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La loi anti-secte : remède empoisonné d’un mal imaginaire

Troisième partie

par Raphaël Verrier
janvier 2001

Nous avons vu que, pris un par un, aucun des critères retenus par la Commission d’enquête n’a de consistance réelle. On voit donc d’autant plus mal comment la convergence de ces éléments, dépourvus de la moindre valeur cognitive, pourrait montrer quoi que ce soit du caractère d’une association : le produit de zéro par zéro étant toujours aussi nul.

C’est peut-être ce constat qui a poussé la MILS, dans son rapport pour l’an 2000, à produire enfin une définition de la secte, c’est-à-dire de ce qu’elle prétend combattre depuis plusieurs années. La secte serait ainsi une « association de structure totalitaire, déclarant ou non des objectifs religieux, et dont le comportement porte atteinte aux Droits de l’Homme et à l’équilibre social ».

Par « structure totalitaire », la Mission entend la soumission complète à une autorité s’exerçant sans contrôle. Pourtant, que des individus désirent librement une telle soumission, cela ne devrait regarder qu’eux-mêmes pour peu que leur aliénation ne prenne aucune valeur juridique. En effet, si la loi a pour rôle d’empêcher quiconque de renoncer à sa liberté, notamment par un contrat de servitude, elle ne peut cependant forcer personne à l’exercer. Ce type d’associations ne devrait donc pas intéresser les pouvoirs publics. Par contre, le fait que de nombreux salariés soient forcés, pour vivre, d’intégrer des entreprises dotées de ’’structures totalitaires’’, devrait inquiéter fortement le gouvernement. Les analyses de Christophe Dejours [1], directeur du Laboratoire de Psychologie du Travail, n’ont pourtant reçu aucun écho de leur part.

La lutte anti-secte nous fait prendre l’arbre pour la forêt. En effet, la stigmatisation des sectes permet surtout de tracer une ligne de démarcation officielle entre le monde du travail libre et le monde du travail asservi, les bonnes formations professionnelles et les formations endoctrinantes ainsi qu’entre les bons salariés et les salariés dangereux. Elle évite ainsi aux pouvoirs publics de remettre en cause les pratiques manipulatrices de l’armée, ainsi que de nombreuses entreprises, qui parviennent à faire agir leurs membres d’une façon qu’ils auraient d’ordinaire condamnée.

Une société vouée au culte de la transparence mais qui trouve à tous ses échelons des zones d’opacité persistante, une société vouée au culte de l’efficacité mais qui en constate chaque jour les effets dévastateurs, une société vouée au culte de la liberté mais qui éprouve constamment le caractère implacable de la liberté des seuls puissants, une telle société ne peut qu’être tentée par le déni d’échecs aussi manifestes. En formant de toutes pièces la notion de secte, les Commissions d’enquêtes parlementaires et la MILS n’y ont pas résisté. En effet, comme nous avons tenté de le démontrer, cette notion catalyse des maux présents à divers degrés dans l’ensemble de la société, ce qui est la fonction même du bouc émissaire.

C’est pourquoi les nécessaires dérives de la lutte anti-secte devraient préoccuper plus fortement. Par exemple, dans son rapport pour l’année 2000, la MILS suggère la nécessité d’appliquer, dans l’intérêt de l’enfant, le ’’principe de précaution’’ à l’encontre des professeurs dont l’appartenance à une ’’secte’’ est parvenue à la connaissance des parents. Il s’agit ici d’enseignants à qui l’on n’a jamais pu reprocher de confondre activité professionnelle et croyances personnelles : la MILS cautionne ainsi la réaction de parents d’élèves qui ont retiré leurs enfants de l’école publique sous prétexte que la maîtresse était Témoin de Jéhovah. Mettant déjà en oeuvre le même principe, certaines entreprises, comme EDF, ont reçu des instructions concernant le recrutement de leurs personnels et le recours aux entreprises sous-traitantes liées à la scientologie et à la Sokka Gakkaï. Un système de discrimination fondé sur les convictions privées et donc en train de se mettre progressivement en place, en contradiction totale avec le code de la fonction publique et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Cet encouragement à la ’’chasse aux sorcière’’ n’est donc en rien conforme à la tradition républicaine que le gouvernement entend protéger de la menace sectaire.

C’est pourtant ce prétendu modèle français que le ministère de Affaires Etrangères invoque face aux nombreuses réactions internationales [2], notamment américaines. Mais cette opposition proclamée entre laïcité à la française et approche anglo-saxonne de la liberté religieuse est uniquement rhétorique. Car s’il y a bien des façons d’asservir, il n’y a qu’une manière d’être libre : elle consiste à vivre conformément à ses convictions en jouissant des mêmes droits et devoirs que tous les autres citoyens.

En la matière il faut donc rappeler qu’il ne peut y avoir qu’un principe : « La liberté de chaque individu majeur, homme et femme, doit être absolue et complète, liberté d’aller et de venir, de professer hautement toutes les opinions possibles, d’être fainéant ou actif, immoral ou moral, de disposer en un mot de sa propre personne et de son bien à sa guise, sans en rendre compte à personne ; liberté de vivre, soit honnêtement par son propre travail, soit en exploitant honteusement la charité ou la confiance privée, pourvu que cette charité et cette confiance soient volontaires et ne lui soient prodiguées que par des individus majeurs. Liberté illimitée de toute sorte de propagande par le discours, par la presse, dans les réunions publiques et privées, sans autre frein à cette liberté que la puissance salutaire naturelle de l’opinion publique. Liberté absolue d’associations, sans exempter celles qui par leur objet seront ou paraîtront immorales et même celles qui auront pour objet la corruption et la destruction de la liberté individuelle et publique. La liberté ne peut et ne doit se défendre que par la liberté ; et c’est un contresens dangereux que de vouloir y porter atteinte sous le prétexte spécieux de la protéger » [3].

Notes

[1] Lire Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, Christophe Dejours, éditions du Seuil, collection Points, janvier 1998. L’auteur y pose la question de savoir comment des hommes ordinaires peuvent-ils commettre le mal sans la moindre mauvaise conscience. En s’appuyant à la fois sur ses propres travaux de terrain et sur les analyses d’H. Arendt sur la banalité du mal, il explique la faiblesse des résistances morales à la souffrance infligée dans le monde du travail par la structure totalitaire de certaines entreprises. Malgré le caractère scientifique de ses recherches, les promoteurs et les firmes utilisatrices des nouveaux modes de management n’ont jamais été soupçonnées de sectarisme par la MILS.

[2] Rappelons que la Fédération Internationale des Droits de l’Homme d’Helsinki (ONG affiliée à l’OSCE) a vivement critiqué la politique française, tandis que l’ONU, dans son rapport du 1er juin 2000, condamne la proposition de loi About-Picard par laquelle le gouvernement s’arroge le droit « de dissoudre ou interdire toute association impopulaire ». Quant au Département d’Etat américain, il a régulièrment mis en cause la France pour ses pratiques « discriminatoires ».

[3] Michel Bakounine, Catéchisme révolutionnaire, publié par Daniel Guérin dans Ni Dieu ni Maître, anthologie de l’anarchisme, p.190, éditions La Découverte, juin 1999.