rapport de domination, qui plus
est particulièrement violent.

Le statut inférieur accordé aux enfants est d’abord présent dans la
manière de les nommer. L’enfant, étymologiquement, est celui « qui ne
parle pas ». Il appartient au monde des « petits ». Jusqu’à l’âge de sa
majorité, il est considéré comme un être « mineur ». Par ailleurs, la
plupart des appellations utilisées pour le désigner sont de l’ordre du
péjoratif : gosse, gamin, morveux, chiard... Et celles-ci sont souvent
considérées comme des insultes quand elles sont appliquées à des
adolescents ou des adultes (« bébé », « gamin », « ne fais pas l’enfant »,
etc.) [1].

Objectivement, l’enfant est évidemment dans une situation de
dépendance quasi totale vis-à-vis des adultes, et en particulier de
ses parents : pas de ressources propres, pas d’indépendance possible,
pas de droit de regard sur les décisions le concernant, y compris
jusqu’à un âge avancé. Une fois scolarisé il est soumis à des horaires
et à une charge de travail très importants, comparables à ceux endurés
par beaucoup d’adultes dans leur vie professionnelle. En-dehors de
l’école il n’est jamais totalement maître de son temps et de ses
activités car c’est en général toujours l’organisation et la volonté
des adultes qui l’emportent (« on doit partir, tu joueras plus tard »).

Typique de nombre de relations de domination, cette dépendance est
d’ailleurs totalement « renversée » dans certains discours : on parle
ainsi « d’enfant-roi » ou « d’enfant-tyran », tout comme on insinue
parfois que les chômeurs sont des privilégiés ou que les immigrés sont
coupables de « racisme anti-français ».

Une vision profondément négative de l’enfant

Les enfants bénéficient parfois d’une valorisation sur des aspects
secondaires et limités, en général basée sur des attributs physiques ou
des comportements conformes aux attentes : on les jugera « mignons »,
« adorables », « gentils », « polis », « bien élevés ». Mais ces valorisations
temporaires masquent en réalité une vision extraordinairement négative
de l’enfant, et ce dès sa naissance. Dans la plupart des discours
(médicaux, éducatifs, psychologiques), l’enfant est considéré comme un
être qui va « chercher la faille », « tester les limites », et qui, si on ne
lui impose pas un cadre contraignant, va « en profiter », accumulera les
bêtises et les comportements égoïstes. Héritage d’une tradition
judéo-chrétienne et psychanalytique [2], cette vision fait croire à un enfant porteur de
« vices » ou de « pulsions », qu’il va falloir redresser et corriger par le
biais d’une éducation rigoureuse. Ainsi, dès les premiers instants, le
bébé qui pleure sera accusé de « comédie » et de tentative de manipulation
auxquelles il ne faut pas céder, sous peine d’être par la suite
totalement débordé et, à la limite, transformé en esclave de son propre
enfant.

On trouverait sans doute là de nombreux parallèles avec d’autres formes
de domination : on pourra citer les femmes, souvent réduites à leurs
attributs physiques, et dont l’image reste souvent très négative
(historiquement comme sources de péchés ou de tentations, aujourd’hui
encore comme susceptibles de séduction, de manipulation ou de « bêtises »
comme des dépenses excessives et futiles, etc.) ou les classes
populaires, parfois valorisées pour divers attributs secondaires (le
franc-parler, la convivialité, la force de travail...) mais
fondamentalement extrêmement stigmatisées et implicitement soupçonnées
de propension à la violence ou au racisme [3]. Une domination a en effet toutes les chances de
paraître légitime si elle fait passer le groupe dominé comme
potentiellement « dangereux ».

La position dominée des enfants s’exprime aussi à travers la non prise
en compte, voire la négation de leur parole et des besoins qu’ils
peuvent exprimer. Bien souvent ces besoins ou envies sont considérés
comme des « caprices », donc comme des demandes qui n’ont pas de valeurs
en elles-mêmes. Un enfant qui a très envie d’une console de jeux se
verra souvent accusé de « caprice ». Un adulte souhaitant acheter un
iPhone, beaucoup moins (encore que cette probabilité augmentera
fortement s’il s’agit d’une femme).

Cette notion centrale de « caprice » commence d’ailleurs très tôt, y
compris pour l’expression de besoins extrêmement fondamentaux (la
faim, le besoin de contact ou d’attention) par les nouveau-nés. Et
elle concerne également la négation du chagrin ou de la douleur : la
plupart du temps, lorsqu’un enfant tombe et se fait mal, les premiers
mots prononcés sont « ce n’est rien, ne pleure pas ». On se souviendra
d’ailleurs que jusqu’à récemment les bébés étaient opérés sans
anesthésie.

Enfin, la domination adulte s’exprime le plus brutalement par la
maltraitance dont les enfants sont souvent les objets. Au delà des cas
extrêmes (les victimes de viols ou de meurtres « passionnels » liés à des
séparations sont presque exclusivement des femmes ou des enfants), les
enfants demeurent le seul groupe social qu’on a légalement le droit de
frapper [4]. On accepte encore
aujourd’hui que les enfants soient battus, pour leur bien, comme on
acceptait hier que les femmes soient battues, pour les mêmes raisons.

Et cela sans parler des violences psychologiques : insultes, cris,
punitions, humiliations, qui sont monnaie courante à des degrés divers
et le plus souvent parfaitement tolérées.

Une domination centrale

Tenter de faire apparaître la relation adulte/enfant comme un rapport
de domination comporte une double difficulté : chaque argument peut
apparaître soit comme une évidence, soit être immédiatement réfuté, y
compris par soi-même, par l’idée que cet état de fait est peut-être
regrettable ou excessif, mais qu’il est nécessaire, sous peine de
conséquences négatives.

L’autre difficulté est qu’en tant qu’adulte, et encore plus en tant
que parents, nous devons prendre conscience de cette domination en
étant nous-mêmes dominants. Ceci passe alors par une remise en cause
personnelle et un travail permanent pour ne pas se laisser aller à ce
qu’on ferait souvent naturellement : se comporter avec ses enfants
d’une manière qu’on n’accepterait pas de la part d’un homme envers une
femme ou d’un patron envers ses employés.

Pourtant cette domination est une question particulièrement cruciale :
nous l’avons tous vécue en tant que dominés étant enfants. Nous avons
tous subis nombre de violences plus ou moins grandes, nous les avons
acceptées et elles nous apparaissent bien souvent, en tant qu’adulte,
comme nécessaires et positives. Or cette expérience et cette
acceptation de la domination jouent certainement un rôle dans sa
reproduction plus tard en tant qu’adulte, mais aussi dans son
application à d’autres contextes et vis-à-vis d’autres groupes sociaux.

Sur le plan politique, enfin, tout ou presque reste à faire. En effet,
à la différence d’autres types de dominations qui, à défaut d’être
réellement combattues, ont au moins acquis une certaine visibilité
(domination masculine, domination de classe, domination
hétérosexuelle...), la domination adulte et la place des enfants sont
des thématiques totalement absentes du champ politique. Les enfants ne
sont présents, y compris dans les programmes de gauche, que par le
prisme de l’école, de la santé ou des modes de garde. Avec une
difficulté supplémentaire : si le plus souvent les dominés peuvent
mener eux-mêmes le combat contre leur domination, dans le cas des
enfants c’est presque impossible...

Au-delà des luttes pour les « droits de l’enfant » ou la « protection de
l’enfance », qui visent en général à s’attaquer aux violences les plus
flagrantes, un véritable travail de mise à jour et de construction
politique est donc nécessaire si on souhaite aboutir progressivement à
la fin des violences et à une égalité de considération et de
traitement entre adultes et enfants.

Notes

[1] Pour une analyse plus détaillée on pourra se reporter au texte
L’enfance comme catégorie sociale dominée

[2] Pour une analyse historique
détaillée de la genèse de cette conception négative de l’enfant, voir
l’ouvrage d’Olivier Maurel, Oui, la nature humaine est bonne !, Robert
Laffont, 2009.

[3] Cf. la désormais célèbre
citation de Nicolas Baverez : « Pour les couches les plus modestes, le
temps libre, c est l alcoolisme, le développement de la violence, la
délinquance »

[4] Sur la question de la violence physique sur les enfants et de
son interdiction, voir le travail de l’Observatoire de la violence
éducative ordinaire

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