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La double peine est une structure mentale

À propos du devoir d’hyper-correction imposé aux immigrés et aux non-blancs

par Pierre Tevanian
29 septembre 2007

Le texte qui suit est extrait de La République du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, qui vient de paraître aux éditions La Découverte [1].

Deux poids, deux mesures : cette formule résume à elle seule les discours sur « la sécurité », « la condition des femmes », « la laïcité », « la mémoire » et « la liberté d’expression » [2] que nous assènent matin, midi et soir, les élites politiques françaises et leurs compères éditorialistes… Silence sur la délinquance patronale et policière (et en particulier sur les violences et discriminations racistes), inflation verbale sur la petite délinquance de rue et les « caïds des quartiers ». Aveuglement ou indulgence pour le sexisme des Blancs, focalisation et surcroît de répression sur le sexisme des non-blancs. Indifférence à la symbolique sexiste des vêtements féminins « occidentaux », attribution unilatérale et univoque d’une signification sexiste au foulard dit « islamique ». Tolérance à l’égard des expressions religieuses juives et surtout chrétiennes, reformulation éradicatrice de la laïcité à l’égard de l’Islam. Culte des « grands hommes » qui ont « fait la France », et même passion « généalogique » pour « nos » racines « judéo-chrétiennes » [3], acceptation du « devoir de mémoire » à l’égard des victimes juives ou arméniennes, mais exaspération face au moindre retour critique sur le passé esclavagiste et colonial de la France. Défense acharnée de la « liberté d’expression » lorsqu’un Français catholique (Robert Redeker) insulte en bloc « tous les musulmans », indifférence voire approbation de la censure ou de la répression quand des Noirs ou des Arabes sont sujets et non objets de discours litigieux, ou ont le « mauvais goût » de siffler la Marseillaise…

Le racisme ne prend donc pas nécessairement la forme de la haine à l’égard du groupe racisé. Il suffit, pour qu’il y ait racisme, qu’il y ait, à l’égard d’une partie de la population, racisation – c’est-à-dire essentialisation, homogénéisation, et infériorisation – et inégalité de traitement aux dépens de ses membres. Une inégalité de traitement qui peut s’opérer en toute tranquillité et en toute « bienveillance », tant que les discriminés demeurent « invisibles » et silencieux – en d’autres termes : tant qu’ils acceptent ou font mine d’accepter leur sort (c’est ce que l’on nomme le paternalisme). La haine n’advient que dans des contextes particuliers : lorsque le statu quo inégalitaire est remis en question par des discriminés qui, en s’opposant, se posent comme des égaux [4].

Ce qu’il y a de redoutable dans cette inégalité de traitement, c’est qu’elle s’autorise des idéaux les plus légitimes (l’anti-sexisme, la laïcité, le refus des « éternelles rancoeurs » et la liberté d’expression) et qu’elle peut ainsi asseoir sa légitimité sur des griefs réels. Il n’est en effet pas difficile de trouver des Noirs ou des Arabes sexistes, obscurantistes, anti-laïques, rancuniers ou intolérants, puisque ces comportements existent dans toute la société française : tous les milieux, toutes les classes sociales, tous les groupes ethniques.

Le « deux poids, deux mesures » joue alors à deux niveaux. D’une part une généralisation, qui suffit à faire de chaque violence sexiste commise par un « non-blanc » un « phénomène » représentatif, symptomatique, significatif du « sexisme en milieu immigré » ou du « patriarcat arabo-musulman », ou d’un mail de menaces contre Robert Redeker la manifestation du « problème de l’Islam avec la liberté d’expression ».

D’autre part, une hypersensibilité, une plus grande susceptibilité, un « seuil de tolérance » moins élevé face aux fautes – ou simplement aux écarts – des racisés, et donc une propension à davantage s’indigner et à davantage sévir. Les blagues sexistes des « blancs » sont spirituelles, « bon-enfant » ou seulement « un peu lourdes », les blagues sexistes des « non-blancs » sont inacceptables, car révélatrices d’un sexisme systémique et brutal. La violence conjugale d’un « blanc » est recouverte d’un voile pudique et perçue comme une anomalie purement individuelle, celle d’un « arabo-musulman » provoque un sentiment unanime d’horreur et de réprobation. Le prosélytisme zélé d’un musulman est nécessairement annonciateur d’un obscurantisme, d’un cléricalisme et d’une guerre totale contre la laïcité, alors que tous les autres groupes (religieux, associatifs, politiques, économiques) peuvent sans inquiéter outre mesure pratiquer le prosélytisme, qui est l’autre nom de la vie démocratique. Le foulard des jeunes femmes musulmanes est un symbole insupportable là où l’on tolère sans aucun problème tous les autres « signes » religieux », tous les autres « couvre-chefs » et toutes les autres tenues féminines. Le Noir ou l’Arabe qui interpelle le Français blanc sur le passé colonial et esclavagiste confond de manière inadmissible le passé et le présent, alors qu’il est de bon ton pour le Blanc de se prévaloir des grands hommes du passé. Enfin, les propos antijuifs d’un Dieudonné suscitent à juste titre une réprobation – et même un tollé général, et un bruit médiatique assourdissant [5] – là où des propos antimusulmans au moins aussi radicaux tenus par un philosophe blanc et de confession catholique (Redeker, toujours) sont défendus, voire admirés, comme une manifestation « courageuse » et « politiquement incorrecte » de la « liberté d’expression »…

Les exemples pourraient être multipliés à l’infini. Mais ce qui importe, c’est plutôt d’en reconnaître, pour la combattre, la structure générale, qui est celle de la double peine. En effet, de même qu’il est légitime de punir un vol, une agression, un viol ou un homicide, mais qu’il n’est pas légitime de punir plus un étranger et moins un Français, il est aussi légitime de combattre le sexisme, de défendre la laïcité, de se prémunir contre les « excès de la mémoire » dont parlait Nietzsche et de maximiser l’effectivité de la liberté d’expression, mais il n’est pas légitime de réprouver et sanctionner le sexisme, le fanatisme religieux et les propos rancuniers ou intolérants des étrangers davantage que ceux des Français, et ceux des Français « issus de l’immigration » davantage que ceux des Français dits « de souche ».

Cette inégalité face au droit à l’erreur, dont l’emblème est la double peine, est sans doute la forme la plus répandue, la plus banale et la plus quotidienne du racisme – plus encore que l’inégalité de traitement de l’excellence, dont l’emblème est le refus d’embauche du Noir ou du Maghrébin qui présente un CV parfait. Elle est plus répandue, tout d’abord, parce que l’imperfection et l’erreur sont plus fréquentes que la perfection et le « parcours sans faute », chez les Arabes et les Noirs aussi bien que chez les Blancs ou que chez n’importe quel être humain. Elle est aussi plus répandue parce qu’elle opère y compris chez ceux qui reconnaissent l’excellence et acceptent d’embaucher un Noir ou un Arabe « irréprochables ». Y compris chez eux, ou chez beaucoup d’entre eux, le moindre retard, la moindre faute professionnelle ou le moindre « accrochage » rompt le charme et prend des proportions qu’il ne prendrait pas avec un Blanc.

En d’autres termes, la double peine est, dans notre société, beaucoup plus qu’une loi injuste parmi d’autres : c’est une structure mentale. Comme l’a souligné Abdelmalek Sayad [6], le principe légal de la « double peine » incarne – et de ce fait transmet – l’idée d’une légitime dérogation au principe d’égalité dès lors qu’on a affaire à des étrangers – ou, par extension, à des Français « venus d’ailleurs ». La symbolique est suffisamment claire et implacable pour que tout le racisme républicain s’y adosse : un même délit, une peine pour le Français, deux peines pour l’étranger, à qui l’on rappelle par la même occasion [7] qu’il n’est « pas chez lui ».

C’est d’ailleurs ce caractère structurant de la double peine qui explique pourquoi ni la gauche [8] ni la droite (malgré les « amendements Sarkozy » [9]) n’osent l’abroger purement et simplement, comme il conviendrait pourtant de le faire si l’on prenait vraiment au sérieux le principe d’égalité (à travail égal, salaire égal, et à faute égale, peine égale). Le consensus pro-double peine révèle, mieux sans doute qu’aucun autre, la profonde contradiction d’une république qui professe l’égalité, se proclame aveugle aux identités et prétend n’évaluer et rétribuer les individus qu’en fonction de leurs actes, mais qui dans le même temps construit des identités (Français et Étranger) et institue entre elles une irréductible inégalité de traitement.

P.-S.

Ce texte est extrait de La République du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, paru le 6 septembre 2007 aux Éditions La Découverte

Pierre Tevanian participera à une Rencontre autour de ce livre organisée par le Collectif des Indigènes d’Île de France :

Le vendredi 5 Octobre 2007 à 19 heures

À la Maison verte, 127-129, rue Marcadet, Paris 18e

Métro Lamarck-Caulaincourt (Ligne 12)

Les organisateurs assureront sur place de quoi rompre le jeûne du Ramadan pour les jeûneurs

Notes

[1] En voici la quatrième de couverture : Féminisme, laïcité, devoir de mémoire, liberté d’expression, droit au blasphème et à la critique des religions… De ces principes incontestables, la classe politique française, le microcosme intellectuel et les grands médias font aujourd’hui un usage particulièrement retors.
Au travers de « débats » mal posés – l’ « insécurité », les « tournantes en banlieue », le « problème du voile islamique », la « repentance coloniale », l’« impossibilité de critiquer l’Islam » – ils construisent un même ennemi, ou un même bouc émissaire : le jeune issu de l’immigration postcoloniale et de culture musulmane. Car c’est bien lui, au final, qui se retrouve toujours accusé de menacer la sécurité des biens et des personnes, la condition des femmes, la laïcité de l’école, la fierté nationale et « notre tradition libertaire ».
Pierre Tevanian montre en somme, citations à l’appui, que le féminisme, la laïcité, la mémoire et la liberté d’expression sont devenus, dans un nombre croissant de discours politiques et médiatiques, les métaphores d’un racisme qui ne dit pas son nom. Il montre qu’au sein même de la République se construit peu à peu une véritable culture du mépris.

[2] Ces quatre thématiques, analysées comme « métaphores du racisme républicain », font chacune l’objet d’un chapitre dans La république du mépris, qui vient de paraître aux éditions de La Découverte.

[3] Sur le caractère historiquement fragile et idéologiquement douteux de l’entité « judéo-christianisme », cf. les critiques de Laurent Lévy (Le spectre du communautarisme, Editions Amsterdam, Paris, 2005) et Sophie Bessis (L’Occident et les autres, Editions La Découverte, Paris, 2001).

[6] Cf. Abdelmalek Sayad, « Immigration et “pensée d’État” », dans La double absence, Editions du Seuil, Paris, 1999

[7] Et par la nature de la seconde peine : une expulsion et une interdiction du territoire français.

[8] Ségolène Royal a clairement dit, lors de sa campagne présidentielle, qu’elle ne comptait pas abroger la double peine.

[9] Cf. Stéphane Maugendre, « Sarkozy et la double peine : une réforme de dupes », www.lmsi.net. Il est significatif que Nicolas Sarkozy, qui se vante volontiers d’avoir « supprimé la double peine » lorsqu’il doit répondre d’accusations de racisme, a été le premier à réaffirmer la logique de la double peine lors des émeutes de novembre 2005, en exigeant publiquement l’expulsion immédiate des émeutiers étrangers.