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La formation de la bourgeoisie progressiste

Conclusion de Good Neighbors (Première partie)

par Sylvie Tissot
3 novembre 2015

Good Neighbors étudie la manière dont un espace a été réhabilité et approprié par un groupe d’habitants bien plus aisés que ceux qui l’occupaient initialement, et ce sans réduire la gentrification aux logiques contemporaines du capitalisme ou aux pulsions répressives d’un groupe privilégié. Nous publions ici, en français, la version remaniée pour l’édition anglaise de la conclusion.

Dans un contexte historique marqué par l’héritage politique des années 1960, la désindustrialisation puis le retrait de l’Etat, il a fallu des engagements multiformes, touchant aux domaines classiques de la vie politique locale et de la culture, ou, de façon plus surprenante, à ceux de l’alimentation et des animaux domestiques, pour que, à Boston comme dans d’autres villes, des "taudis" se transforment en quartiers branchés. Mais ce livre n’a pas seulement pour objectif d’expliquer, en évitant les schémas simplistes, comment les centres-villes se métamorphosent. Partant des pratiques des habitants d’une grande agglomération des Etats-Unis, il s’agissait aussi de mettre au jour les transformations de la structure sociale elle-même, à travers l’émergence d’un groupe spécifique au sein des classes supérieures.

Des historiens et des sociologues des classes sociales ont, depuis plusieurs décennies, questionné le caractère économiciste de certaines lectures marxistes, qui occultent les processus, longs et non linéaires, de formation des groupes sociaux. Quelles que soient les conditions économiques objectives, « ce n’est que dans des cas rares, et plus précisément, dans les situations proprement révolutionnaires, dans la guerre civile, que des groupes apparaissent et disparaissent, avec armes et bagages », comme le note Luc Boltanski [1].

Si la question de la gentrification a suscité, comme on le soulignait en introduction, de nombreuses analyses critiques, ciblant ces nouvelles populations que seraient les « gentrifieurs », « hipsters » ou autres « nouvelles classes moyennes », les discussions gagneraient à intégrer ce précepte : c’est par un travail politique de mobilisation, s’opérant aussi à travers des expériences quotidiennes à documenter minutieusement, que se forment les classes, ou fractions de classe.

Comme le disait l’historien E. P. Thompson, « La classe ouvrière n’est pas apparue comme le soleil à un moment donné  » [2]. Pas plus que le capitalisme ne créé mécaniquement la classe ouvrière, le néolibéralisme ne fait surgir le gentrifieur. Des historiens partageant la même démarche se sont penchés, à l’autre bout de la hiérarchie sociale, sur la recomposition des classes supérieures, dont les délimitations et les identités cultuelles ne peuvent être posées a priori [3]. Procédant à un déplacement analogue, la monographie de Boston a permis de retracer les étapes de la formation d’un groupe, qui, sans appartenir aux franges supérieures de l’élite, davantage étudiées, marque aujourd’hui le paysage des grandes villes contemporaines à travers le phénomène de la gentrification : un soleil peut-être plus noir mais néanmoins lumineux, dont nous avons examiné le lever sur quelques décennies.

Les habitants du South End n’appartiennent pas à l’upper class, que l’on associe, dans le sens courant de l’expression anglaise, à des niveaux de revenus plus élevés et une ancienneté plus grande dans la fortune. Ils n’ont pas les ressources dont dispose la « old money » pour résider dans les quartiers les plus désirables et les plus homogènes des villes [4]. Situé en dessous sur l’échelle sociale, le groupe enquêté appartient pourtant bel et bien aux classes privilégiées : ces managers et upper professionals, pour une écrasante partie d’entre eux salariés et situés dans le cinquième supérieur des revenus, occupent des positions dominantes dans les secteurs du consulting, du droit, du management ou des finances.

Ce groupe est en forte croissance alors que le nombre d’entrepreneurs indépendants a chuté dans les dernières décennies. Comme le montre l’augmentation de leurs revenus sur cette période, ils sortent gagnants des transformations du capitalisme financier et des réformes néo-libérales des années 1980 et 1990. Aux Etats-Unis, ils ont bénéficié des diminutions d’impôts décidées par Ronald Reagan, de l’augmentation des salaires et surtout de l’explosion des bonus dans les grandes entreprises [5].

Au-delà de cette réalité financière assurément avantageuse, déplacer le regard en dehors de la sphère proprement économique permet de dégager une autre facette de leur pouvoir. Leur pouvoir s’exerce d’abord sur la ville puisqu’à la faveur des politiques de rénovation urbaine et de la gentrification, les quartiers bourgeois n’ont cessé de s’étendre, dans les centres, puis dans les zones qui les bordent. Plus important encore, les migrations résidentielles de ce groupe naguère localisé dans les banlieues cossues, surtout aux Etats-Unis, ont permis à un groupe social de se former et de se consolider autour d’un langage, d’un style de vie et d’une morale.

C’est ce processus qui est au centre du livre. La monographie de quartier permet d’en suivre le déroulement pas à pas, pour voir progressivement se dessiner les frontières d’un groupe, dont la culture de classe structure l’environnement urbain, mais contribue aussi à définir le sort des autres groupes sociaux. La gentrification, parce qu’elle s’accompagne d’une mobilisation collective visant à s’approprier des territoires inconnus jusque-là occupés par les classes populaires et les minorités raciales, soulève ainsi un enjeu peu étudié : la recomposition des classes supérieures.

L’enquête a suivi la formation d’un groupe en ne se limitant pas à leurs ressources économiques et à l’emprise sur l’espace que celles-ci permettent. Plus exactement, cette emprise spatiale de plus en plus grande prend son origine dans des processus d’abord politiques, quand le tournant participatif a ouvert le jeu municipal. Les mobilisations contre le remodelage autoritaire des villes, souvent connectées aux mouvements sociaux des années 1960, ont contraint les pouvoirs publics à reculer, et finalement à consulter la population pour poursuivre la rénovation des centres dégradés.

La « participation » a toutefois été mise en œuvre en s’appuyant sur les habitants les plus dotés, donnant lieu à une véritable cogestion des espaces qui se poursuit aujourd’hui à travers le contrôle des opérations immobilières et commerciales, et surtout des espaces publics. Cette nouvelle politique locale a permis à un groupe d’habitants aisés d’imposer leur manière de rénover la ville ; elle leur a aussi ouvert des lieux pour s’organiser, construire une culture commune, un style de vie particulier, bref se constituer en groupe légitime.

Les habitants du South End n’ont en effet pu asseoir leur pouvoir dans la ville que parce qu’ils l’ont construit sur la base d’une légitimité particulière, les consacrant en élite locale autorisée à donner de la voix dans les affaires de la community. Le pouvoir de ce groupe ne résulte pas seulement de ressources préexistantes, qu’ils auraient importées dans le quartier ; si les gentrifieurs du South End sont à l’évidence dotés financièrement (et culturellement), ils ont accumulé des ressources plus larges et plus diverses, qui ont formé le socle de leur autorité, et finalement ont rendu possible leur appropriation des lieux.

Insistant, à la suite de Max Weber, sur ces processus de légitimation, Pierre Bourdieu voit dans le rapport privilégié à la haute culture et la relégation des classes populaires dans la « vulgarité » le pivot du pouvoir des classes supérieures. L’enquête confirme la dynamique étroite entre goûts culturels et autorité sociale, quand bien même ces gentrifieurs sont généralement vus comme des consommateurs éclectiques. Les Bostoniens du South End ont fait preuve d’inventivité : tout en marquant constamment leur distance avec les quartiers bourgeois, ils ont en réalité usé des ressources les plus élitaires de la culture savante pour s’imposer.

Dans les années 1970, tout un travail de requalification, et au-delà une mainmise symbolique sur l’histoire du South End, s’est en effet opéré à travers la promotion du goût pour l’architecture victorienne. Des habitants devenus agents immobiliers ont façonné une nouvelle image du quartier, gommant la misère des logis populaires et mettant en avant la beauté des moulures et des hauts plafonds. La promotion des brownstones à partir de la fin des années 1960 aux Etats-Unis et, au-delà, la redécouverte des charmes des centres-villes anciens en Europe est un phénomène répandu, mais l’enquête dans le South End montre qu’elle n’est pas la redécouverte d’une réalité architecturale objectivement précieuse : c’est bien une entreprise culturelle et politique, qui tranche d’ailleurs avec l’engouement pour l’architecture moderne de l’après-seconde-guerre mondiale. A Boston et ailleurs, la construction de cette sensibilité nouvelle s’est en effet accompagnée de luttes particulièrement vives dont les enjeux sont aussi l’arrêt de la construction de logements sociaux et la légitimité des propriétaires à décider du sort du quartier.

On est donc loin ici d’une « nouvelle classe moyenne », rompant sans nuance avec les modes de légitimité anciens. Des ressources inédites se constituent, certes, mais sur la base des ressorts anciens de la domination, et pour les mettre au jour, il convient d’éviter « les deux écueils du “toujours pareil” et du “jamais vu” » [6]. Ainsi, c’est une fois la gentrification bien avancée, à partir des années 1990, et les intérêts des nouveaux propriétaires consolidés, que le mot d’ordre de la diversité s’est imposé, et avec lui une certaine gestion du quartier. Reste que goût pour les brownstones, aujourd’hui largement partagé par les habitants des quartiers « mixtes », continue à entretenir les migrations vers des quartiers populaires, où de nouveaux habitants se proposent de restituer la grâce de « l’ancien ».

Les multiples facettes de ce pouvoir local, qu’on ne saurait réduire à sa réalité proprement économique, dessinent les traits d’une culture de classe originale. Outre des caractéristiques sociales et des trajectoires résidentielles similaires, le groupe des « bons voisins » est soudé par un projet collectif, la construction d’un quartier rénové, à travers lequel le groupe se construit aussi. L’enquête a parcouru les lieux précis où cette autorité s’institue (parcs, rues ou coins de rue, restaurants ou salons), les groupes qui l’institutionnalisent (associations de quartier et société savante, organismes de concertation municipale), les pratiques à travers lesquelles elle se routinise, les événements qui ponctuent la vie de ces habitants : des réunions locales aux dîners dans les restaurants, des visites des studios d’artistes lors de journées « portes ouvertes » aux événements caritatifs, sans oublier la promenade au parc à chiens.

Ce style de vie a pour spécificité de se déployer dans une certaine distance par rapport à la famille, où s’affirment la culture populaire, mais aussi celle des lignées aristocrates et grandes-bourgeoises. Les sphères locales, à la fois associative et commerciale, qui entretiennent des liens étroits, en constituent les berceaux. La consommation est en effet au cœur de la vie de ces habitants des classes moyennes supérieures. Chaque nouveau restaurant, traduction de leur niveau de vie et d’un projet résidentiel, fait l’objet d’innombrables discussions et évaluations. Ces pratiques traduisent des goûts classés et classants, qui disent l’amour de cette clientèle pour le cosmopolitisme, mais aussi les dégoûts, indissociablement culinaires et sociaux, que suscitent les minorités raciales. Les Noirs et les Latinos restent en effet des groupes stigmatisés, et leur présence « trop » visible, l’expression de leur culture dans l’espace public, ainsi que les possibles revendications qu’ils pourraient porter suscitent de nombreuses craintes.

Cette peur raciale n’a rien de nouveau ; s’invente toutefois dans ces quartiers « mixtes » une manière inédite de la gérer. Le projet résidentiel porté par des propriétaires en décalage avec un certain style de vie bourgeois s’est en effet rapidement transformé en un projet moral. L’éthique qui unit ces bons voisins est faite de mise à distance des normes conjugales et familialistes et d’attitude gay friendly excluant cependant toute affirmation communautaire, d’un mode de vie axé sur la consommation mais dévalorisant l’enrichissement économique s’il ne s’accompagne pas d’un engagement dans la « communauté », de stigmatisation de l’entre-soi résidentiel en périphérie des villes au profit d’une proximité contrôlée avec les plus pauvres, et enfin d’un refus de la ségrégation raciale et d’une célébration du multiculturalisme qui ne fait pas disparaître la hantise toujours forte de la population noire et de sa culture.

En somme, un véritable éthos de la diversité vient façonner des pratiques par lesquelles se tracent aussi les frontières qui séparent le groupe des « autres ».

Deuxième partie

P.-S.

Good Neighbors. Gentrifying Diversity in Boston’s South End est paru chez Verso en juin 2015.

Une présentation du livre aura lieu le jeudi 5 novembre dans le centre social du South End.

Notes

[1] Luc Boltanski, Les cadres. La formation d’un groupe social. Paris, Minuit, 1982, p. 58. Voir aussi Pierre Bourdieu, « Espace social et genèse des “classes” », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 52-53, 1984, p. 3-14.

[2] Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, EHESS-Gallimard-Seuil, 1988.

[3] Sven Beckert, The Monied Metropolis, New York City and the Consolidation of the American Bourgeoisie, 1850-1896, Cambridge, Cambridge University Press, 2001 ; Pierre-Paul Zalio, Grandes familles de Marseille au XXe siècle : enquête sur l’identité économique d’un territoire portuaire, Paris, Belin, 1999.

[4] Edward Digby Baltzell, Philadelphia Gentlemen : the Making of a National Upper Class, New Brunswick, London, 1992 ; Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, Paris, Seuil, 1989.

[5] Robert Perrucci, The New Class Society. Goodbye American Dream ?, Lanham, Rowman & Littlefield, 2008 ; L. Mishel, J. Bernstein et H. Shierholz, The State of Working America, op. cit..

[6] Jean-Claude Passeron, « Attention aux excès de vitesse. Le “nouveau” comme concept sociologique », Esprit, avril 1987, p. 129-134.