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La loi anti-secte : remède empoisonné d’un mal imaginaire

Première partie

par Raphaël Verrier
février 2001

En une dizaine d’années, les sectes sont devenues un problème politique, et leur répression fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus. Au moment où une nouvelle proposition de loi a été déposée devant le Sénat, il est nécessaire de rappeler comment la notion de secte a été fabriquée pour mieux comprendre en quoi la lutte anti-secte menace tant le monde associatif que les libertés publiques.

Une tolérance à bon marché

Il y a quelques mois, un spot publicitaire vendant du ’’confort thermique’’, mettait en scène un krishnaïte faisant du porte à porte en plein hiver. Il était alors chaleureusement accueilli par un couple d’âge moyen, dans une maison spacieuse et bien chauffée. C’est la raison pour laquelle ces derniers prétendaient n’avoir besoin d’aucun réconfort, même « spirituel », tandis que notre prosélyte, subjugué par tant d’innovation, fut d’emblée converti aux joies de la vie moderne.

Comme tant d’autres, cette réclame valorise les différences pour n’exclure aucun consommateur : ’’qui que vous soyez, vous voudrez aussi acheter un chauffage performant’’. Mais cette version commerciale de la liberté de conscience produit par ailleurs de douteux stéréotypes. Ainsi, tandis que prêtres et autres moines sont mués en jouisseurs raffinés, le krishnaïte est en voie d’être incorporé dans l’iconographie publicitaire comme prototype de l’illuminé en rupture de confort moderne. Dans cette publicité, il représente ainsi le client ringard et non informé, toujours prompt à s’extasier devant les nouveautés technologiques qu’on lui propose. Il incarne donc l’imbécile que nos publicitaires nous dissuadent d’être (un naïf hors du monde de la consommation marchande) en même temps que celui qu’ils nous incitent à devenir (un consommateur béat). De même que la vie monacale n’est pas critiquée pour son enfermement, mais parce qu’elle n’autorise qu’une consommation limitée, ce n’est pas la crédulité du krishnaïte qui sert de repoussoir, mais son impossibilité à suivre le mouvement général de la consommation du fait de sa rupture avec le monde des marchandises.

C’est que notre krishnaïte suit les enseignements d’autres maîtres que ceux dispensés par nos publicitaires et leurs employeurs, ce qui l’amène à se couper des valeurs communes. Suivre et couper se retrouvent dans les deux étymologies possibles du terme secte : sequi et secare. Force est de constater que la publicité distingue clairement ces deux aspects puisqu’elle en valorise un, le suivisme, et en ridiculise l’autre, la rupture. Ce qu’elle dénonce donc, c’est le fait de ne pas suivre ses propres enseignements, qui sont des enseignements de masse, pour adopter des pratiques et des modes de pensée minoritaires. S’il était avéré que la réclame parvienne à ses fins (modifier la perception du public pour induire un réflexe d’achat), on pourrait alors légitimement s’inquiéter des leçons de tolérance qu’elle dispense à longueur de médias et de ses effets dans la population.

Métamorphose d’un engagement privé en problème politique

L’adoption à l’unanimité des sénateurs, d’une proposition de loi visant à créer un délit de manipulation mentale, donne la mesure de cette influence redoutable. Il est en effet très rare, dans un pays démocratique, qu’aucun élu ne manifeste d’opposition. A fortiori lorsqu’on touche de si près aux libertés publiques. Est-ce à dire que les sectes sont à ce point stigmatisées que nul n’osait plus, ce 16 décembre 1999, défendre les principes républicains les plus élémentaires ?

Pour comprendre l’émergence de cette nouvelle intolérance, il faut retracer la manière dont a pris sens la notion de secte et a été fabriqué le consensus [1] autour de sa dénonciation. Les affaires récentes (suicides collectifs des membres de l’OTS, disparitions de dossiers lors du procès pour escroquerie de l’Eglise de scientologie...) ne sont pas les seules causes de ce regain d’intérêt. En effet, bien d’autres ont déjà eu lieu, comme le suicide collectif des adeptes du pasteur Jim Jones en 1979, sans jamais déboucher sur une prise en charge politique de la question sectaire. Pour qu’une telle mise à l’agenda politique soit possible, il a fallu préalablement construire la notion de secte de façon à ce qu’un engagement privé apparaisse comme un problème susceptible d’être traité par les pouvoirs publics.

Trois types d’acteurs sont intervenus dans cette élaboration : des associations, pour poser le problème, notamment l’Union Nationale des Associations pour les Défenses des Familles et des Individus (UNADFI) et le Centre de documentation, d’éducation et d’action Contre les Manipulations Mentales (CCMM) ; les services de police, principalement les Renseignements Généraux, pour le construire ; des responsables politiques à l’intersection du politique et du législatif, comme M. Vivien, ancien ministre et député, pour le soumettre au débat public. Ce dernier est l’auteur du premier rapport parlementaire sur le phénomène sectaire datant de 1985. La précocité de son engagement sur cette question lui vaut aujourd’hui de présider une Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (MILS) qui se trouve directement rattachée au Premier ministre. C’est dire l’importance que l’on accorde aujourd’hui à cette question au plus haut niveau de l’Etat.

Gonfler la menace

Pourtant, l’attention portée aux groupes dits sectaires n’est pas particulièrement motivée par leur expansion. Si celle-ci a effectivement été importante dans la période 1960-70, la nébuleuse sectaire demeure numériquement stable depuis une quinzaine d’années. Certains groupes ont même quasiment disparu du paysage français, comme l’Association pour l’Unification du Christianisme Mondial (Moon) ou l’Association Internationale pour la conscience de Krishna. On peut donc remarquer que ce ne sont ni l’apparition ni la multiplication des sectes qui provoquent les plus fortes réactions, mais l’arrêt de leur croissance accompagné de leur installation durable sur le marché de l’offre idéologique. Néanmoins, tous les acteurs ont intérêt à gonfler le phénomène : les groupes eux-mêmes, mais aussi les associations familiales pour justifier leur combat, les médias [2] pour faire de l’audimat et les politiques pour se donner le beau rôle face à ce ’’nouveau’’ fléau social [3]. Il faut cependant rappeler que sur les 175 « mouvements sectaires » recensés dans le rapport Guyard [4], une dizaine seulement présente un caractère dangereux selon la MILS. En fait, ces mouvements sont pour l’essentiel de petites associations : 57 ont moins de 50 adeptes, 80 ont entre 50 et 500 adeptes, seulement 24 ont entre 500 et 2000 adeptes, et 13 ont entre 2000 et 10 000 adeptes. Les Témoins de Jéhovah, avec leurs 130 000 fidèles, sont l’unique groupe dépassant le seuil de 10 000 personnes. Ils représentent à eux seuls les deux tiers des disciples de toutes les ’’sectes’’ répertoriées en France.

Tous dans le même sac. Enfin presque ?

Avec le rapport Guyard, une limite a été franchie puisque la Commission d’enquête parlementaire a rendu publique une liste nominative des associations qu’elle considère comme sectaires. On y retrouve pêle-mêle des groupes meurtriers, comme l’Ordre du Temple Solaire, des associations condamnées pour escroquerie, comme l’Eglise de scientologie, des groupes occultistes et New Age totalement inoffensifs, des communautés évangéliques traditionnelles aux Etats-Unis, et même l’association l’Arbre au milieu dont on s’est aperçu, mais trop tard, qu’elle avait été mentionnée sur la seule base de dénonciations calomnieuses.

Surtout, on n’y trouve aucune trace de l’Opus Dei. Pourtant, cette organisation, forte de 80 000 membres dans le monde et de 1500 adeptes en France [5], aurait mérité une plus grande attention de la part de nos parlementaires. En effet, exigeant une obéissance inconditionnelle à ses directeurs de conscience, l’ ?uvre serait « psychologiquement dangereuse pour ses propres membres » selon M. John Roche, ancien leader du mouvement en Grande-Bretagne. De plus, recrutant principalement dans les élites sociales, l’Opus semble mettre en ?uvre une véritable stratégie d’infiltration des organisations internationales (ONU, UNESCO, OCDE, Commission Européenne), ainsi que des pouvoirs publics de nombreux pays. Sa pratique de la clandestinité rend difficile l’évaluation de cette influence. En effet, jusqu’à leurs révélations en 1982, les statuts secrets de l’organisation stipulaient « que les membres numéraires et surnuméraires sachent bien qu’ils devront garder un silence prudent quant aux noms des autres associés, et qu’ils ne devront jamais révéler à quiconque qu’ils appartiennent à l’Opus Dei ». On sait cependant que le premier gouvernement Juppé comportait au moins deux proches de l’Opus, Hervé Gaymard et son épouse Clara Gaymard-Lejeune. Par ailleurs, les sympathies de M. Barre, ancien Premier ministre et actuel maire de Lyon, ne sont plus un secret depuis qu’il a attesté des « signes de sainteté » du fondateur de l’Opus Dei lors du procès en béatification de ce dernier.

Mais c’est surtout en Espagne, et en Amérique Latine, que le poids politique de cette organisation est le plus sensible. Ainsi, le neuvième gouvernement Franco comptait douze membres de l’Opus sur dix-neuf ministres. Aujourd’hui encore, des cadres éminents du PPE, comme Ignacio Salfaranca, Juan Trillo, Loyola de Palacio ou Isabel Tocino, sont opusiens. De même, le haut commandement de l’armée espagnole compte plusieurs adhérents de l’ ?uvre. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que Juan Antonio Samaranch-Torello, ancien ministre franquiste et actuel président du Comité International Olympique, appartient à cette organisation.

Assimiler l’Opus Dei à une secte aurait ainsi fâché bon nombre de nos hommes politiques et de nos partenaires européens. Mais c’est surtout le Vatican dans son ensemble qui aurait alors été visé. En effet, Jean-paul II a fait de cette organisation, à laquelle il doit son élection, sa prélature personnelle. On compte depuis lors de nombreux opusiens parmi les proches collaborateurs du Pape, comme les chapelains Joachim Pacheco, Klaus Becker, Fernando Ocariz et Felipe Rodrigez, le porte-parole du Vatican Joaquin Navarro-Valls, le cardinal Martinez Somalo, le député (ex-DC) Alberto Michelini ou le conseiller financier Gianmario Rovero. Une présence rapprochée qui fait dire que l’Opus Dei, véritable « Eglise dans l’Eglise » selon John Roche, est désormais toute puissante au Vatican.

La pratique constante du secret, justifiée par des impératifs d’humilité chrétienne et d’efficacité apostolique, permet surtout à l’Opus Dei d’obtenir des subventions publiques (comme celles accordées par la Commission Européenne à son journal Europe Today), de contrôler un dédale de sociétés anonymes (Saidec, Socofina, Acut, Sofico, Trifep...), de maisons d’éditions (comme les éditions du Laurier), d’universités et d’écoles professionnelles (comme l’Institut Robert-Schuman, destiné à fournir des « journalistes catholiques sûrs » à l’Europe de l’Est et au Tiers-monde).

Ainsi, la fortune de l’Opus Dei serait considérable, même si elle demeure impossible à évaluer avec précision. On peut néanmoins s’en faire une idée en se remémorant que les banquiers de l’ ?uvre ont renfloué, à hauteur de 260 millions de dollars, l’Institut pour les Oeuvres de Religion - responsable de la banqueroute scandaleuse de la Banque Ambrosiano en 1982 et dirigée alors par le garde du corps du Pape, l’archevêque Paul Marcinkus. Le financement de l’Opus est lui aussi entaché de quelques scandales comme l’affaire Matesa, en 1969, impliquant le prince Jean de Broglie, opusien et trésorier des très giscardiens Républicains Indépendants, assassiné depuis dans des circonstances jamais élucidées ; ou encore l’affaire José Maria Ruiz Mateos, dirigeant du consortium multinational Rumasa qui avoua avoir versé 300 millions de pesetas à l’Opus Dei et qui fût inculpé, en 1982, de fraude fiscale et d’infraction à la législation des changes. Il semble que, de manière générale, l’Opus puisse compter sur le soutien des milieux d’affaires, avec lesquels l’organisation partage, entre autres, des idées très spirituelles sur les retraites. Ainsi, selon le Monde Diplomatique [6], Claude Bébéar (AXA), Michel Albert (AGF), Didier Pineault-Valenciennnes (Schneider), et Louis Schweitzer (Renault) auraient donné des conférences pour l’Opus au Centre Garnelles à Paris.

Ce rapide aperçu montre que l’Opus Dei réunit presque la totalité des dix critères retenus par la Commission parlementaire pour reconnaître le caractère sectaire d’une association, critères que nous examinerons en détail plus bas. Pourtant on ne trouve nulle mention de l’ ?uvre parmi les organisations épinglées dans le rapport Guyard. L’importance des soutiens dont jouit l’Opus n’est certainement pas pour rien dans une telle omission. On peut ainsi gager que si l’ ?uvre avait officiellement été mise dans le même sac que l’Eglise de scientologie et que la Sokka Gakkaï, l’unanimité parlementaire autour de la lutte anti-secte aurait été plus difficile à obtenir. La question se pose néanmoins de savoir quelle est l’utilité réelle de cette croisade quand ceux qui la mènent considèrent sans gravité le renoncement à combattre les plus influentes d’entre elles.

Quand l’opinion des Renseignements généraux se substitue à l’opinion publique

Que cette liste noire procède à des amalgames et à des distinctions arbitraires ne peut se laisser comprendre qu’à la condition de saisir comment la notion de secte a été construite. C’est qu’il n’est pas facile de la définir, au point que de nombreux sociologues préfèrent parler de » nouveaux mouvements religieux ». Mais ce n’est pas cet objet, scientifiquement délimité, que les parlementaires ont étudié puisque leur liste inclut des mouvements qui ne sont plus si nouveaux, comme les Témoins de Jéhovah ou le Culte Antoiniste, et même des groupes n’ayant aucune vocation religieuse comme la Fédération Internationale pour le Développement de l’ALimentation Instinctive. La Commission d’enquête n’élude d’ailleurs pas le problème. Selon elle, « la difficulté de définir la notion de secte, qui sera pourtant utilisée dans la suite du rapport, a conduit la Commission à retenir un faisceau d’indices, dont chacun pourrait prêter à de longues discussions. Elle a donc préféré, au risque de froisser bien des susceptibilités ou de procéder à une analyse partielle de la réalité, retenir le sens commun que l’opinion publique attribue à la notion ».

On ne peut qu’admirer la rigueur méthodologique de nos enquêteurs. Ainsi, la Commission nous apprend que la notion de secte n’est pas définissable, mais qu’il est inutile pour autant de se doter d’un concept plus approprié. Il suffirait en effet de se fier à la représentation que s’en fait ’’l’opinion publique’’, sans s’interroger sur la question de savoir si cette représentation correspond effectivement à une réalité. On s’attendrait du moins à ce que cette opinion publique soit formée par des scientifiques ou par des associations de luttes contre les sectes. Mais la Commission les évoque pour les récuser aussitôt comme trop partiales ou trop dégagées. Très prudemment, elle admet, à défaut de définition incontestable, ne disposer que d’un faisceau d’indices pour reconnaître les associations sectaires. Mais c’est pour nous apprendre quelques lignes plus loin que ces indices ont été élaborés par les Renseignements Généraux. Ces services seraient-ils dépositaires du « sens commun que l’opinion publique attribue à la notion » ?

L’opinion publique à laquelle se réfèrent très démocratiquement les parlementaires se révèle n’être, dans le rapport Guyard, que le sens commun des services de police. Autrement dit, le terme de secte n’est pas universellement définissable pour la simple raison qu’il n’est que le produit d’un système de représentation propre aux Renseignements Généraux. La notion de secte se révèle ici comme la dénomination criminelle de la liberté de conscience et de culte. Elle n’est donc rien d’autre qu’une catégorie policière destinée à réprimer ce que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, placée en préambule de notre constitution, garantit formellement.

suite...

Notes

[1] Le consensus s’est, bien entendu, déjà formé en amont du vote. Ainsi, cette proposition de loi a d’abord été présentée par le sénateur centriste des Yvelines (apparenté Républicains Indépendants), Nicolas About, puis, après quelques remaniements, à l’Assemblée Nationale par la députée socialiste de l’Eure, Catherine Picard. Cette dernière proposition de loi « tendant à renforcer la prévention et la répression à l’encontre des groupements caractère sectaire » , a été adoptée, le 22 juin 2000, en première lecture par les députés. La navette parlementaire a donc repris, et un nouveau texte, préparé en commun par M.About et Mme Picard, a été présenté au Sénat le 25 janvier 2001.

[2] L’émission Envoyé spécial (France 2), par exemple, s’acquitte avec zèle de sa mission d’information du public sur le danger que présenterait les sectes. Plusieurs associations ont ainsi fait les frais de sa façon de présenter des éléments connus de tous comme des révélations ou de dramatiser les faits les plus anodins : les Témoins de Jéhovah (1998, rediffusion en 2000), la Sokka Gakkaï (Sokka Gakkaï, la secte du XXIe siècle, 08/06/2000 à 20h55), ou encore les Raëliens (21-12-2000).

[3] Ces informations, et bien d’autres, se trouvent dans l’article de F. Lenoir, ’’Controverses passionnées à propos des sectes’’, in Le Monde diplomatique, Mai 1999.

[4] Les sectes en France, rapport n°2468 de la Commission d’enquête de l’Assemblée Nationale, A. Gest et J. Guyard, Paris, 1996.

[5] Selon l’Annuaire pontifical de 1994.

[6] ’’Garde blanche du Vatican, la troublante ascension de l’Opus Dei’’ , F. Normand in Le Monde Diplomatique, Septembre 1995.