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La pénalisation politique du rap en France

Retour sur les années 2000

par Karim Hammou
7 juillet 2014

Jack Lang, ministre de la Culture de 1988 à 1993, accordait au hip-hop en général et au rap en particulier une reconnaissance ostentatoire. Ses premiers successeurs, de Jacques Toubon à Catherine Trautmann, ont adopté une position publique plus indifférente. Après la réélection de Jacques Chirac à la présidence de la République, en mai 2002, un nouveau chapitre des relations entre le genre rap et les plus hauts échelons de l’État s’ouvre. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, y tient un rôle de premier plan. Accusés de porter atteinte aux fondements moraux de la communauté politique, des groupes de rap font l’objet d’un nombre croissant de procédures judiciaires et de menaces législatives.

Ce vaste mouvement de pénalisation vient jeter l’opprobre sur un genre musical dont la visibilité publique se banalise. Il contribue à l’illégitimité paradoxale du rap dans les années 2000 : plus que jamais incontournable socialement, économiquement et esthétiquement, le rap est en même temps la cible de dénonciations à la virulence renouvelée, jusqu’aux plus hautes institutions de l’État.

Accusations virulentes contre paroles violentes : une étrange surenchère politique

Au milieu des années 1990, des syndicats policiers dénoncent les paroles de certains raps et tentent d’assigner leurs auteurs en justice – souvent en vain. La loi du 29 juillet 1881 qui encadre les poursuites pour des crimes et délits par voie de presse prévoit un délai de prescription de trois mois à compter de la première diffusion des textes qui compromet nombre de procédures.

En 1995, un concert de NTM à La Seyne-sur-Mer permet de surmonter cet obstacle : des policiers sont présents et vont porter plainte non pas pour les paroles de la chanson « Police », mais pour des insultes que le groupe profère à l’encontre des forces de l’ordre durant le concert [1]. L’année suivante, le procès de NTM devient une affaire largement médiatisée. C’est l’occasion d’une « première rencontre entre la société française et le rap hardcore [2] », c’est-à-dire d’un vaste débat public sur la violence du rap en France.

Ministres et parlementaires restent toutefois en retrait de ce débat. Les déclarations dans la presse laissent apparaître les différences d’appréciation au sein du gouvernement de droite dirigé par Alain Juppé. Le 14 novembre 1996, le tribunal correctionnel de Toulon rend un verdict qui condamne les membres du groupe à trois mois de prison ferme, une amende et six mois d’interdiction d’exercer leur métierd. Si Jean-Louis Debré, à l’Intérieur, assure un soutien inconditionnel à la plainte des syndicats policiers et au verdict du tribunal, les ministres de la Culture et de la Justice, Philippe Douste-Blazy et Jacques Toubon, sont plus circonspects face à ce qu’ils considèrent comme une mise en cause de la liberté d’expression. Quant aux députés, ils sont peu nombreux à commenter l’affaire au sein de l’hémicycle.

Si l’affaire NTM est l’occasion d’une rencontre entre la société française et le hardcore, deux nouvelles affaires amorcent au début des années 2000 une confrontation directe entre la classe politique et le rap : l’affaire La Rumeur et l’affaire Sniper.

En avril 2002, entre les deux tours de l’élection présidentielle, La Rumeur publie un magazine promotionnel accompagnant la sortie de leur premier album, L’Ombre sur la mesure. L’un des membres du groupe, Hamé, signe un article intitulé ’« Insécurité sous la plume d’un barbare », dénonçant la rhétorique de l’insécurité et de la tolérance zéro, la paupérisation des quartiers populaires et les violences et humiliations policières que leurs habitants subissent [3]. Le ministère de l’Intérieur, dirigé à l’issue de l’élection présidentielle par Nicolas Sarkozy, dépose plainte pour diffamation envers la police nationale, ciblant en particulier trois passages de l’article.

Le premier est celui qui sera le plus discuté : « Les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun assassin n’ait été inquiété [4]. » Ce n’est pas une chanson de rap qui est directement en cause dans cette affaire. Mais les déclarations des juges, de la partie civile et de la défense au cours des procès mettent en avant la qualité de rappeur de Hamé et la cohérence entre le contenu de l’article incriminé et les œuvres musicales du groupe La Rumeur. S’ensuivra un marathon judiciaire sans précédent, l’État faisant appel des trois relaxes successives réfutant le bien-fondé de la plainte du ministère. Il faudra donc un quatrième procès pour que Hamé soit définitivement acquitté en juin 2010.

La seconde affaire engage Sniper. Le premier album de ce groupe, Du rire aux larmes, sort au début de l’année 2001 et Skyrock programme intensivement le premier single qui en est extrait. Sniper dispose ainsi d’une exposition radiophonique importante, à l’inverse du groupe NTM à l’époque de son procès. Du rire aux larmes rencontre un large succès commercial et apparaît rapidement sur des sites Internet de paroles de chansons. À l’automne 2002, certaines de ces paroles retiennent l’attention d’un député de la majorité, Jacques Myard, qui interroge le garde des Sceaux par le biais d’une question écrite. Citant plusieurs extraits de la chanson « La France », il dénonce « la violence des paroles de certaines chansons de rap actuellement distribuées en France, qui sont explicitement dirigées contre l’État et les valeurs républicaines [5] », et juge que les auteurs de ces chansons méritent d’être poursuivis en justice.

Un an plus tard, une question au gouvernement permet au ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, de condamner à son tour Sniper pour des paroles qu’il décrit comme antisémites, racistes et injurieuses. Devant les députés, il conclut : « La démocratie impose que, quels que soient son âge ou sa fonction, on respecte des règles. Ceux qui ne les respectent pas auront à en rendre compte devant la justice de notre pays [6]. »

En sept ans, de l’affaire NTM aux affaires La Rumeur et Sniper, députés et ministres sont devenus les fers de lance d’un traitement pénal du rap qui va s’intensifier tout au long des années 2000. Les archives des activités de l’Assemblée nationale permettent de retracer cette évolution.

Les questions parlementaires jouent un rôle important dans ce processus. Les questions écrites permettent à chaque parlementaire d’interroger sur son action un membre précis du gouvernement, qui dispose de deux mois pour y répondre. Les questions au gouvernement ont quant à elles la particularité d’être orales, de faire l’objet d’une réponse immédiate du ministre concerné et d’être retransmises en direct à la télévision. Ces procédures ont un rôle d’information et de contrôle du pouvoir exécutif par le pouvoir législatif. Préparées à l’avance, soumises à un protocole précis et consignées au Journal officiel, les questions des parlementaires offrent des documents de choix pour saisir les rapports que députés et ministres souhaitent nouer avec tel ou tel objet. Et si le discours politique « n’est jamais produit “à la légère” [7] », a fortiori en va-t-il ainsi dans l’enceinte du Parlement, qui représente le peuple français et détient, avec le Président, la souveraineté populaire.

Durant les années 1990, les députés ne soumettent quasiment pas de questions écrites convoquant le rap dans l’arène parlementaire. Lorsqu’ils le font, elles viennent le plus souvent de l’opposition, et portent sur les éventuelles subventions dont bénéficieraient certains groupes plutôt que sur l’existence de paroles injurieuses ou violentes. Ainsi, en 1991, le député UDF Charles Ehrmann s’inquiète-t-il des subventions que le ministère de la Culture accorde au hip-hop : « Si l’on considère en effet […] qu’en règle générale les bandes pratiquant le tag, le rap et la culture hip-hop professent, par leurs paroles et leurs actes, un racisme anti-blanc et un antisémitisme virulents, cette subvention serait tellement immonde qu’il ne manquerait pas d’alerter tous ceux pour qui la culture judéo-chrétienne de la France, qui se situe aux antipodes du hip-hop, a encore une signification [8]. »

Si le rap et plus largement le hip-hop sont violemment incriminés, c’est bien la politique du gouvernement qui fait l’objet d’une contestation. En réponse, le ministre récuse les postulats du député : « Il est […] délicat pour le respect de la liberté des individus, particulièrement lorsqu’il s’agit de la liberté d’expression artistique de milliers de jeunes de notre pays, de procéder à des amalgames lourds de significations, tendant à assimiler les amateurs de rap ou de graffitis à des bandes racistes et antisémites [9]. »

En 2003, la députée de la majorité UMP Nadine Morano interroge le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, en s’indignant de chansons du groupe Sniper qui, à ses yeux, « incitent à la haine, à la violence et bafouent les valeurs républicaines de la France [10] ». Elle cite à l’appui les paroles suivantes, extraites de différents passages du morceau « La France » : « La France est une garce. Pour mission : exterminer les ministres et les fachos ! À croire que le seul moyen de se faire entendre est de brûler des voitures ! Des rondes de flics, toujours là pour nous pourrir la vie, attendent de te serrer tout seul. Frères, je lance un appel. On est là pour tout niquer, leur laisser des traces et des séquelles avant de crever [11] ! »

Nicolas Sarkozy abonde dans le sens de la députée : « Madame Morano, ces textes sont parfaitement scandaleux […], et ils le sont triplement. D’abord, ils sont antisémites, et je ne peux imaginer que quiconque, quel que soit le banc sur lequel il siège, puisse tolérer des textes antisémites. […] Ces textes sont racistes de surcroît, et ils sont injurieux [12]. »

Cette double dénonciation introduit une rupture sur plusieurs points. Tout d’abord, ce n’est pas une question écrite, mais une question au gouvernement, qui permet à la fois une réponse orale immédiate du ministre interrogé et une retransmission télévisée. Aux antipodes des « questions-agressions » qui contestaient l’attribution de subventions à des groupes de rap, on est ici face à une « question de complaisance » qui place le ministre de l’Intérieur en position de gardien des valeurs de la République [13]. Servi par une députée de la majorité dont il est proche, Nicolas Sarkozy cherche ainsi l’occasion de se mettre en scène de façon flatteuse auprès du grand public.

Ensuite, le ministre dramatise les atteintes directes ou indirectes à l’ordre social attribuées au groupe de rap, alors que les questions antérieures suscitaient plutôt des réfutations en règle, ou des réponses mesurées soucieuses de préserver l’indépendance des tribunaux. Le pouvoir exécutif érige des paroles de chansons en menace par excellence à l’« idéal républicain », idéal dont la sacralisation justifie l’urgence d’une « croisade morale [14] ».

Enfin, Nicolas Sarkozy personnalise la croisade et s’en fait le champion – il affirme ainsi, de façon solennelle : « Je déposerai donc plainte contre ces textes racistes et antisémites [15] . »

De fait, la plainte contre des textes « racistes et antisémites » ne verra jamais le jour. Plusieurs mois après cette mise en scène, le ministère de l’Intérieur déposera plainte pour « incitation à blesser et tuer les fonctionnaires de police et représentants de l’État ». C’est que le discours de Nicolas Sarkozy portait en lui-même sa propre finalité. Sur le plan de l’action gouvernementale, le ministre de l’Intérieur adresse un signe fort aux syndicats policiers qui dénoncent depuis plusieurs années les paroles de certaines chansons de rap, et notamment celles de Sniper.

Sur le plan de la stratégie électorale, son intervention positionne le ministre en homme providentiel, rassemblant au-delà des clivages politiques tous ceux qui « ne peuvent tolérer des textes antisémites ». Sur le plan de la communication politique enfin, elle opère à dessein une condamnation fortement médiatisée des paroles incriminées. Cette pénalisation opère donc de la même façon que la menace qu’elle dit endiguer, option qui ne va pas sans paradoxes.

De telles formes de « criminalisation culturelle [16] » s’opposent à certaines représentations tout en contribuant à en renforcer l’écho : leur circulation médiatique s’accompagne en effet du rappel des représentations contestées et contribue ainsi à les perpétuer. Loin de limiter l’influence des idées ou des images incriminées, la pénalisation du rap exacerbe les positions autour de celles-ci, aiguisant à la fois l’urgence de la lutte pour les uns et l’opportunité de la provocation pour les autres.

L’audience croissante d’une croisade morale nationaliste

Auteure de la question au gouvernement, Nadine Morano justifie sa préoccupation par l’existence de pétitions et la « crainte des habitants » à l’occasion d’un concert de Sniper dans sa circonscription. Le criminologue Jeff Ferrell souligne que les controverses sur le caractère délictueux de formes artistiques proviennent plus rarement de mobilisations publiques spontanées que de campagnes politiques sophistiquées [17]. Dans le cas de l’affaire Sniper, on peut repérer l’existence d’une telle campagne dans l’action de groupuscules d’extrême droite qui prennent le groupe pour cible.

Tracts, pressions sur les salles accueillant les concerts du groupe et sur les élus des communes concernées se multiplient dès le printemps 2003, avec des résultats variables. Ils entendent en premier lieu « dénoncer la haine anti-française et anti-blanche du groupe Sniper [18] ». Ces arguments ne sont repris tels quels ni par Jacques Myard ni par Nicolas Sarkozy. Ce dernier avait préféré mobiliser les valeurs de l’antiracisme et de la lutte contre l’antisémitisme pour grandir sa cause. Or le caractère raciste et antisémite des paroles de Sniper est pour le moins douteux, comme le relève quelques mois plus tard le député communiste Patrick Braouezec, par le biais d’une question écrite : « À la lecture des paroles des chansons incriminées, “Jeteur de pierres” et “La France”, il n’apparaît aucune connotation raciste et antisémite [19]. »

La réponse du ministère, désormais dirigé par Dominique de Villepin, est détachée et elliptique, loin du lyrisme de la réaction de Nicolas Sarkozy à la question de Nadine Morano : « Certaines chansons du groupe de rap Sniper contiennent des propos susceptibles d’entraîner, contre leurs auteurs, l’engagement de poursuites pénales [20]. »

De nouvelles dénonciations interviennent bientôt dans les rangs de la majorité, qui introduisent de nouveaux arguments. Les paroles de Sniper véhiculeraient une « haine raciste envers notre pays et ceux qui l’habitent », procéderaient à une « légitimation des viols collectifs [21] », ou encore « des groupes musicaux, de rap en particulier, [feraient] de véritables appels à la haine en incitant à une révolution violente et sanglante contre les Français, certains morceaux faisant même l’éloge de Ben Laden et légitimant le djihad sur notre territoire [22] ».

Dans la continuité du discours de Sarkozy, qui illustrait ces motifs sous la forme de dénégations, ces nouvelles questions ne se contentent plus de cibler les paroles de certaines chansons, mais isolent également le rap comme un genre spécifiquement concerné, tout en rapprochant sa sédition chansonnière de l’intégrisme musulman ou du terrorisme. L’association de ces thèmes explicite l’enjeu affiché de la mobilisation croissante d’une frange des députés UMP : la lutte contre un « ennemi intérieur postcolonial [23] » ayant notamment les traits du jeune homme de milieu populaire, issu de l’immigration post-coloniale et/ou des quartiers périphériques des grandes agglomérations.

Le 28 juillet 2005, soixante députés signent un projet de loi déposé par Daniel Mach et Jean-Paul Garraud visant à instaurer un délit d’atteinte à la dignité de la France et de l’État, justifié par les paroles d’une nouvelle chanson de rap, « FranSSe », de Mr R. Cette proposition de loi (qui ne sera pas votée) s’inscrit dans la continuité de la loi du 28 janvier 2003 instaurant un délit d’outrage pour « atteinte au respect du drapeau tricolore et à l’hymne national » : c’est la critique ou le détournement des symboles nationaux qu’elle vise à proscrire.

Questions écrites et proposition de loi rejoignent ainsi les arguments initialement avancés par les groupes d’extrême droite et illustrent l’audience croissance d’une croisade nationaliste dont le rap devient une cible privilégiée. De la question de complaisance de Nadine Morano à l’action de ces députés, toutefois, un tournant s’opère au sein de la majorité. La lutte contre les paroles de rap jugées inacceptables est désormais un enjeu entre des fractions de la majorité, tiraillée sur son aile droite par des députés qui souhaitent faire pression sur le gouvernement.

Elle ne mobilise plus de façon privilégiée des valeurs largement consensuelles comme la lutte contre le racisme en général, l’antisémitisme ou le sexisme, mais les motifs du « racisme anti-blanc » et la rhétorique conservatrice de l’anti-France. À l’occasion des émeutes d’octobre-novembre 2005, la revendication d’un traitement pénal du rap va être plus vigoureuse encore dans les rangs de la majorité.

Le 27 octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, une brigade de police intervient pour contrôler un groupe de personnes soupçonné d’une tentative de vol sur un chantier. Deux adolescents fuyant le contrôle, Bouna Traoré et Zyed Benna, se réfugient dans un transformateur électrique où ils meurent d’électrocution. Des violences commencent le soir même à Clichy-sous-Bois, attisées peu après par le jet d’une grenade lacrymogène par la police dans une mosquée. Plusieurs semaines d’émeutes s’ensuivent dans de nombreuses villes de France. Le 8 novembre, le gouvernement déclare l’état d’urgence. Le 15 novembre 2005, le député UMP François Grosdidier intervient dans les débats à l’Assemblée nationale. Après un long plaidoyer justifiant le recours à l’état d’urgence, il appelle à ce que la justice « ne laisse plus impunément se créer chez les jeunes en quête de repères une véritable culture de la haine sociale et du racisme anti-blanc », dont il attribue la responsabilité non pas à un « épiphénomène », mais à un « véritable mouvement : des dizaines de chanteurs et de groupes propagent de telles idées ». Et de conclure : « Les MP3 font office de moulins à prière [24]. »

Le 29 novembre, François Grosdidier dépose six questions écrites, visant chacune les paroles d’un groupe de rap différent, et accompagne sa démarche d’une pétition de 152 députés et 49 sénateurs demandant au garde des Sceaux de poursuivre les groupes concernés. Dans une déclaration à l’AFP qui accompagne sa démarche, le député explique : « Ce n’est pas un type de musique qui s’adresse à un public averti […]. Dans les facteurs qui ont conduit aux violences dans les banlieues, cela en fait partie. Ce phénomène musical n’est pas du tout étranger à ces violences. Cela conditionne et c’est ce qui fait passer à l’acte [25]. »

Le 14 mars 2006, François Grosdidier soumet une proposition de loi « tendant à renforcer le contrôle des provocations à la discrimination, à la haine ou à la violence », soutenue par 90 députés. L’exposé des motifs de la loi reprend l’ensemble des extraits de paroles citées dans les questions écrites antérieures et décrites comme incitant « sans ambiguïté au racisme, à la haine et à la violence dans leurs chansons [26] ». Les députés n’ont jamais été aussi nombreux à manifester leur assentiment à l’égard de cette croisade morale.

Je ne procéderai pas à une critique externe de cette proposition de loi, en énumérant les citations de paroles tronquées ou décontextualisées, les contresens, les insinuations ou les dénis de fiction. Je souhaite plutôt proposer une analyse interne du raisonnement du député.

François Grosdidier concentre sa démonstration sur l’existence d’un racisme anti-blanc dans les paroles citées : « De nombreux autres chanteurs ou groupes de musique incitent sans ambiguïté au racisme, à la haine et à la violence dans leurs chansons. Ces incitations [à la haine] ne sont plus uniquement orientées contre les Français (« céfrancs » ou « gouers ») définis par un critère juridique mais aussi contre les Blancs (« faces de craie », « gringos », « navets », « toubabs », « babtous »…) répondant à un critère purement racial [27]. »

L’invocation du racisme anti-blanc opère un double mouvement. En mobilisant le substantif infamant de « racisme », elle tend à emporter l’adhésion inconditionnelle des destinataires. Et, dans le même temps, l’adjectif « antiblanc » vient racialiser les termes du débat [28]. L’accusation de racisme antiblanc a pour premier effet paradoxal d’attribuer une identité raciale aux coupables, de les désigner comme non blancs. La croisade morale nationaliste dénonçant la violence des paroles de chansons de rap alimente ainsi, au cœur des institutions, un renouveau de l’assignation des rappeurs au minoritaire. En même temps, elle en infléchit la forme. Les dimensions territoriale, sociale et de classe d’âge qui marquaient la définition du rap comme expression des jeunes des banlieues populaires au début des années 1990 cèdent le pas à une figure avant tout racialisée du rappeur.

Les années 2005-2006 marquent un point culminant dans la mobilisation des députés contre le rap. Les revendications de condamnations et/ou de dispositifs législatifs nouveaux se maintiennent sous de nouvelles formes dans les années qui suivent. En mai 2007, Nicolas Sarkozy est élu à la présidence de la République et l’UMP obtient une majorité confortable à l’Assemblée. Dès le mois d’octobre, de nouvelles questions écrites pressent le gouvernement d’engager des poursuites contre des rappeurs. Aux incriminations sporadiques d’antisémitisme, de sexisme ou d’homophobie présentant les rappeurs comme des dangers pour la démocratie sexuelle [29] s’ajoute une accusation récurrente : menacer l’État et le peuple français.

En 2009, six questions de ce type sont déposées par des députés de la majorité. En 2010, sept nouvelles, et en 2011 plus d’une quinzaine. Les deux tiers de ces questions visent explicitement le genre rap. Cette routinisation de la dénonciation des paroles de chansons de rap s’apparente à une production institutionnelle de l’illégitimité du genre, une illégitimité non seulement culturelle, mais aussi politique.

Cette illégitimité politique est paradoxale, car elle vise spécifiquement un genre musical plus implanté que jamais en France, apprécié par une partie importante de la population et intimement intégré aux industries françaises du divertissement. Précisément, on peut faire l’hypothèse que la place nouvelle que le rap occupe dans la France des années 2000 est un facteur clé pour comprendre l’hostilité d’une part significative de la classe politique à son égard.

Pratique confidentielle portée sur le devant de la scène médiatique par son incorporation au paquet interprétatif du problème des banlieues en 1990-1991, le rap est devenu un genre musical dont la visibilité sociale et les modalités de définition publique ne sont plus étroitement contrôlées par des tiers, mais coproduites par un monde social dont l’autonomie relative est négociée avec les acteurs dominants des industries musicales.

En particulier, et par le biais de concerts, de clips et de disques, les rappeurs ont converti l’assignation de leur pratique aux banlieues en un moyen d’existence publique relayant des expériences, des sentiments, des points de vue qui n’avaient peu ou pas droit de cité auparavant [30]. Certaines paroles de chansons évoquent la question des violences policières du point de vue de ceux qui les subissent, déstabilisent les dichotomies morales opposant la délinquance à l’honnêteté [31], explorent les formes d’estime de soi à partir de positions sociales dévalorisées, questionnent l’imaginaire national depuis ses marges.

Autrement dit, l’existence du rap en France contribue à transformer les représentations circulant dans les espaces publics médiatiques et, partant, proposent des reformulations des identifications ordinaires au sein de la société française [32].

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Karim Hammou, Une histoire du rap en france, que nous recommandons. Il est publié avec l’amicale autorisation de l’auteur ;

Notes

[1] Voir José-Louis BOCQUET et Philippe PIERRE-ADOLPHE, Rap ta France, op. cit., p. 219 ; JOEYSTARR, Mauvaise réputation, op. cit., p. 181-182.

[2] Anthony PECQUEUX, La Politique incarnée du rap. Socioanthropologie de la communication et de l’appropriation chansonnières, thèse de doctorat soutenue à l’EHESS, Paris, 2003, p. 54.

[3] « Insécurité sous la plume d’un barbare », La Rumeur le magazine, nº 1, avril 2002.

[4] Ibid. On trouvera un dossier sur l’affaire sur le site de la revue numérique Acontresens :

<www.acontresens.com> ;

.

[5] Jacques MYARD, « Question écrite nº 2618 » publiée au Journal officiel le 16 septembre 2002. Toutes les questions des parlementaires ainsi que les réponses apportées sont consultables en ligne sur

<http://questions.assembleenationale.fr>

[6] Nicolas SARKOZY, « Question au gouvernement nº 897 » publiée au Journal officiel le 6 novembre 2003.

[7] Christian LE BART, Le Discours politique, Presses universitaires de France, Paris, 1998, p. 43.

[8] Charles EHRMANN, « Question écrite nº 46250 » publiée au Journal officiel le 29 juillet 1991.

[9] Jack LANG, « Réponse à la question écrite nº 46250 » publiée au Journal officiel le 25 novembre 1991.

[10] Nadine MORANO, « Question au gouvernement nº 897 » publiée au Journal officiel le 6 novembre 2003.

[11] Ibid.

[12] Nicolas SARKOZY, « Réponse à la question au gouvernement nº 897 » publiée au Journal officiel le 6 novembre 2003.

[13] Bernard TRICOT, David KESSLER et Raphaël HADAS-LEBEL, Les Institutions politiques françaises, Presses de Sciences Po et Dalloz, Paris, 1995, p. 389.

[14] Howard BECKER, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Métailié, Paris, 1985, p. 171.

[15] Nicolas SARKOZY, « Question au gouvernement nº 897 », loc. cit.

[16] Jeff FERRELL, « Cultural criminology », Annual Review of Sociology, v. 25, 1999, p. 405.

[17] Ibid., p. 406.

[18] « Les identitaires contre Sniper : chronologie d’une mobilisation », article publié sur le site du Bloc identitaire le 9 novembre 2003. En ligne sur :

<http://www.bloc-identitaire.com>

. Consulté en février 2010.

[19] Patrick BRAOUEZEC, « Question écrite nº 31019 » publiée au Journal officiel le 22 décembre 2003.

[20] Dominique DE VILLEPIN, « Réponse à la question écrite nº 31019 » publiée au Journal officiel le 4 mai 2004.

[21] Philippe DUBOURG, « Question écrite nº 29116 » publiée au Journal officiel le 1er décembre 2003.

[22] Claude GOASGUEN, « Question écrite nº 58026 » publiée au Journal officiel le 15 février 2005.

[23] Mathieu RIGOUSTE, L’Ennemi intérieur, op. cit., p. 242.

[24] Compte rendu de la première séance du 15 novembre 2005, publiée au Journal officiel le 16 novembre 2005, p. 6789.

[25] « Plus de 200 élus demandent des poursuites contre sept groupes de rap », dépêche AFP du 12 novembre 2005.

[26] Proposition de loi nº 2957 tendant à renforcer le contrôle des provocations à la discrimination, à la haine ou à la violence. En ligne sur :

<http://www.assemblee-nationale.fr>

. Consulté en mai 2010.

[27] Ibid.

[28] Didier FASSIN, Les Nouvelles Frontières de la société françaises, La Découverte, Paris, p. 160-161.

[29] Éric FASSIN, « La démocratie sexuelle et le conflit des civilisations », Multitudes, v. 3, nº 26, 2006.

[30] Éric MACÉ, La Société et son double. Une journée ordinaire de télévision, INA/Armand Colin, Paris, 2006 ; Julie SÉDEL, Les Médias et la banlieue, Éd. Le Bord de l’eau/INA, Lormont, Paris, 2009.

[31] Anthony PECQUEUX, Voix du rap, op. cit., p. 167.

[32] Didier FASSIN et Éric FASSIN, De la question sociale à la question raciale. Représenter la société française, La Découverte, Paris, 2009, p. 134.