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La fabrique des damnés

Réflexions sur l’éducation nationale à Mayotte

par Raya
6 juillet 2018

Entre inconscient colonial et violence symbolique, Mayotte peine à trouver un équilibre social. À des années lumières du doux fantasme selon lequel chacun s’émanciperait par l’école, l’éducation dans sa conception actuelle représente tout au plus un obstacle supplémentaire au développement, tant elle passionne plus pour sa valeur pécuniaire que pour ses apports intellectuels.

En 1818 eut lieu, dans le domaine de l’enseignement, une singulière expérience intellectuelle dont Jacques Rancière nous rend compte dans son célèbre « Maitre ignorant ». Joseph Jacotot, lecteur de littérature française à l’université de Louvain, se trouvait face à des étudiants souhaitant apprendre le français mais qui ignoraient tout de la langue de Molière.

La tache était d’autant plus ardue que cet expérimenté professeur ne maitrisait pas beaucoup plus la langue maternelle de ses étudiants, à savoir le Flamand. Comment faire dès lors pour transcender cette barrière de la langue, qui revêt a priori tous les aspects de l’obstacle infranchissable. Face à une situation pour le moins inédite, Jacotot entreprit de se fier aux joies de la sérendipité.

Il se publiait en ce temps là une version bilingue (français flamand) des Aventures de Télémaque : le professeur demanda donc à ses élèves de se le procurer avec pour objectif d’apprendre le français à partir de la traduction flamande. Une fois achevée la lecture du livre de Fenelon, les étudiants devaient rendre compte en français de ce qu’ils avaient appris de ce petit traité de sagesse politique destiné à l’éducation des princes. Jacotot, dont l’expérience professionnelle ne laissait rien indiquer de ce tournant résolument heuristique dans la manière d’enseigner, s’attendait à un résultat au mieux médiocre. Il n’en fut rien, point de barbarisme, et encore moins d’erreurs factuelles, mais un propos aussi clair que ce que la plupart des Français auraient pu proposer. Contre toute attente, des étudiants n’ayant reçu aucun enseignement de base d’une langue étrangère parvenaient à s ’exprimer dans ladite langue.

Alors suffit-il de vouloir pour pouvoir ? L’intercession du professeur est-elle nécessaire en vue de l’apprentissage de nouveaux savoirs, autant de problématiques que soulève cette drôle d’aventure, et auxquelles nous ne pouvons malheureusement pas répondre ici. Si nous avons pris le soin de vous compter cet épisode de la vie de M. Jacotot, c’est que celui-ci est riche en enseignement pour quiconque s’intéresse à la question de l’enseignement à Mayotte. Sur ce territoire comorien illégalement occupé par l’ancienne puissance coloniale, l’éducation nationale a vocation à dispenser le même enseignement que celui que reçoivent les petites têtes blondes du Périgord ou du Finistère. C’est ainsi qu’à chaque début d’année scolaire, un contingent d’enseignants (confirmés ou non) est recruté pour faire face à l’explosion démographique de l’ile [1]. Fraichement diplômé, fonctionnaire en fin de carrière ou encore personnel totalement étranger au monde de l’enseignement cohabitent et composent cet agrégat hétéroclite que l’on appellera ici Corps enseignant.

Dans l’écrasante majorité des cas, ces nouveaux venus ne maitrisent pas la – ou devrions nous plutôt dire les – langue.s locale.s. Ils se retrouvent donc, en classe, confrontés à la même situation que notre cher Jacotot. Il s’agit d’inculquer le français, à un public dont le français est souvent au mieux qu’une langue seconde. Néanmoins, là ou Jacotot avait pu bénéficier d’une grande latitude dans son action, ici il n’y a que peu de place pour une approche heuristique dans la transmission du savoir : plutôt une novlangue administrative, élaborée par le tout puissant Vice-Rectorat, destinée à donner l’illusion que l’institution étatique saisit pleinement les enjeux de l’enseignement dans un territoire au plurilinguisme aussi prononcé. Nombreux sont ceux qui très vite se trouveront submergés par l’écart grandissant entre l’ampleur de la tache et les moyens humains et matériels mis à la disposition de ceux ayant la lourde tache d’assurer l’éducation d’élèves vivant très souvent dans une précarité extrême. C’est que, sur l’île aux parfums, l’éducation, comme tant d’autres secteurs, n’est qu’une mascarade dont le principal objectif est de professer la théodicée – ou la sociodicée – de la présence française sur l’île.

Une tartufferie qui mériterait d’être dénoncée par l’ensemble du corps enseignant, ou devrions-nous plutôt dire par l’ensemble des mercenaires de l’éducation, plus préoccupés par la recherche du bon compromis entre exotisme et régime fiscal avantageux que par l’éducation des élèves dont ils ont la charge. L’école publique ici n’est qu’un espace de rétention parmi d’autres. Il s’agit, et là je cite un inspecteur d’académie :

« de débarrasser les rues de ces jeunes qui tombent un peu trop facilement dans la délinquance, car après tout nous n’en ferons pas des polytechniciens ».  [2]

Occuper, divertir, surveiller : voilà le triptyque censé rythmer nos journées. Le socle commun de compétences ? Ils sont bien trop arriérés pour pouvoir assimiler les sacrosaints programmes, dixit le baron de circonscription – et puis pour ça il faudrait une politique éducative digne de ce nom, adaptée aux spécificités locales et surtout dépouillée du dogmatisme universaliste. Car non contente d’être cet espace d’embrigadement des corps, l’école est aussi le lieu privilégié de destruction des schèmes culturels des autochtones. Pour reprendre une expression chère à Fanon, elle est une véritable fabrique de « damnés » dont nous sommes, en tant que professeurs, les contremaitres plus ou moins zélés. Nous accueillons des élèves animés du désir de s’extirper de l’âpreté de leur quotidien, et nous en faisons des êtres « à cheval entre le néant et l’infini ». Si nous étions un brin cyniques, nous pourrions nous réjouir de notre présence sur un territoire rendant possible l’étude de l’inconscient colonial qui irrigue les relations entre la France et « ses » DOM, mais du cynisme à la collaboration il n’y a malheureusement qu’un pas, que nous craignons de franchir.

Notes

[1] Un état de fait qui inspira ce regrettable mot à un vice-recteur : « La construction scolaire ne peut suivre l’utérus de la femme maoraise. » (cf. http://www.lepoint.fr/societe/apocalypse-mayotte-15-12-2011-1408165_23.php)

[2] Propos d’un inspecteur d’académie, tenu lors d’une réunion d’information pour les enseignants néo-contractuels.