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Une nouvelle zone dangereuse : le festival du film féministe et lesbien !

À propos d’un étonnant article du Parisien

par Didou Tissot, Sylvie Tissot
29 novembre 2007

Le Parisien nous a habitués à ses unes racoleuses, à coup de faits divers sordides, de sondages sans appels et de témoignages à vous glacer le sang. Mais généralement il nous emmène en banlieue pour prendre le pouls de la France violente et des zones de non droit [1]. Rien de tel dans l’article du 2 novembre 2007 : c’est aux abords du Trianon dans le centre de Paris, là où a eu lieu, du 31 octobre au 4 novembre, le festival de films lesbiens et féministes, qu’il faut trembler, car tenez vous bien : peuplé de femmes en treillis même pas maquillées et pleines de ressentiment, il est « interdit aux hommes ! ».

Le ton est bien sûr bon enfant. C’est d’abord « pour rigoler » que la journaliste nous raconte son périple. Mais dans le fond, elle rit jaune, Camille Neveux, que l’on imagine, un peu terrorisée, au théâtre du Trianon. Une grande obsession traverse en effet tout son article : ces femmes ne s’habillent pas vraiment comme des femmes !

Car on n’apprend pas grand chose dans cet article (il n’y a pas un mot sur les films projetés au cours du festival), à part que les lesbiennes ne s’habillent pas « comme nous » (sous entendu : nous les femmes hétérosexuelles) : Michèle a les « cheveux courts, [et les] épaules carrées » ; elle porte un « blouson noir ». Un seul commentaire sur un groupe de femmes dans le hall : « Cheveux très courts, treillis, sacoche en bandoulière, baskets aux pieds. Peu de bijoux, pas de maquillage ». Clothilde est « vêtue d’une veste militaire ». Et enfin, Pascale a une « silhouette androgyne ». C’est l’axe principal du papier : le look étrange des festivalières.

Comment ne pas voir, dans cette description mi intriguée, mi consternée de la journaliste, la réaction toujours épidermique que suscitent celles qui dérogent aux normes de la féminité. Et, au fondement de cette réaction, une incapacité à voir que porter des tenues dites masculines, c’est d’abord un refus du sexisme qui gouverne les corps des femmes, qui leur impose d’être minces, de faire voir leurs formes - tout en restant pudiques naturellement ! -, et d’apparaître fragiles et vulnérables, bref d’être soumises au regard masculin.

Mais dans l’article du Parisien, outre le refus de la docilité – pardon : de la « féminité » [2] –, c’est aussi l’uniformité qui pose problème : elles sont toutes habillées pareil ! Enfin : pareil aux yeux de Camille Neveux. Car au-delà d’un même souci de se distinguer de normes perçues et vécues comme sexistes, ou alors de se les réapproprier en les subvertissant comme le font les fems [3] , on a du mal à voir de l’uniformité chez les centaines de femmes venues à Cineffable. Il y a dans l’article du Parisien un hétérocentrisme profond : comme si la diversité des styles et l’inventivité vestimentaire n’existaient que dans le monde hétéro, comme s’il n’y avait pas 100 000 manières de porter un débardeur, un jean, et des cheveux courts.

N’est-ce pas même un surcroît d’inventivité qui caractérise souvent le style des lesbiennes pour qui, comme pour les homosexuels et bien d’autres minorités, les vêtements, loin d’être le simple reflet d’un groupe professionnel et d’un milieu social, sont souvent investis activement de significations politiques : en l’occurrence le questionnement des normes sexistes et le jeu avec les identités sexuelles.

Mais le plus grave dans cet article, c’est surtout une posture fondamentalement antiféministe et lesbophobe. Les festivalières de Cineffable ne sont pas seulement « habillées comme des mecs », mais en plus elles « détestent les mecs ». Elles sont tout simplement emplies de hargne et de haine : la preuve, comme l’annonce le titre de l’article, avec un point d’exclamation en forme de clin d’œil complice au lecteur masculin : « Interdit aux hommes ! ».

En effet, le second thème de l’article, la non-mixité, suscite chez Camille Neveux autant d’incompréhension que le « non maquillage ». Il existe des femmes qui, à certains moments, souhaitent être entre elles : c’est le cas des festivalières de Cineffable. Que ce principe soit, depuis les années 1970, revendiqué et discuté par les féministes, qu’il permette à ces dernières de libérer leur parole, de contrer, au moins le temps d’une réunion, la domination masculine, cela semble avoir échappé à la journaliste qui, il est vrai, s’intéresse aussi peu à la dimension féministe du festival qu’aux films projetés.

La non-mixité n’est ainsi décrite que comme hostilité, agressivité, manque d’ouverture et de dialogue. L’article s’ouvre sur Michèle, une espèce de Cerbère qui assure la « sécurité », c’est-à-dire doit s’assurer qu’« aucun homme » n’entre : « aux aguets », elle « piétine » devant le Théâtre. Et, dit Michèle, « emmitouflée dans son blouson noir », « personne n’ose s’y risquer ». Au mieux, dans une description plus bienveillante mais très psychologisante et complètement essentialiste, l’entre-soi féministe est ramené à un besoin infantile (mais sans doute plus féminin aux yeux de la journaliste) de se dire des « choses intimes que les hommes ne pourraient pas comprendre ».

La revendication de non-mixité est résumée par les figures de Pascale et Danièle. On sait gré à la journaliste de citer les propos de la première qui parle de « posture politique », mais c’est pour ajouter un étrange : « siffle-elle ». Quant à Danièle, elle « bondit » dès qu’on lui parle des hommes (qu’elle appelle les « couillus »). Ses propos n’apparaissent pas plus articulés que ceux de sa collègue puisque, si elle ne siffle pas, elle « grince », et de son témoignage, ne ressort qu’une chose (que la journaliste ne lui laisse pas argumenter) : elle ne veut aucun contact avec les hommes.

Tous les poncifs sont là : une lesbienne, c’est une féministe, donc une femme qui déteste les hommes et leurs couilles, une femme qui ne couche pas avec eux, donc une « mal baisée ». On retrouve aussi l’éternelle opération de division entre les gentilles et les méchantes féministes, entre la bonne volonté et la radicalité - avec dans le premier camp, ces festivalières courageuses qu’a découvertes la journaliste, qui refusent l’« ambiance ghetto ».

Ce qui relève de la solidarité et du combat est réduit à du « repli communautaire », et c’est la lutte contre la violence (celle dont il ne sera jamais question dans cet article : la violence faite aux femmes et aux lesbiennes) qui se retrouve au final... du côté de la violence !

Violents, c’est sans doute l’impression que les films projetés auraient faite sur Camille Neveux si elle avait pris la peine d’en voir. Par exemple, Itty Bitty Titty Committee de Jamie Babbit, un film aussi burlesque et drôle que critique et subversif, qui raconte l’histoire d’un groupe de lesbiennes féministes radicales, C(I)A « Clit in Action ». Un groupe qui mène des opérations commando contre le sexisme et la misogynie : un groupe évidemment « interdit aux hommes » !!!

Sylvie Tissot est membre du Collectif des Féministes pour l’Egalité.

Didou Tissot milite aux Panthères roses

P.-S.

Ce texte est repris dans le recueil Les mots sont importants, de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, publié en 2010 aux Éditions Libertlia.

Notes

[1] Pour un exemple du traitement sécuritaire de la question des « banlieues » au Parisien, avec usage prioritaire voire exclusif de sources policières, Sylvie Tissot Une bavure médiatique, Le faux traquenard d’une fausse bande de jeunes à Pantin.

[2] « L’art de la féminité, c’est de la putasserie. L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ca n’est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique. Ne pas s’asseoir en écartant les jambes, pour être bien assise. Ne pas s’exprimer sur un ton autoritaire. Ne pas parler d’argent. Ne pas vouloir prendre le pouvoir. Ne pas vouloir occuper un poste d’autorité. Ne pas chercher le prestige. Ne pas rire trop fort. Ne pas être soi-même trop marrante. Plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève du domaine de la puissance. Pendant ce temps, les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter », Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset, 2006, p 136-137.

[3] « Une fem (prononcer « faime ») c’est une gouine qui n’a rien contre les jupes, les talons hauts, le vernis à ongles et le maquillage. Voire éventuellement en surajoute. J’ai ça en commun avec les travestis et les drag-queen de savoir qu’être une femme ça relève de la performance de théâtre au final, qu’on soit sur les planches d’un cabaret transformiste ou bien dans une salle de réunion à la Défense. Je sais que le matin (ou le soir) dans ma salle de bains je me fabrique, je me transforme en femme, parce que ce n’est pas une question de biologie être une femme, c’est en partie du déguisement, et surtout de la conviction d’en être une », Wendy Delorme, Quatrième génération, Grasset, 2007, p 23-24.