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La grande tabasse

Le président m’a écrit une lettre

par Pacôme Thiellement
24 janvier 2019

Le président m’a écrit une lettre. Bon, je ne l’ai pas encore reçue. On me dit que je ne suis pas le seul. C’est peut-être parce que j’ai mis "pas de publicités" sur ma boîte aux lettres. Et puis mon postier me connaît. Il se dit que je vais encore la foutre dans la boîte commune, ou dans la poubelle, sans l’avoir lue, sans même l’avoir ouverte. Tout ce papier gâché, tous ces arbres coupés. Ce n’est pas vrai, pourtant. Pas cette fois. Cette fois, je suis curieux. Le président m’a écrit une lettre ! Je me dis chouette, chic, il a quelque chose à me dire. Je vais aller regarder son truc sur internet, j’en sautille de joie, quand soudain : la grande déception. Le président n’a pas de trucs à me dire ; il a des trucs à me demander.

Encore ! Il est comme ces vieux copains qui t’appellent toujours quand ils ont besoin d’aide, jamais pour prendre de tes nouvelles. Le président n’en a pas assez de nous pomper tout notre fric pour le filer à sa poignée de gangsters, il veut en plus qu’on lui donne des idées. On attend notre salaire de consultant, monsieur le président. On va vous envoyer un devis et notre numéro de Siret.

Une lettre, tu parles. Ça commence mal très vite. Dès qu’il dit :

"Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre."

On dirait un présentateur de télé ou de radio pourri. On dirait Ruquier, ou Naulleau, ou Bercoff, ou Brunet, qui prévient d’emblée qu’on va s’en donner à cœur joie sur les pauvres, les noirs et les arabes pendant l’heure qui va suivre, et en leur absence, en plus. Mais faut pas s’énerver, c’est la démocratie :

"La citoyenneté, c’est aussi le fait de vivre ensemble (…) Or, cette tradition est aujourd’hui bousculée par des tensions et des doutes liés à l’immigration et aux défaillances de notre système d’intégration."

Bon. Ben voilà où il voulait en venir, le président. Il était pas tellement compliqué, son Cluedo. On se demandait encore si celui qui avait tué le Colonel Moutarde avec le chandelier dans la véranda, c’était pas les grandes fortunes. On se demandait si les responsables de notre paupérisation croissante, c’était pas les 1%. Mais non. Comme on est bête : c’était les étrangers pauvres. Pourquoi ne sommes-nous pas surpris ? Grand débat mon cul. Le président recycle encore le truc de l’identité nationale. C’est Buisson qui la lui a soufflée, sa lettre ? On rêve. Et dire qu’il a fait philo. Cette vieille idée pourrie, Sarkozy l’avait trouvée sans avoir lu Platon.

Si seulement cette stupide lettre pouvait nous éclairer sur le sens profond du mot "débat", ce ne serait pas si mal, au fond. Parce que ça ne sert jamais à rien de débattre. Le débat est tout sauf un lieu où peut émerger une parole – encore moins une vérité. Le débat est le contraire de l’échange, le contraire du dialogue, le contraire de l’écoute. C’est juste la joute des coqs, et les plus cons sont toujours les plus forts, parce que ce sont ceux qui osent tout, comme tout le monde le sait. Le débat nous prend pour des cons. Le débat rend con.

Qui veut débattre veut en fait tabasser. Ce grand débat national n’est qu’une grande tabasse de blancs riches sur les pauvres blancs et non-blancs. Derrière le souci de débattre, il y a celui de toujours chercher quelques fragiles qu’on pourra davantage fragiliser, quelques minorités qu’on pourra davantage pointer du doigt, quelques victimes qu’on pourra davantage sadiser. Ce sont les 120 débats de Sodome, le truc du président. On va passer les sujets un à un, pour être bien sûr de passer à tabac, je veux dire à débat, les prolos, les migrants, les arabes pauvres, encore et encore. Ça n’en finira jamais, leur truc. Tant qu’il y aura des victimes, il y aura des débats. Au grand débat, répondons par un très grand soupir, suivi d’un très, très grand silence.

La question n’est pas de débattre, mais d’écouter et de parler. Pas besoin de débat pour ça. Au contraire. Il ne faut pas répondre à nos oppresseurs, et surtout pas avec leurs mots. Il faut leur parler un autre langage, une parole qui interrompe le flux continu de leur nuisance et leur révèle l’étendue de leur inconnaissance. Il faut leur montrer un monde plus vaste que celui qu’ils nous infligent, au sein duquel ils sont beaucoup plus petits et beaucoup plus perdus que nous ; un monde au sein duquel ils auront besoin de nous pour vivre, voire même pour survivre.

Nous ne devons pas leur demander de nous respecter puisqu’ils ne nous respectent pas. Nous ne devons pas leur demander leur bienveillance puisqu’ils sont malveillants. Ça ne sert à rien d’attendre d’eux qu’ils nous aiment. Nous devons être plus forts et plus malins qu’eux. "Malins comme des serpents et simples comme des colombes" disait Jésus. Nous devons leur montrer que nous leur sommes indispensables pour la suite du monde.

Et pour pouvoir leur parler avec cette assurance, il faut rechercher en soi une paix vaste comme la clarté qui est le contraire de ce que nous infligent quotidiennement politiques et médiatiques, tabasseurs et débatteurs. Il faut leur parler avec une parole pleine de silence, des mots de paix arrachés à la guerre intérieure, des images pleines de flammes et des formules pleines de ciel. Cette poésie doit être faite par tou.te.s, non par un. Au grand débat répondons par un poème de feu.

P.-S.

Ce texte, paru d’abord sur la page Facebook de Pacôme Thiellement, est repris ici avec l’amicale autorisation de l’auteur. Le faux brouillon qui l’illustre est l’oeuvre de Sébastien Fontenelle.