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La mission civilisatrice (Première partie)

Généalogie de l’idée coloniale

par Dino Costantini
7 septembre 2008

Dino Costantini propose dans le texte qui suit de revenir sur le lien ambigu qu’ont entretenu la théorie des droits de l’homme et le pouvoir colonial. Il montre comment la question coloniale a influencé en profondeur la construction de l’identité politique française, comment la République française a régulièrement violé dans ses colonies les principes démocratiques et humanistes dont elle se réclamait dans sa patrie, et comment, grâce à l’idée de « mission civilisatrice », elle a progressivement transformé ces principes en un instrument de justification de la domination. Ce texte est extrait du livre Mission civilisatrice. Le rôle de l’histoire coloniale dans la construction de l’identité politique française [1], que nous recommandons vivement.

 « Pourquoi donc suis-je ici ? Ai-je le droit d’y rester et d’y parler en maître ? L’acte de conquête qui m’a fait place en ce lieu n’est-il pas, en vérité, un acte de spoliation qui laisse une marque de tare originelle sur toute chose que j’accomplis ? Citoyen de la France républicaine, fils du pays qui fut le héraut de la justice, du pays qui, pendant un demi-siècle, ne cessa de protester contre la violation du droit commise sur lui en 1871, ne suis-je pas ici l’instrument de la force contre le droit d’autrui, et quelque sacré que me soit l’intérêt de ma Patrie, puis-je effacer devant lui la pensée qu’au regard de la morale supérieure cet intérêt n’a pas de fondement légitime ? »

Albert Sarraut, Grandeur et servitude coloniales

Jules Harmand, dans un classique de la littérature coloniale du début du XXe siècle intitulé Domination et colonisation, soutient que le phénomène historique du colonialisme moderne possède une base biologique ou sociobiologique qui le place dans la continuité d’une série de phénomènes observables dans les règnes végétal et animal. Jules Harmand construit sa thèse autour de l’usage que la langue fait du terme « colonisation ». En français, il peut désigner l’établissement d’un groupe biologique dans un lieu diffèrent de son lieu d’origine. Un groupe animal qui trouve refuge dans un lieu différent de celui qui l’a vu naître est en effet défini, comme une « colonie ». En biologie cellulaire, une colonie de micro-organismes désigne un ensemble de bactéries réunies pour former un individu de niveau supérieur.

Le terme « coloniser » renvoie alors à la multiplication et à l’installation de groupes de bactéries dans plusieurs parties du corps. Dans cette optique, la « colonisation » apparaît comme un phénomène naturel de dislocation et de prolifération des organismes vivants, exprimant le besoin de conservation et d’expansion uniformément partagé par toutes les espèces.

« Le besoin d’expansion se rencontre partout dans la nature. Il se montre si intimement lié aux instincts départis à tous les êtres que l’on peut y voir une des manifestations essentielles de la vie [2]. »

Le besoin d’expansion se concrétise à travers des stratégies de dissémination diversifiées, par lesquelles les différentes espèces poursuivent le même objectif : la conservation par l’extension des espaces occupés. Cette interprétation du colonialisme puisant dans la biologie rend superflue toute justification. Dans les règnes animal et végétal, la capacité de coloniser révèle la vitalité relative de chaque espèce. Il en va de même dans les sociétés humaines. Toutes tendent à l’expansion, mais seules les plus fortes, les plus vives, les plus adaptées à la vie la réalisent. L’expansion peut prendre des aspects violents et engendrer la destruction de sociétés moins vives, mais elle ne peut être condamnée pour autant ; par l’expansion s’accomplit en effet la sélection des énergies meilleures de l’espèce humaine, qui améliore ainsi ses chances de survie.

Le phénomène historique du colonialisme trouve sa raison d’être dans cette loi de la nature, nécessaire et éternelle, qui pousse les espèces les plus fortes à augmenter leur espace vital au détriment des espèces les plus faibles. Pour Jules Harmand, la domination occidentale du monde ne nécessite donc aucune justification au-delà de sa propre existence. Le colonialisme, qui dépend d’un instinct naturel, recèle son bon droit : si l’Occident domine le monde c’est parce que les populations qui l’habitent sont naturellement adaptées à le faire.

La théorie de Jules Harmand évoque de près les Principes de colonisation et de législation coloniale d’Arthur Girault, publiés pour la première fois à Paris en 1895. Ce livre remporta un grand succès, devenant un véritable classique de la littérature coloniale, et participa à la formation de générations de fonctionnaires. Selon Olivier Le Cour Grandmaison, le livre de Arthur Girault représente une synthèse accomplie des connaissances de l’époque :

«  Ici, c’est l’absence d’originalité du texte qui fait pour nous son intérêt majeur en ce qu’il révèle, de façon sans doute assez fidèle, l’état des savoirs en cette fin de siècle et celui de leur diffusion au sein de la société par un universitaire dont l’ouvrage, devenu un classique, a été plusieurs fois réédité [3]. »

Dans l’édition de 1895, Arthur Girault s’inspire directement de l’évolutionnisme social de Spencer :

«  C’est une loi générale non seulement à l’espèce humaine, mais à tous les êtres vivants, que les individus les moins bien doués disparaissent devant les mieux doués. L’extinction progressive des races inférieures devant les races civilisées ou, si l’on ne veut pas de ces mots, cet écrasement des faibles par les forts est la condition même du progrès [4]. »

Le point de vue d’Arthur Girault trouve dans l’évolutionnisme la clé pour résoudre scientifiquement les dilemmes moraux soulevés par la conquête coloniale :

« Sans doute, il faut plaindre les sauvages détruits par les Blancs, mais est-ce que tout progrès n’entraîne pas des souffrances, avec lui ? Seulement les souffrances sont passagères et le progrès est définitif. Voyez l’Australie : là où quelques milliers de sauvages végétaient misérablement, plusieurs millions d’Anglo-Saxons vivent dans l’abondance. Les nouveaux Australiens ont plus de bien-être que les anciens, ils sont plus civilisés et plus éclairés. Le résultat définitif est donc bon [5]. »

La théorie de l’évolutionnisme social, bien qu’encore influente dans les milieux coloniaux français des années 1930, ne satisfait pas le besoin de moralité incarné par les défenseurs du « nouveau discours colonial ». La pleine continuité proposée par Arthur Girault et Jules Harmand entre fait colonial et fait biologique présente le colonialisme comme un fait naturel, mais n’en cache pas le caractère tendanciellement violent.

Dans cette mesure, cette théorie n’est pas adaptée pour incarner les nouvelles stratégies de légitimation que les milieux coloniaux perçoivent comme nécessaires, des stratégies ne se contentant pas de revendiquer la nécessité du fait colonial, mais entendant argumenter en faveur de son bon droit. Cette nécessité s’exprime dans le curieux destin du livre d’Arthur Girault à travers ses éditions successives. Republié en 1943 sous la forme d’une édition revue et condensée par Maurice Besson, sous-directeur au ministère des Colonies et directeur de l’Agence économique des colonies françaises, le texte d’Arthur Girault est significativement épuré de toute référence à l’évolutionnisme social, et devient le véhicule de la nouvelle doctrine officielle de la colonisation.

Cette nouvelle version représente ainsi la volonté de renouvellement que les milieux coloniaux se sont appropriée durant ces années, une volonté qui passe par l’abandon de l’analogie biologique et vise à la progressive moralisation des arguments coloniaux.

L’un des partisans de la moralisation est Georges Hardy, historien, géographe et sociologue, également recteur de l’académie d’Alger pendant dix ans et directeur honoraire de l’École coloniale. Selon lui, insister sur le caractère naturel de la colonisation risque d’empêcher de saisir la spécificité de la colonisation contemporaine. Ce qui compte pour comprendre le phénomène historique de la colonisation n’est pas ce qui ce qui le lie à la colonisation végétale et animale, mais ce qui l’en sépare toujours plus. Pour comprendre la spécificité de la colonisation contemporaine, Hardy conseille de

« ne pas confondre la colonisation avec les différents modes de l’expansion ou de la dissémination primitive : invasion, migration, refoulement, conquête [6] ».

Le simple transfert spatial d’une population – qu’il soit volontaire ou forcé, comme dans le cas du « refoulement » – ne produit pas en soi du colonial, mais correspond à un mécanisme instinctif que les groupes humains partagent avec les lichens et les fourmis. La colonisation en tant que phénomène historique, pour autant qu’elle puisse s’appuyer sur un instinct partagé par l’homme et tous les autres êtres vivants, est le fruit de l’évolution de cet instinct, une évolution qui en modifie la nature et rend inadéquat à sa compréhension tout réductionnisme de type biologique.

La colonisation du XXe siècle ne peut donc pas être comprise comme la réplique, à l’intérieur des communautés humaines, de mécanismes naturels partagés par une myriade d’autres formes de vie. Elle ne peut pas être réduite au naturel, et tendanciellement violent, besoin d’expansion de tous les êtres vivants. L’émigration est une forme primitive de colonisation, une forme qui reste en deçà du seuil de la conscience, car elle ne représente pas un choix délibéré et partagé, un acte de conscience s’inscrivant dans une politique constructive. La colonisation contemporaine relève en revanche de l’acte conscient : elle est à l’expansion « naturelle » ou « primitive » ce qu’est l’action consciente à l’instinct et à l’inconscience.

Mais que doit-on entendre exactement par colonisation consciente ? Ou plutôt, de quelle façon la colonisation contemporaine s’éloigne-t-elle des modes primitifs de l’expansion, de la dissémination et de la conquête ?

La colonisation consciente est la forme que prend l’instinct d’expansion au terme d’un long processus évolutif par lequel les formes primitives de la dissémination – liées au besoin naturel de diffusion et de conservation des espèces – sont complètement transcendées. Dans la colonisation consciente, l’instinct naturel d’expansion se transforme en un acte délibéré et rationnel, l’action consciente d’une communauté politique réflexive, comme cela apparaissait déjà clairement à Arthur Girault :

« La colonisation […] est un fait voulu, raisonné, propre aux seuls peuples civilisés [7]. »

D’un acte semblable – conscient, car il relève à la fois de la volonté et de la raison, et politique parce que propre à un groupe et non à un individu – aucune espèce végétale ou animale n’a jamais été capable. Et, même à l’intérieur de l’espèce humaine, seuls les peuples les plus évolués peuvent devenir les sujets de pareille action. Georges Hardy parle d’expansion « civilisée [8] » pour définir une entreprise qui, selon lui, n’est plus le fait de la nature instinctive ou animale de l’homme pour devenir au contraire le patrimoine exclusif des « représentants les plus robustes et les plus éclairés [9] » de l’espèce, des seuls « peuples civilisés ».

C’est là que la colonisation se distingue de l’invasion et de la conquête. Selon Joseph Folliet, docteur en philosophie thomiste, et défenseur d’une justification du colonialisme construite à partir des instruments du droit naturel, la colonisation est un « mode particulier des relations internationales », qui, réduit à sa plus simple expression, « consiste dans l’action autoritaire d’un peuple sur un autre peuple [10] ». Celle-ci se distingue toutefois de la simple « annexion » pour deux raisons :

« [d’une part, en ce que] les deux peuples demeurent distincts et ne s’incorporent pas dans une même entité nationale, d’autre part en ce que l’un des peuples, supposé de civilisation plus parfaite, entend amener l’autre à un niveau matériellement et moralement supérieur  [11]. »

La colonisation est donc un acte politique rationnel, différant essentiellement de la conquête parce qu’il n’a pas pour but l’intégration du peuple conquis mais sa progressive « civilisation ».

Deuxième partie : Coloniser, civiliser

P.-S.

Ce texte est extrait du livre Mission civilisatrice. Le rôle de l’histoire coloniale dans la construction de l’identité politique française, publié par Dino Costantini aux Éditions La Découverte.

Notes

[1] Publié aux Éditions La Découverte en février 2008

[2] J. HARMAND, Domination et colonisation, Flammarion, Paris, 1910, cité dans G. HARDY, La Politique coloniale et le partage de la terre aux XIXe et XXe siècles, Albin Michel, Paris, 1937, p. 3.

[3] O. LE COUR GRANDMAISON, Coloniser exterminer, op. cit., p. 130.

[4] A. GIRAULT, Principes de législation coloniale, Larose, Paris, 1895, p. 31, cité dans O. LE COUR GRANDMAISON, Coloniser exterminer, op. cit., p. 130.

[5] Ibidem.

[6] G. HARDY, La Politique coloniale…, op. cit., p. 9.

[7] A. GIRAULT, Principes de colonisation et de législation coloniale. Les colonies françaises avant et depuis 1815. Notions historiques, administratives, juridiques, économiques et financières (6e édition entièrement revue et condensée par Maurice Besson), Sirey, Paris, 1943, p. 24. C’est à cette édition du texte, considérée comme une expression significative du nouveau discours colonial, que l’on fera désormais référence.

[8] G. HARDY, La Politique coloniale…, op. cit., p. 4.

[9] Ibidem, p. 13.

[10] J. FOLLIET, Morale internationale, Paris, Bloud et Gay, 1935, p. 48. Le livre replace dans le contexte global des relations internationales les arguments que J. Folliet avait développés plus longuement dans Le Droit de colonisation : étude de morale sociale et internationale, Bloud et Gay, Paris, 1930.

[11] Ibidem, p. 48.