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La laïcité en péril

Éxégèse d’un lapsus préfectoral

par Pierre Tevanian
19 novembre 2019

La scène tourne en boucle depuis quelques jours. Le préfet de Paris Didier Lallement, abondamment mis en cause pour sa gestion des manifestations de gilets jaunes, est interpellé sur place par une riveraine, qui lui déclare qu’elle est « gilet jaune ». Le préfet répond, tout à fait tranquillement : « Eh bien, nous ne sommes pas dans le même camp, Madame ». En dix petits mots, c’est tout un système qui se dévoile. Le roi est nu, et l’on s’aperçoit au passage qu’il n’est pas laïque...

Je parle d’un vrai péril, pas de la présence tout à fait licite de femmes ou d’hommes portant des voiles, des foulards, des turbans, des kippas, des croix, des étoiles, dans l’espace public, et qui s’y expriment puisque cet espace est fait pour cela.

Et je parle de la vraie laïcité, celle de la loi de 1905 : celle qui vise les agents de l’État, astreints pour leur part – et pour leur part seulement – à une obligation de neutralité, et même plus que cela : à une mission de préservation d’un espace public neutre, c’est-à-dire équitablement ouvert à toutes les expressions de la part des individus et des groupes organisés de la société civile.

Bref : dans l’espace public, a fortiori dans l’exercice de ses fonctions, un préfet est tenu à une absolue neutralité religieuse et politique. Il est donc en l’occurrence astreint à une absolue neutralité entre le camp des gilets jaunes et celui du patronat (pardon, du gouvernement) qui les réprime. En théorie.

Je dis en théorie parce que dans la pratique, bien entendu, cette non neutralité s’était déjà exprimée depuis longtemps de manière non verbale. Elle s’était même imprimée sur les corps sous forme principalement d’hématomes, de mâchoires défoncées et d’yeux crevés. Mais la voici désormais verbalisée, explicitement, clairement, frontalement – et il faut donc se rendre à l’évidence : nous ne sommes pas dans un État laïque.

Pour que ce monde à l’envers retombe sur ses pieds, il existe toutefois une petite astuce, qui a déjà servi dans un passé proche : révolutionner la laïcité. La culbuter, en votant par exemple une grande et belle loi de « réaffirmation du principe de laïcité » qui interdirait tout à fait opportunément le port ostensible d’un gilet jaune dans l’espace public.

Cette loi n’aurait bien entendu rien de discriminant puisqu’elle s’appliquerait identiquement à tout le monde : une même interdiction pour tous de porter le gilet jaune, qu’on soit smicard ou patron du CAC40.

Elle n’aurait rien de liberticide non plus puisqu’elle laisserait aux gueux en colère une entière liberté de porter le gilet jaune chez eux, dans la sphère privée.

Tout serait de nouveau pour le mieux, dans le meilleur des mondes laïques possibles.