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La faute à l’enfant ?

La psychanalyse à l’épreuve la violence parentale (Quatrième partie)

par Igor Reitzman
6 août 2015

Freud, venu à Paris pour suivre les cours de Charcot, a beaucoup fréquenté aussi la Morgue. Il y a « vu des choses que la Science préfère ignorer » : des autopsies d’enfants massacrés par leurs parents. Dans sa pratique de médecin, il observe puis raconte dans des publications scientifiques que ses patientes névrosées évoquent toutes des violences sexuelles qu’elles ont subies, bien souvent de la part du père ou d’un autre parent proche... S’en suit un tollé dans le monde savant, qui lui fait comprendre qu’on n’incrimine pas impunément l’ordre familialiste et l’honneur des pères ou des oncles. Malgré le soutien de certain proches comme Sandor Ferenczi, la théorie dite de la « séduction » sera finalement abandonnée par le fondateur de la psychanalyse et par ses disciples, au profit de la désormais célèbre théorie de l’Oedipe, beaucoup moins inconvenante puisqu’elle renvoie sur l’enfant l’initiative d’un rapport libidinal, voire prédateur, à ses parents. C’est sur cet épisode que revient le texte qui suit, en interrogeant la légende dorée du mouvement psychanalytique, qui interprète ledit épisode comme un pur et simple « progrès » scientifique, coupé de son contexte et de ses implications socio-politiques.

Partie précédente

Certains voient le tout-petit comme l’image même de l’innocence. D’autres en ont une vision bien différente : « Il n’y a pas d’enfant innocent » affirmait déjà St-Augustin dans ses Confessions, et, quinze siècles plus tard, dans son Catéchisme de persévérance, l’Abbé Vendepitte [1], un contemporain de la psychanalyse naissante, lui apporte confirmation quand il affirme : « Il n’est personne en qui n’existent plus ou moins ces inclinations vicieuses ; et déjà même on les voit paraître chez les petits enfants à peine débarrassés de leurs langes : ils sont colères, gourmands, égoïstes, vaniteux, etc. » [2]. Freud va beaucoup plus loin puisqu’il affirme qu’il y a chez tout jeune enfant une disposition perverse polymorphe.

L’expression est souvent citée mais généralement hors de son contexte. Il faut relire le texte : « La disposition perverse polymorphe » [3] :

« Il est intéressant de constater que l’enfant, par suite d’une séduction, peut devenir un pervers polymorphe et être amené à toutes sortes de transgressions. Il y est donc prédisposé… »

Incohérences

La démonstration est un peu courte ! Avec la même structure, on pourrait écrire :

Il est intéressant de constater que l’enfant, par suite d’une formation, peut devenir contrôleur des poids et mesures. Il y est donc prédisposé…

Ou bien :

Il est intéressant de constater que le pétrole par suite d’une transformation, peut devenir du beurre ou du caoutchouc. Il y est donc prédisposé…

La formulation de Freud qui s’en prenait à l’ensemble du monde enfantin ne parlait que d’une prédisposition et il précisait que l’enfant pouvait devenir pervers à condition d’avoir subi une séduction. Dans la diffusion du dogme, ces réserves ont disparu. Si vous consultez le Grand Robert pour connaître la signification de polymorphe, la citation proposée est :

« L’enfant, selon Freud, est un pervers polymorphe. »

Et faites l’expérience auprès de ceux qui connaissent l’expression freudienne : les gens se souviennent de la perversité polymorphede l’enfant mais ils ont oublié ou ont toujours ignoré que cette qualification est – dans le texte – le fruit d’une séduction. Un fruit possible seulement, ce n’est donc pas un résultat inévitable.

S’en souviendraient-ils, cela supposerait alors un niveau d’information un peu plus élevé : par exemple, ils pourraient avoir connaissance de l’abandon par Freud en 1897, de la théorie dite de la séduction, et en conclure que le contexte cité plus haut est périmé et n’a plus qu’un intérêt historique. En d’autres termes, « par suite d’une séduction » ne serait plus que la butte témoin après abandon de la théorie de la séduction. Il n’y aurait pas eu de séduction mais seulement des fantasmes œdipiens.

Ce texte publié une première fois en 1905 n’a fait l’objet d’aucun remaniement dans les éditions suivantes. Puisque Freud croit désormais à la rareté des actes de séduction, on pourrait en conclure qu’à ses yeux, les enfants pervers sont rares. Dans cette perspective, la formulation du Robert est diffamatoire pour les enfants et risque de porter atteinte à la mémoire du grand homme dont la pensée est ici deux fois trahie. Il serait intéressant de savoir si les Sociétés de psychanalystes qui se réclament de lui ont fait les interventions nécessaires…

Révisionnismes

Dans les ouvrages hagiographiques, on se plait à souligner le caractère scandaleux de cette vision de l’enfant, en rupture avec l’image de l’enfant innocent qui existait jusqu’alors. Cette image bienveillante s’accorde mal avec l’emploi ordinaire du fouet, de la férule et du bâton.

En réalité, ce qui fit scandale dans l’Europe victorienne de la fin du dix-neuvième siècle, dans ce siècle d’or des bagnes d’enfants, dans cette société rigoriste et patriarcale, c’est la théorie de la séduction, une théorie qui révélait que des enfants avaient été victimes de pères incestueux appartenant à la bonne bourgeoisie.

La nouvelle théorie, au contraire, apportera enfin à Freud fortune et gloire. En 1902, 5 ans après le grand virage, l’empereur d’Autriche, François-Joseph, accorde à Freud le titre mérité de professeur extraordinaire. Une reconnaissance en effet extraordinaire dans cette société profondément antisémite, comme on le verra quarante ans plus tard.

Le triomphe de la causalité intra-psychique

Dans la nouvelle théorie, appelée celle-là à triompher dans l’ensemble du monde judéo-chrétien, la causalité intrapsychique (tout s’est passé à l’intérieur du psychisme de X) tend à remplacer la causalité inter-psychique (une action de Z est à l’origine des symptômes actuels de X) :

« Après l’abandon de la théorie de la séduction, puis la publication en 1900 de L’Interprétation des rêves, c’est le conflit psychique inconscient qui fut reconnu par Freud comme la cause majeure de l’hystérie. » [4]

L’attention du sujet doit être déplacée de la réalité matérielle (les maltraitances réelles) vers une réalité psychique inconsciente dont le psychanalyste est censé avoir la clef.

Tous les symptômes (par exemple les désirs sexuels du petit garçon de 3 ans pour ses parents, ses fantasmes meurtriers, et l’angoisse de castration qui en résulte) seraient donc produits par l’enfant lui-même. Et ses proches n’y seraient pour rien.

À cette autre scène, le sujet n’a pas accès directement, mais seulement par l’intercession de son psychanalyste qui sera auprès de lui le sujet supposé savoir. Savoir comment interpréter convenablement, c’est-à-dire de manière orthodoxe, ses rêves, ses lapsus, ses actes manqués, ses souvenirs douloureux nécessairement fantasmatiques si le parent y figure, il faut avoir été initié pour cela.

L’analyste est à notre inconscient ce que le prêtre est à la divinité. Le confesseur était aussi appelé directeur de conscience. Il est remplacé par le directeur d’inconscience ou plus exactement par le traducteur d’inconscient. Si sa parole est rare et discrètement sibylline, ses oracles longuement, pieusement médités n’en auront que plus de prix…

Dernière partie : La violence du psy

P.-S.

D’autres textes d’Igor Reitzman sont disponibles sur son site personnel.

Notes

[1] Publié avec la « chaude recommandation de l’archevêque de Cambrai » (9ème édition en 1903)

[2] Page 208

[3] Freud Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, 1962

[4] Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, article hystérie, p. 472