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« La misère sexuelle n’explique pas à elle seule le viol. » Les réponses féministes aux critiques de l’extrême gauche

Retour sur le procès du viol de « Brigitte » (partie 3)

par Todd Shepard
6 juillet 2017

Le dernier livre de Todd Shepard, Mâle décolonisation, paru chez Payot, propose une relecture des questions sexuelles telles qu’elles se sont posées dans les débats publics français des années 1960 et 1970 : qu’il s’agisse de la libération sexuelle ou du viol, les débats font constamment référence aux « arabes ». Dans les magnifiques chapitres 8 et 9, l’auteur apporte un éclairage inédit sur l’histoire du mouvement féministe, en montrant la difficulté à imposer la question des violences sexuelles comme question politique. Une fois encore, une résistance féroce s’est manifestée à l’extrême gauche, au nom d’un argument particulièrement pervers : ce serait un combat raciste stigmatisant « les Arabes ». Loin d’ignorer la question du racisme, nous explique Todd Shepard, les féministes françaises ont en réalité subi la manière dont il a été instrumentalisé par des hommes blancs. Après l’introduction du chapitre 8, nous publions, en plusieurs parties, l’analyse que fait l’auteur du viol de "Brigitte".

Partie 2

La question arabe modifia les réponses féministes aux hommes gauchistes, à mesure que les militantes se montraient de plus en plus écoeurées par le refus de ces derniers d’entamer tout débat véritable sur le viol en tant que violence faite aux femmes. À l’automne 1977, par exemple, Rouge publia la photo d’un panneau affiché par des femmes devant le tribunal d’Aix-en-Provence, sur lequel il était écrit :

« La misère sexuelle n’explique pas à elle seule le viol. »

À l’occasion d’une émission spéciale des « Dossiers de l’écran » intitulée « Le viol en question », une avocate féministe expliqua que, dans les procès pour viol auxquels elle était confrontée, il ne s’agissait pas d’« immigrés en proie à la “misère sexuelle” (pour l’ensemble de mes dossiers, j’ai un Marocain, et il est né a Tours [1] ». Pourtant, outre les arguments selon lesquels les questions des « immigrés » et du « viol » devaient être séparées, beaucoup d’autres engagées dans le militantisme antiviol restaient préoccupées par les intersections entre leur lutte et la question arabe.

Des acteurs qui ne venaient pas de « la gauche », et sans lien avec le féminisme, intervinrent assez vite dans cette campagne, obligeant les militantes antiviol à réajuster ou à repenser leurs choix politiques et leurs revendications. Fin mai, par exemple, le juge rejeta la requête de l’avocate de Brigitte qui, parce que « la répression [faisait] trop résonance dans la vie des femmes à l’intérieur du cercle clos de la famille pour que nous nous y reconnaissions », avait demandé la mise en liberté de Youri Eshak en attendant son procès36.

Cette exigence féministe était particulièrement appropriée en l’espèce, à ses yeux, car « nous savons que ceux qui sont en prison, y compris les violeurs, sont toujours les mêmes (les jeunes de condition modeste ou les immigrés) ». Le juge, comme tant d’autres après lui, balaya l’argument d’un revers de main. Les tribunaux considéraient avec moins d’intérêt les tentatives féministes pour atténuer les effets répressifs des poursuites judiciaires que les demandes visant à transférer les affaires de viol du tribunal correctionnel à la cour d’assises, ou les autres réformes susceptibles de renforcer le rôle des tribunaux.

Un débat bourgeonnant dans les médias, truffé d’insinuations antiarabes, força aussi la main des féministes. À l’automne 1977, « Un sur cinq », une émission pour adolescents diffusée sur Antenne 2 en fin d’après-midi, axa son premier débat autour d’une jeune fille de dix-neuf ans, Danielle. Elle raconta avoir été enlevée à Pigalle, puis collectivement violée dans un appartement de Châtelet par un groupe d’hommes qui « ne parlaient pas tellement le français ». Elle invoqua le spectre de la traite des Blanches – accusation pleine de sousentendus antiarabes (voir le chapitre 5) – en faisant remarquer qu’« ils voulaient ensuite [la] prostituer38 ».

Quelques mois auparavant, le traitement, par une certaine presse, d’une série de viols qui s’étaient produits sur le campus de l’université de Rouen suscita la colère d’un groupe d’étudiantes. Elles condamnèrent la façon dont les médias « entretenai[en]t à loisir le racisme antijeune et anti-immigrés ». D’après elles, se servant d’une analyse de type « lutte des classes » un article publié par la gazette à scandale Spécial dernière imputait ces crimes à « des étudiants immigrés et des loubards venus des banlieues violer les femmes blanches ». « L’article, déploraient-elles, ne dénonce pas le viol en tant que tel, mais seulement le viol commis par les exclus de cette société. » Toutes les féministes restaient engagées dans le combat contre le viol. Beaucoup de féministes étaient aussi inquiètes de voir le succès des campagnes antiviol renforcer certaines formes de marginalisation sociale39.

En octobre 1977, Le Monde publia une longue analyse des débats féministes autour du combat contre le viol. Leur plus grande pomme de discorde était la question des « immigrés ». « Faut-il, par exemple, souhaiter qu’un immigré fasse de la prison parce qu’il a violé une femme ? » demandait, en une question rhétorique, la journaliste Michèle Solat. À quoi elle répondait : « La tendance générale incline du côté du oui. » Solat avait pour cela interviewé un membre anonyme du Syndicat de la magistrature, marqué à gauche [2].

Néanmoins, dans les archives et les diverses publications de nombreux groupes féministes, les discussions sur le sujet demeuraient vives. C’était flagrant chez les militantes également engagées dans d’autres mouvements et combats d’extrême gauche. Claire Bataille, écrivant dans l’hebdomadaire trotskiste Rouge, résuma ainsi les arguments gauchistes hostiles au recours aux tribunaux par les femmes violées :

« “Vous n’allez pas envoyer un pauvre type aux assises.” “Vous ne pouvez pas vous faire les complices de la justice bourgeoise.” “Ce sont les immigrés, les jeunes et les travailleurs qui trinquent, et pas les autres !” »

Son analyse des réactions féministes différait très nettement de celle exposée par Le Monde. Pour elle, « pas un seul courant du mouvement des femmes ne réclame » ce type de punition41.

« La misère sexuelle n’explique pas à elle seule le viol. » En octobre 1977, des gauchistes profitent des procès pour faire évoluer les attitudes sociales envers la violence sexuelle contre les femmes. Photo publiée dans Rouge, l’hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire (trotskiste).

© Editions Payot & Rivages, Paris, 2017.

P.-S.

Nous reproduisons cet extrait du livre avec l’amicale autorisation de l’auteur et de la maison d’édition.

Notes

[1] Transcrit par Marie-Odile Fargier, « Dossiers de l’écran : le viol en question », Rouge, n°478, 18 octobre 1977) ».

Écrivant quelques mois plus tard dans une revue féministe, une militante déplora la référence permanente au « travailleur immigré, celui que l’on met toujours en avant pour étayer l’argument de la misère sexuelle [[« Une riposte originale », Histoires d’elle, n° 4, mars-avril 1978

[2] « Les féministes et le viol. III. Comment lutter », Le Monde, 20 octobre 1977